K. surtout Tacite^ de Orafor
'28S râËRE.
tructioD première, c'était la mythologie des Grecs, à laquelle on ne croyait plus, mais que Ton apprenait toujours. Ces poétiques niaiseries étaient la première chose dont se remplissaient tous les cerveauji, le premier caractère dont Timagination naissante, cette cire molle, restait timbrée. Ajoutez que Térudition s'y était mise, et que, sans croire à Vénus ni à Hercule, on discutait avec conscience sur la couleur des cheveux de Vénus, sur le jour de la naissance d'Hercule. Il y avait des gens appelés grammairiens dont la suprême science était celle-là, et c'était à ces gensqueronconfiaitl'intelligence naissante des enflants. On demandait à un précepteur que l'on voulait prendre le nombre des chevaux d'Achille, le nom de la mère d'Hécube. Tibère, ce vieux et farouche tyran, adorait les grammairiens, et passait ses moments de répit à leur poser des questions pareilles ^
De chez le grammairien, le jeune homme passait chez le rhéteur, des puérilités de la religion aux puérilités de l'éloquence. Les Grecs, peuple bavard, avaient une foule de beaux diseurs depuis qu'ils n'avaient plus de Démosthène. Quand Rome leur fut ouverte^ tout cela vint professer à Rome, et y établir, comme les appelaient les vieux pères conscrits, leurs écoles (Timpertinetice ^. Ce qui caractérisa ces écoles, ce fut une combinaison de l'esprit alambiqué, puéril et disputeur des Grecs, avec l'esprit tendu, lourd et emphatique des Romains, l'union du sophisme et de la déclamation. ConxQie on n'avait rien autre à faire, ce fut une rage de déclamer, de disputer, de controverser, de plaider, de répliquer, d'improviser, de répondre. Vinrent à leur tour les nouveaux sujets de Rome, les Barbares que l'on ci-
i. Suel., in Tiberio, 70.
2. Ludum impudentiœ. Cic, de Oral., III^ 24. Tacit., de Orator., 3o.
FAMILLE IMPÉyÂLE. ^ 280
vilisait, criant, sophistiquant, avocassant à l'envi ; Gaulois, Africains, Espagnols surtout, aux larges poumons, à la puissante poitrine, à Timagination désordonnée, parlant des jours, des ûuits entières, déclamant à table, déclamant en voyage, déclamant sous la tente ' : la vie de ces genslà était un perpétuel monologue. Maintenant, dire quelle misérable chose était leur faconde, ce serait difficile. L'un, pour augmenter la difficulté, demandait qu'on lui donnât le premier mot de son discours; on lui donnait verubm^ et il commençait par verubus. L'autre se proposait pour sujet à! éloquence cette question : « Pourquoi, si on laisse tomber un verre, se casse-t-il? Pourquoi, si on laisse tomber une éponge, ne se casse-t-elle pas? » Voici en peu de mots comment on procédait. Les commençants étaient bornés à des discussions moins incisives {suasorîm) : ils engageaient Alexandre à se contenter d'avoir conquis la terre, à ne pas conquérir TOcéan ; ils conseillaient à Caton de ne pas se tuer, ou bien à Agamemnon de ne pas &ire périr Iphigénie. Mais ces querelles avec les morts n'étaient que des jeux d'enfants ; il fallait en venir à la plaidoirie [contro^ versia) ^ soutenir la lutte contre un adversaire, livrer bataille sur la grande scène de l'école. Les sujets de cen controverses sont incroyables. Voici quelques-unes de ces plaidoiries fictives sur lesquelles vous me pardonnerez d'insister, puisqu'elles étaient le dernier perfectionnement de l'éducation, l'exercice le plus intellectuel de la jeunesse et même de l'âge mûr.
Un homme et sa femme se jurent de ne pas se survivre Tun à l'autre. Le mari, un peu las de sa moitié, part pour un voyage et lui fait annoncer sa mort. Elle, trop confiante,
1. Tacite, ibid. Quinlil., X,7. V, surtout Sénèque le père dan» ac» curieuses préfaces, entre autres/ Con/rov., lib. I.
tOO TIBBSE.
tient parole et se jette par la fenêtre ; elle ne meurt pas cependant , elle guérit , et apprend que son mari Ta jouée : arrive son père qui veut le divorce ; elle, sans rancune, n'en veut pas. Plaides pour le père, plaides pour la fille* -* Autre exemple : un homme recueille des enfiuits exposés, leur coupe un bras ou une jambe, les fait men* dier en cet état, et s'enrichit de ce qu'on leur donne. Accusez cet homme, défendez cet homme. — La loi (laquelle loi du reste n^est ni du droit romain , ni du droit grec , ni d'aucun autre ; c'est une législation fabriquée par les rhéteurs , aussi fabuleuse que les événements ) » la loi .veut que si une jeune fille a été enlevée, elle ait le choix ou de faire mourir son ravisseur, ou de l'épou* ser sans dot. Un même homme a enlevé deux femmes ; l'une veut qu'il meure, l'autre veut Tépouser. Plaides là-dessus.
Maintenant figurez- vous l'éloquence s'exerçant sur de pareils sujets ; les disciples venant les uns après les autres saupoudrer de nouvelles phrases l'absurdité d'une telle doonée, chacun à son tour plaidant le pour et le contre, entassant les antithèses, nagecint en plein Océan dans les tropes et les figures, appelant à son secours Tithos et le pattios, toutes les niaiseries sonores, toutes les absurdités sentencieuses, pour dire bon gré mal gré quelque chose sur un siyet où il n'y avait qu'à se taire ; et cela au milieu des hourras, des sifflets, des applaudissements, des cbmeurs; le tumulte du Forum remplacé par un tapage d'écoliers. Il y eut un de ces rhéteurs qui, à force de se battre les flancs et de se monter la tête, en devint fou. Nous avons tout un livre composé d'échantillons de ces merveilleuses harangues, de ces beaux traits qui donnaient le signal des bravos. C'est le répertoire le plus vaste de paroles vides,
Famille impériale. 201
d'éloquence à froid, d'antithèses creuses; livre curieux à force de manquer de sens.
Yoilà ce qu'étudiait toute la jeunesse avant de s'élancer dans la vie. Nous venons de dire comment les carrières an« ciennes étaient tombées en discrédit. Avec cette éducation d'ailleurs, il semblait qu'il ne dût y en avoir qu'une^ et que le monde dût être composé d'avocats ; et en effet, dans l'an* cienne Rome, il n'y avait personne qui n'eût commencé par l'être un peu plus ou un peu moins. Mais encore, après avoir vécu dans ce monde romanesque de sortilèges, d'ern* poisonnements, d'incestes, parmi ces lois imaginaires, ces catastrophes miraculeuses, ces procès impossibles, la tète pleine de toutes ces belles choses, cpmme on devait se trou» ver dérouté au tribunal du préteur, en face des hypothèques, des cours d'eau ou de la quarte facildie ' !
Aussi les maîtres de l'art étaientr-ils souvent malheureux au barreau, et parfois, comme dit Quintilien, se jugeaient trop éloquents pour jamais plaider ^. 11 s'agissait un jour d'un homme qui demandait que le serment lui fût dé£éré« L'avocat adverse, rhéteur illustre^ trouva un admirable mouvement pour lui répoudre : Tu demandes le serment, dit*il; eh bien! jure, mais écoute la formule que je te prescris : jure par les cendres de ton père que tu as laissé
1. Tacit, de Orat., 35. QuinliU, II, 11. V ailleurs encorp ses plaintes sur l'amollissement de l'éloquence, devenue tout à fait impropre à la vie réelle et aux combats du barreau : « Cette éloquence voluptueuse, qn'applaudiiseiit des auditeura paresseusement couchés, sans rien de mâle ni de sérieux. » V, 12. Dans Sénèque, «un rhéteur plaidant pour la première fois au Forum, est tout étonné de parler en plein air, se déoonoerte, oommenoe par un soie* cisme et supplie les juges de se transporter dans une basilique; tant il est vrai que, dans les écoles, les esprits sont élevés comme eu serre chaude et ne savent supporter ni les clameurs, ni le silence, ui les rires, ni mônie Taspect du ciel ! » Controv., IV, prxfalio.
2. Quintil., XII, 6. V. aussi sur la gène que les habitudes du barreau imposaient alors à réloqueooe. Tacit., de Oratorio., )i9.
sans sépulture, jure par la mémoire de ton père que tu os
outragée » Et le reste. L'adversaire, effronté coquin,
prenant au bond la figure de rhétorique, se hâta de dire : « J'y consens, d Le préteur déférait le serment. «Mais, juge, dit l'avocat tout troublé d'être pris au sérieux, ce n'était pas un consentement, c'était une figure. — Tu as dit : Jure; il jurera. — Mais, juge, il n'y aura donc plus de figures au monde? — On s'en passera, on peut vivre sans elles. » Le pauvre avocat perdit son procès, et de colère confina son éloquence dans l'enceinte de l'école, où tout le jour, au milieu des curieux, loin dé la perfide réa* Uté du barreau, il pouvait faire des figures de rhétorique sans danger pour ses clients ni pour lui '.
L'étude la plus commime non-seulement de l'enfance, mais de toute la vie, était donc une étude inapplicable aux besoins de la vie ; et Rome était inondée de jeunes gens qui s'élançaient dans le monde, la tète pleine de cette science menteuse, la mémoire farcie de sentences, de prosopopées, d'antithèses, avec un suprême dédain pour les réalités fatigantes de la vie, le travail, l'industrie, la guerre; avec un suprême amour pour ses réalités agréables, la fortune, la réputation, le plaisir. Toute cette jeunesse avait l'ambition au cœur; elle était romaine, c'est-àdire Âpre dans ses sentiments, emphatique dans ses idées, s'acharnant à devenir quelque chose de grand en bien ou en mal. Elle n'avait qu'un instrument, c'était sa rhétorique et ses phrases; il fallait que ses phrases la poussassent bon gré mal gré I Alors on ne se contentait pas si facilement d'un succès d'argent sans gloriole et d'une fortune qui ne faisait pas de bruit; il fallait un nom, un nom qui fit
1. Sdet.^ de Claris rheioribus, 6. Seneca pater^ Conirov., III^ pnefatio.
peur, un nom qu*on maudit, mais un nom. 11 fallait des applaudissements, des titres^ des statues, tout un peuple tourné vers vous, des amis qui espèrent en vous, des en* nemis qui vous redoutent, une arme toujours prête et toujours puissante pour défendre les uns, menacer les autres '. Et puis, n'eùt-ce été que pour la richesse, il fallait faire son chemin : j'ai dit combien ce siècle était besoigneux; comment^ avec des patrimoines fortement entamés, il s'était fait de ce qui serait pour nous les folies, les impossibilités du luxe, de véritables nécessités; comment, sans des centaines d'esclaves, sept ou huit villas et le reste & l'avenant^ on ne pouvait pas vivre ; comment, dans les familles nobles surtout, il y avait une ruine plus avancée, avec une plus forte passion de luxe et de grandeur. Ces nobles, qui avaient été sous la vieille Rome les rois du monde, ne renonçaient pas facilement à toute puissance et à toute royauté. Déjà, sous la république^ Catilina, dévoré de dettes, avait voulu brûler Rome pour rétablir le rang de sa famille ; et, sous Tibère, un héritier de Pompée, Libon, également ruiué, consultait des devins, se faisait expliquer des songes dans l'espérance de devenir empereur*.
Avec de tels éléments, la fausseté de l'esprit, l'absence de tout frein moral, le besoin, l'ambition, vous saurez comprendre quelle était cette jeunesse à qui Tibère sut donner de l'emploi selon son cœur.
Le caractère de cet homme n'est pas facile à comprendre. 11 me semble que Tacite le fait trop habile. Le secret de sa vie, comme celle de tous les tyrans, c'est, je crois,
K K. tout le morceau de Tacite, de Orai., 5, 6.
2. Sur le jugement et la mort de Libon (an 16). etc.^ V, Tacite^ Annal., II, 27-32; Dion, LVIl, p. 6l2; Senec , Ep., 70; Vell., II, 130.
la peur. Malgré la profonde habileté qu'on Jui suppose, "nous le voyons toujours hésitant, craintif, se méfiant de tout et de tout le monde ; ne se décidant à rien, ni à inler* rogcr un prisonnier, ni & donner audience à un ambassadeur ; revenant sur ce qu'il a fait, défendant do sortir de Rome à rhomme auquel il vient de donner une charge dans les provinces*.
Lo temps de sa jeunesse, Tibère le passe à se fSûre petit pour ne pas inspirer de crainte ; il répudie une femme qu'il aime pour épouser une fillu d'Auguste^ la fameuse Julie (an de Rome 743). Mais un peu plus tard, ou aigri par cette triste union, ou parce qu'il s'imagine offusquer les petits*>fils d'Auguste, il se décide à quitter Rome (748). Ou s'oppose à son départ, il reste quatre jours sans manger. De pitié on le laisse partir; il n'embrasse ni femme, ni enfants, ne dit point adieu à ses amis. Mais en rente (voyes ce mélange d'ambition et de peur !) il apprend qu'Auguste est malade, et il s'arrête ; Auguste rétabli, il continue sa route. Il va à Rhodes^ s'y fait tellement méprisable, qu'après avoir voulu Tempôcher de partir, l'empereur finit par le condamner à y rester; il y vit avec les Grecs, ne porte plus la toge, ne monte plus à cheval, abandonne l'exercice des armes, ne voit aucun des voyageurs qui demandent à
1. Tiberius Claudius Nero^ (Ils do Tib. Glaud. Nero et de Livia Dnisilla, né le 16 novembre 712, — toge virile, le 24 avril 727, — marié à Vipaania, fille d'Agrippa et de Pomponia, fllle d'Atticua, — préteur, 7.18, -^ consul, 741 1 747, -* 743, répudie Vipsania et épouse Julie, — 746, son triomphe après les guerres de Germanie, — 747, revêtu de la puissance tribunitienne pour 5 an»; se retire k Rhodes,— 750, répudie Julie; — 755, revient à Rome, -~7d7, est adopté par Auguste, et appelé Tib. Coîsar Claudianus; revêtu do la puissance tribun, pour 10 ans. — Imperator huit fois, en 7*»0,.. . 763, — 765, triomphe sur les Dalmatcs et les Pannoniens, — 766, associé au gouvernement des provinces, avec renouvellement de sa puissance trib. pour la vie, —gouverne après la mort d'Auguste, 19 août 767 (14 de l'E. V.)*— en 15 de l'E. W.jJ'ontifex maximum , — tué par Macron le 16 mars 37.
le visiter, se tient au centre de l'Ile pour les éviter plus sûrement, supplie enfin Auguste de mettre un gardien auprès de lui pour surveiller ses actions et s'assurer qu'il ne conspire pas.
Mais, avec cette humilité, il y avait en lui une dureté de mœurs qui ne se dissimulait pas. Il était de la famille Claudia, race sévère, en qui la roideur aristocratique était héréditaire ^ S'il n'avait pas l'orgueil de ses aïeux, il avait au moins leurs manières sombres et renfrognées ; il savait tout feindre, excepté l'affabilité et la grâce. Quelque besoin qu'il eût du peuple et des soldats, il ne sut jamais donner des jeux au peuple, ni faire des largesses aux soldats ; plaire et sourire, cela passait sa nature. Pendant ses vingt ans de règne, il ne fit que deux fois largesse aux prétoriens; et le peuple, sous lui, jeûna tellement de gla* diateurs et de spectacles, qu'à une fête donnée par des en* (repreneurs, il y eut une foule effroyable; le théâtre croula, et S0,000 hommes furent tués ou blessés^. Tibère ne bâtissait pas ; il refit à peine un ou deux monuments qui tombaient en ruine ; encore n'eul^il pas ou la patience de les achever, ou la gloriole de les dédier solennelle* ment'. Pliant à l'excès quand il n'était pas le maître, il avait, quand il l'osait, une humeur que rien ne pouvait contenter, ni franchise, ni flatterie, ni liberté, ni servitude. Il envoyait mourir ses ennemis, il exilait ses adulateurs. « Oh ! les misérables nés pour l'esclavage ! » disait, en sortant du sénat, ce maître difficile à vivre, gardant, sous une attitude plate et rampante, des rancunes qui ne perdaient rien pour attendre, a Je plains le peuple ro«