‹ Les CésarsChapitre 121 sur 321 · Tacit., Annal, i · texte numérisé non relu

Tacit., Annal, i

3. Quae, cum florentea privignos peroccultum subvertisset, misericordiam ergà adflicios palàm ostentabat. Tac, Armai y IV, 71.

FAMILLE IMPERIALE. 30i

Germanicus, neveu de Tibère, fils de Drusus, petit-fils de Livie, marié à Agrippine, petite-'fille d'Auguste, était donc maintenant, après tant d'autres que Livie avait fait disparaître, le rival que Tibère pouvait craindre. Tibère le craignait d'autant plus qu'Auguste l'avait forcé d'adopter ce neveu pour son fils ; et c'était d'un père à un fils que toutes ces défiances et ces machinations allaient avoir lieu. Nous venons de dire comment les soldats avaient voulu créer Germanicus César; Tibère en eut tellement peur, qu'au commencement de son règne il se fit malade pour que Germanicus prit patience.

Je ne veux pas suivre cette histoire dans tous ses détails ; vous savez, par les admirables mémoires de Tacite , quel fut le sort de Germanicus. La bonne fortune de Tibère ou le crime du proconsul Pison délivra le prince de ce rival (an 19) au moment même où il devenait effrayant de popularité, où, bienvenu des soldats et du peuple, il faisait un voyage triomphal dans les provinces et avait conquis la faveur de TOrient. Le pauvre peuple qui, comme tout le monde alors, avait l'intime sentiment de sa faiblesse, tomba en consternation à la perte de cet homme : c'était un ami de la liberté ! c'était, comme Marcellus, comme le premier Drusus^ frère de Tibère, un martyr du noble et impossible projet de rétablir la république ! Le peuple, fou de douleur, qui comprenait Tibère à travers sa dissimulation et sentait ce qu'il allait ètre^ une fois délivré de la crainte respectueuse que lui inspirait son filsadoptif, lui criait pendant la nuit : « Rends-nous Germanicus ! »

Germanicus mort , Rome ne demandait pas mieux que d'avoir une autre idole, et Tibère était tout prêt à se faire un autre épouvantait. Cette fois, le présomptif successeur était Drusus, le propre fils de Tibère, à qui le peuple eût

vdlonliers pardonné , pour les beaux spectacles quUl lui donnait, les goûts un peu sanguinaires qu'il commençait à manifester; mais Drusus ne se souciait pas du rôle de Germanicus, et vivait dans l'ivrognerie et les plaisirs.

Il ne s'en trouva pas mieux. Un homme de médiocre naissance, de mœnrs infâmes, mais hardi, vigoureux d^esprit et de corps, prêt à tout , était devenu le favori de Tibère, non pas en lui plaisant, — Tibère n'était pas homme à 86 laisser séduire, — mais en lui rendant de bons, d futiles, quoique peu loyaux services. iSUus Sejanus songeait peut-être dès lors à devenir César ; et comme Tibère était arrivé au trône grâce à la mort qui avait supprimé , pour lui faire place, trois ou quatre héritiers d'Auguste, Séjan eut aussi recours à la mort pour supprimer Drusus, le premier obstacle entre le trône et lui. Drusus, d'ailleurs, lai avait donné un soufflet.

II ne faut pas de longs détails pour vous faire comprendre cette effi*oyabIe Camille impériale. Séjan n'eut besoin (ce qui n'était pas difficile sans doute) que de séduire Livie ou Li villa, £emme de Drusus, et Drusus fut. empoisonné (an 23) '. Tibère supporta cette mort en stoïcien; le premier il consola le sénat, rappela chacun à ses devoirs , préféra le soin de la chose publique à sa douleur : il re« parla encore (était-ce besoin de popularité ou simplement habitude?) de rétablir la république, de relever les lots, de laisser le gouvernement aux consuls.

Puis il introduisit au sénat, sinon comme futurs héritiers (car Drusus laissait de jeunes enfants), du moins comme les plus prochaines espérances de rempire,les deux

i. Voyez (les fragments dus deux sénatus consultes qui accordent des honneurs h. la mémoire de Germanicus et h, celle de Drusus^ fils de TibiTc. Heazen^ 5381, 5382.

aînés des enfants de Germanicus. Ces enfants, présentés aux pères conscrits au milieu des larmes de tous et de souhaits répétés pour leur bonheur, se trouvèrent désignés au même moment & la faveur du peuple qui était plus que ccmsolé de la mort de Drusus, aux craintes de Tibère, et à la haine de Séjan. A cette époque où il y avait si peu de puissances, c'était une puissance que la maison de Germa^ nicus. La mère de ces enfants, Agrippine , véritable matrone romaine, chaste^ sévère, orgueilleuse et féconde; s'imposent à Tadmiration et à Tamour du peuple par des vertus qui n'étaient plus de son temps, mais que la fierté romaine aimait à retrouver comme des types de sa gran-» deur ancienne ; se séparant, par la fidélité de son veuvage, par la pureté orgueilleuse de i?a conduite , par le nombre de aes enfants, des autres femmes de la famille des Césars ; cultivant avec un soin antique les souvenirs que le peuple avait gardés de son mari : Agrippine était la véritable protectrice et la force politique des six enfants que Germanicus avait laissée, de ses deux fils aines surtout, Drusus et Néron. — Le peuple regardait avec espérance cette maison où l'empire allait passer après la mort d'un prince qui commençait à vieillir. L'armée^ que tenait en disgrâce le génie peu belliqueux de Tibère, n'edt pas demandé mieux que de proclamer empereur le fils de son général. Tout ce qu'il y avait à Rome de vieille noblesse, d'hommes illus* très (déjà mal notés sous Tibère)^ de généraux écartés des années, de compagnons d'armes de Germanicus maintenus dans la suspicion par la méfiance du prince, se ralliait à Agrippine et A ses enfants.

Séjflm lança ses ruses et ses intrigues à travers cette puissance trop confiante en elle-même. Agrippine, avec sa hauteur et sa liberté de parole, se perdit en laissant pa-

raitre les soupçons qu'on lui avait fait concevoir contre Tibère. Le jeune Néron^ le favori du peuple et de sa mère, inconséquent et léger, se livra à des amis qui n'étaient que des espions , tandis que d'autres amis du même genre excitaient contre lui la jalousie de son frère; Néron se laissa entraîner, par leurs provocations , à d'imprudentes invectives, dont chaque parole était recueillie et dénoncée. L'espionnage alors était partout, et, plus qu'ailleurs, dans l'aimable famille de Tibère : par la femme de Néron, la fille de sa maltresse Liville (voyez comme chez ces femmes la vertu était héréditaire ! ) , Séjan n'ignorait pas un mot , pas une plainte, pas un soupir, pas un rêve de oe' jeune homme. Peu à peu il sapait les étais de cette noble maison ; les uns après les autres, les anciens amis de Germanicus, espionnés, accusés, dénoncés, mis à mort, laissaient sans rempart et sans défense l'imprudente famille de leur patron.

L'alarme s'y mit bientôt , et le vertige qui vient avec elle. Néron ne rencontrait plus personne qui lui parlât; on se détournait en le voyant ; les amis de Séjan se raillaient de lui. Agrippine, par une erreur étrange^ vint un jour se jeter en pleurs aux genoux de Tibère, et lui demander^ eUe dont toute la gloire était d'avoir été, comme les anciennes Romaines, nnivira^ la permission de se remarier. On lui conseillait, à elle et à ses enfants, de s'en aller sur le Forum, d'embrasser la statue d'Auguste, d'appeler le peuple à leur secours contre cette guerre sourde et irrésistible que leur faisait la délation, ou bien encore de fuir en Germanie, d'aller trouver les légions, de se mettre sous la protection des aigles du prétoire : ils firent la double faute d'écouter ces conseils et de ne pas les suivre.

Tibère méditait un grand coup ; mais il avait peur. Il

eut recours à sa ruse ordinaire, il fit le mort; il partit de Rome (an 26), presque sans cortège, avec ses amis lei^ grammairiens, ne voulant entendre parler ni de harangues, ni de félicitations sur son passage, défendant par ordonnance qu'on troublÀt son repos. Les astrologues , cette puissance du siècle, prédisaient qu'il ne reviendrait pas à Rome *.

Alors , en bon homme , eu amateur des beautés de la nature, il voyagea longtemps autour du golfe de Naples, vit Noie , Sorrente , toute la promenade du touriste anglais; il ne fut content que lorsqu'il se fut enfermé dans rUe de Caprée; là, il ne se laissa plus aborder par personne. Ses lettres lui arrivaient par les mains de Séjan, tout-puissant par son absence. Le sénat lui demandait en vain le bonheur de le voir ; une seule fois , Tibère daigna passer quelques jours sur la côte de Campanie, et le rivage fut couvert de sénateurs et de chevaliers, qui, tremblant devant Séjan et espérant mieux du maître que du serviteur, restaient la nuit sur le rivage pour attendre le moment de parler au prince, faisant la cour aux portiers de Tibère, jusqu'à ce que, sans les avoir vus, César les renvoyât à Rome. Il aimait à être loin les jours qui devaient décider de ses projets.

Ce fut de Caprée, où il semblait comme le prisonnier de Séjan, qu'arriva (29) une lettre vague, obscure, perfidement équivoque comme les siennes, dans laquelle il accusait Agrippine d'orgueil, Néron d'impudicité. On avait alors , et nous tâcherons d'expliquer pourquoi , tellement j)eur les uns des autres, que le sénat trembla que la lettre ne fut un piège tendu contre lui-même plutôt que contre

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