‹ Les CésarsChapitre 122 sur 321 · Tacite, Annal., IV · texte numérisé non relu

Tacite, Annal., IV

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1^ famille de Germaqicus. Dans Tavig d'un homme qui passait pour avoir part à la confiance de Tibère, il crut entrevair la volonté du prince, et décida qu'il attendrait. Cependant le peuple entourait le sénat, portait en triomphe les images de Néron et d'Agrippine, soutenait que la lettre était fausse ; car le peuple, lui aussi, avait peur de Tibère, et, loin de vouloir l'attaquer en face, criait : Vive César! La cour de Caprée répondit par des reproches menaçants. c< Le sénat dédaignait donc les plaintes de l'empereur, le peuple était en révolte, les lois violées! » Le sénat trembla de sa faute, et se tint prêt à obéir. Néron fut exilé dans une lie presque déserte, Drusus enfermé dans les souterrains du palais. Avant peu d'années, Néron était mort dans l'Ile Pontia (31) ; Tibère faisait raconter devant le sénat com* ment Drusus, privé d'aliments dans sa prison, avait vécu neuf jours de la bourre de son matelas, et avait expiré en vouant èk l'exécration la mémoire de son bourreau * ; comment enfin Agrippine , égalemei^t reléguée dans une Ue, s'y était donné la mort (33), ou plutôt était morte de faim comme son fils et comme Julie sa mère. Par respect sans doute pour les personnes impériales, on pe voulait ni ver* ser leur sang, ni porter la main sur elles : on se contentait de ne pas les nourrir-.

1. Tacite, Annal., VI, 24. V, aussi, bur la (iii de Néi-oii v\ «rAg^rippiDc^ Tacite, i6/V/., 20,23, 25;Suct., m 7*<i<r/-.,53, 51, 61, 64; in Caio, iO. Dion, LYlll.

2. On croit avuir retrouvé k Rome le lieu de sépulture d'un des fiU de GermanicMs : Ossa Neuoms Causaris GERMANiciCAFSARisF(ilii)Divi Av<i. PHON (epotis) Flamin (is) Avgvstalis qvaestoris. OrelU, 665. — Trois autres iuscriptioiifi ;(i68-670), indiquent la place où ont été brûlés trois fils de Oermanicus etd'Agrippine morts eu bas âge. — Enfin on a rencontré l'épitaplip suivante : Ossa Agrippinae M. Aoru^pae F (ilise) divi Avg neptis vxohis

OeRMANICiCaESARIS MATRIS G. CaESARIS Avg GeRMANICI PRINCIPIS. /</., (îoî).

Cette dernière tombe, sinon les autres, a été élevée sous CaligulA- — <^-es inscriptions proviennent toutes de ïustrinum ou lieu de crémation Si^tué prè:»

Mais c^est maiDlenant qu*îl faut voir à l^ceuvre l'exilé de Gaprée. Cette destruction à son profit de sa propre famille que Livie avait commeneée et qu'il continuait, était main« tenant presque complète. Livie elle-même, qui avait acheté par tant de sang l'élévation de son fils, Livie payée d'ingratitude, éloignée de toute affaire, venait de mourir dans une retraite où, pendant trois ans, son fils n'était venu la visiter qu'une fois; et Tibère, qui n'avait pas voulu se trouver à son lit de mort, s'était opposé aux honneurs que le sénat voulait lui rendre (29) ' . Le vide était donc à peu près complet autour de Tibère , et il n'avait, pour ainsi dire , plus de successeur à craindre : ou plutôt le successeur qu'il devait craindre ce n'était plus un César, c'était l'homme sous lequel il avait pris plaisir à disparaître, c'était l'instrument qui lui avait servi jusque-là à écraser tout ce qui lui faisait ombrage ; cet instrument, dès qu'il devenait inutile, devenait dangereux. Tibère avait élevé Séjan à un comble de gloire après lequel il fallait nécessairement le briser; il Tavait presque officiellement associé à l'empire; il rappelait^ dans SCS édits^ son Séjan. Séjan allait être nommé consul pour cinq ans avec Tibère ; son nom était inscrit partout à cùté du nom de Tibère. Il avait un siège d'or au théâtre comme Tibère ; sa statue était sur toutes les places, hono* rée par des sacrifices comme celle de Tibère. M'avait*^îl pas osé demander au prince la main d'une femme da sang impérial, Li ville, qui était déjà sa maltresse? Cet homme ne pouvait-il pas prétendre à succéder à Tibère? et, aux yeux

du mausolée d Auguste. Elles ont été découvertes en 1777, près de Salut- Charles, nei Corso

1. Tac., Artn,t \, 1. — Gravem in républicain roatrem, graTÎorura domui OpsarÎE novercam. C'est aiusi qu'il caractérise Livie^ 1, 10. Les monuaies qui rappellent Tapothéose de Livie sous le nom de Julia Augusta, sont du règne de Claude, son petit- flla.

dU3 TIBERE.

de Tibère, un héritier ressemblait fort à un assassin. Cependant tout était habitué à obéir à Séjan ; la force de l'empire était dans ses mains, la lutte pouvait être dangereuse.

Tibère n'attaquait jamais de front. Il chercha d'abord à Séjan un rival : ce fut le dernier fils de (rcrmanicus, Calus, aimé, à cause de son père, par le peuple et les soldais, et que le prince commença à montrer comme son successeur. Il lui chercha aussi un remplaçant, destiné à être après Séjan préfet du prétoire, c est-à-dire chef de la seule force militaire qui fût en Italie, et gouverneur de l'empire sous Tibère : Naevius Sertorius Macro fut celui qu'il choisit (an 31).

Écoutez maintenant cette scène de la vie romaine, et voyez comment il s'y prit pour briser son Séjan. 11 commença par bien s'assurer sur son rocher de Caprée ; il tint des vaisseaux prêts pour sa fuite ^ établit des signaux afin de connaître plus tôt l'issue de l'événement. Macron alors (17 octobre), au milieu de la nuit, arrive à Rome, rencontre Séjan : « J'ai une lettre de César pour le sénat , dit-il. César te donne la puissance tribunitienne. » (C'était Fassocier à l'empire.) Séjan, plein de joie^ arrive au sénat; on le félicite de toutes parts. Il ne se doutait pas qu'au moment même^ ses prétoriens étaient doucement éloignés de la garde du sénat, et remplacés par des vigiles dont le chef était du complot. Cependant on lit la lettre ; elle était longue, soumise, obséquieuse , parlant un peu de Séjan , puis revenant à des choses indifférentes, puis à Séjan encore, et se plaignant de lui. Cela étonnait; les amis de Séjan étaient graves , silencieux ; ceux qui étaient moins directement liés à sa fortune faisaient quelques pas pour s'écarter de lui. Mais vient la fin de la lettre, où le vieux

FAMILLE IMPéRfRLE. 309

César, d'un ton piteux, bas, plaintif, demandait^ à titre de précaution, Farrestation de Séjan, et priait qu*uli des consuls et une garde de soldats vinssent prendre Tempereur à Caprée pour lo conduire à Rome en sûreté s'expliquer devant le sénat (terrible menace que cette poltronnerie!). Alors tout change de face ; le sénat, qui , un moment auparavant , complimentait Séjan , se mord les lèvres ; les préteurs entourent Séjan ; le consul l'interpelle ; lui-même, étonné de cet accent impérieux et inaccoutumé , se fait répéter trois fois la question sans y répondre. £t lorsqu'enfin cette interminable lettre est terminée, une clameur universelle s'élève, les malédictions pleuvent sur lui ; le préfet des vigiles le prend sous sa garde : c'est comme l'orage du 9 thermidor '.

Et pour que la ressemblance fût plus parfaite , les prétoriens, les soldats de Séjan , lui manquaient de parole. Macron^ qui les avait ramenés dans leur camp , était au milieu d'eux, jetant de l'or, montrant des ordres de César. Incertains, n'osant attaquer^ n'osant défendre , ils prirent un terme moyen et plus sûr , ils se mirent à piller. Mais le peuple de Rome, lui , avait bien autre chose à penser : il avait Séjan à traîner dans les rues, cette idole déchue à blasphémer, ses statues et ses trophées à briser sous ses yeux , son corps à jeter d'un coup de croc aux gémonies. Et ce corps y pourrissait depuis neuf mois, quand Tibère, se croyant enfin sûr de son fait, osa faire un pas hors de la maison qu'il habitait à Caprée ^.

1. Une inscriptioti de Terai (InteramDie) :— Salvti perpetvae AvgvslaA liberUil qve pvblicae. .. providentiae Ti. Cscsaris Avgvsti natiad aeternitatem romani nomiois svblato hoate pernicioaissimo P. R., -- donne idée de ce qu'était l'emphase adulatrice des aujets de Tibère, et leur haine contre S^an une fois tombé. Orelli 689.

2. V, Dion, LVUI, p. 620-628 ; Tacite, Annal., VI, 25 ; Juvénal, X, v. 60

dfO TIBERE.

Après la chute de Séjan, quelques naïfs espéraient un {gouvernement plus doux. Il devait en être tout autrement : les amis de Séjan, c*est'-à*dire tout ce qui lui avait fait la cour, tout ce qui avait flatté ses premiers esclaves, étaient une belle matière à proscription* Il se mêlait à cette pour* suite, vaste et indéterminée, quelques ressentiments d'hon* nétes gens. Le sénat osa deux ou trois fois profiter de Toccasion pour frapper, parmi la foule des proscrits, quelques bien infAmes délateurs. Le moment était chanceux pour ceux-ci; ils avaient beaucoup à gagner, beau* coup à perdre.

On connaît rhorrible supplice des enfants de Séjan *. Les prisons étaient remplies de ses amis ou de ceux qui passaient pour tels. Tibère, fatigué, les fit massacrer tous à la fois (33). Ce fut un affreux carnage. Il y en avait de tout sexe et de tout âge, d'illustres et d*inconnus;'il y avait des cadavres entassés, d'autres épars çà et là : on les jetait dans le Tibre sans que leurs parents pussent seulement en approcher. Des gardes étaient là épiant chaque douleur, et tous ces corps flottèrent à l'aventure, sans que personne osât (tant les liens de la vie humaine étaient brisés !), en ramener un seul sur le rivage, ou rendre le moindre bon* neur à ceux que le flot y portait.

et salv.j Senec, de TranquilKtate onimi, il ; Suet., m r/6fr.,65; Joseph., Antiq. Jud,y XVIII, 8.

4. ce 11 fut arrêté que l*on sévirait sur ce qui restait des enfanls de Séjan ; la (K)lère du peuple s'adoucissait pourtant, il avait wl assez de supplices! On porte donc les deux enfants en prison, le fils qui comprenait son sort, la jeune fille qui s'en doutait si peu, qu'elle demandait : « Quelle était sa faute? où la menait-on? Elle ne le ferait plus, ajoutait-elle, et les châtiments de son Age pouvaient bien suffire. » Selon les auteurs contemporains, comme il était inouï qu'une vierge eût été mise & mort par les triumvirs, la fille de Séjan fut violée par le bourreau, puis aussitôt étranglée, et ces deux cada^ vres d'enfants furent jetés aux gémonies. » Tacite, Annal., V, 9. -^ V, aussi Dion, LVIil, et Suet., in Tiber., 61, d'après lequel il semble que oet acte de cruauté monstnieuso se soit renouvelé plus d'une fois'.

Ce fut alors le plus haut période des cruelles passions de Tibère. Accoutumé à la terreur universelle , bien enfermé dans sa retraite, alléché par le sang qu'il avait g-oûté , il n'eut plus de frein ni de mesure. Des enfants de neuf ans, selon Suétone, furent punis du dernier supplice. Le deuil devint matière & accusation ; les femmes , qu^l était plus difficile de condamner sous d'aulres^prétextes , furent poursuivies pour cause de douleur [ob lacrymas) *. Tout pliait devant Tibère ; le sénat était d'une servilité fatigante pour lui-même. Dion rapporte que les deux consuls qui venaient de célébrer le vingtième anniversaire de son règne avec tout le luxe ordinaire d'encens et de flatteries , furent aussitôt accusés, et reçurent leur sentence de mort. Asinius Gallus, condamné par le sénat au moment où il était à. la table du prince, attendit pendant trois ans Texécution de son jugement. C'était, en effet, un jeu de Tibère de faire languir les proscrits en face du supplice ; à l'un d'eux qui lui demandait la mort , il répondit : « Je ne suis pas encore réconcilié avec toi. » Enfin ^ trois ans après la chute Je Séjan, on poursuivait encore ses amis; et Tibère, impatient d*être au courant des supplices, était venu, non pas dans Rome, où la peur lui défendit à jamais de rentrer, mais aux portes de cette ville, Recevant les nouvelles d'un jour à Vautre, assistant ainsi aux actes de sa justice et correspondant sans retard avec ses bourreaux (33).

J'ai poussé tout de suite les événements jusque-là. L'histoire de Séjan complète celle de la famille impériale, qui forme la partie extérieure, la partie dramatique de l'histoire de Tibère ; j'ai réduit tout cela en aussi peu de pages que j'ai pu : en voilà bien trop sur ces hideuses pas-

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