‹ Les CésarsChapitre 133 sur 321 · rf., III, 66-70; IV · texte numérisé non relu

rf., III, 66-70; IV

n'étaient pas les accusateurs seulement : les témoins n'étaient point comme chez nous de simples narrateurs ; ils discouraient, invectivaient, se féu^haient aussi libre*ment, aussi oratoirement que personne ; tous avaient été trop longtemps à l'école pour perdre les belles choses qu'ils y avaient apprises. De défenseur^ il n'en est pas question; non que la défense fût interdite, mais nul n'osait s'y risquer '. Alors pleuvaient, comme la grêle, les injures oratoires, l'imprécation, l'évocation, l'apostrophe, toutes les colères de la controverse, tous les souvenirs du rhéteur; on nageait en pleine déclamation. L'accusé, ren* versé par l'invective, se relevait à peine, que l'hypotypose ou la prosopopée venait l'écraser ; il rendait le dernier soupir sous les foudres de l'apostrophe.

Ceci peut paraître puéril, mais rappelons-nous combien les anciens étaient puérils eux-mêmes; la puissance des phrases était immense. Quand Manlius fut accusé devant le peuple, on crut faire beaucoup contre lui, parce qu'on lui ôta un mouvement oratoire en lui ôtant la vue du Capitole qu'il avait défendu. On écoutait, on admirait, on se laissait persuader en artiste ; l'immoralité du but inquiétait peu. L'habitude était vieille de séparer le talent de la conscience, d'applaudir à l'emphase des mots sans songer à la vérité des choses ; cet homme avait bien parlé, que pouvait-on lui refuser?

A ces accusateurs, à ces témoins, s'ajoutait le grand moyen de la procédure romaine, la torture des esclaves. Seulement la loi détendait de mettre à la torture Its esclaves qui appartenaient à Taccusé : en habile proco-*

1. « Silaous fut accusé,.. . et de peur qu'un de ses parents ne vint à son seixMirs^ on ne manqua d'ajouter l'accusation de lèse-nxyesté qui faisait du silence une nécessité et un devoir. » Tacite, Annal., TU, 6. Qnelqnes exemples de dévouement : Ihid., V, 8.

reur ^ Tibère sut éluder cette loi ; il. fit Tendre aux agents dufieo les esclaves des accnsés, et dès-lors ils purent être mis à la question sans le moindre scrupule légal.

Contre tout cela, contre ces témoignages, contre ces interrogatoires par la main du bourreau, contre ces enne-mis hardis, effrontés, soutenus par César, habitués & la parole, Taccusé était seul, atterré , sans faconde : il per* dait la force de nier les imputations les plus menteuses. Pourtant, s'il avait du coeur, il n'en était pas toujours de même. En ce temps où chacun tremblait pour soi, lorsqu'on s'était mis au-dessus de la crainte commune, il n'était pas difficile de dominer les autres en la leur rappelant. L'accusé pouvait se grandir au r6le d'accusateur, nommer de prétendus complices, ou même, sans se reconnaître coupable, dénoncer son ennemi. Alors, pour peu qu'il eût quelque éloquence , c'était une lutte épouvan-» table; ces deux hommes, l'un s'érigeant en délateur^ l'autre descendu au rôle d'accusé, parlaient à outrance pour leur vie ou leur mort : vrai combat de gladiateurs, duel à mort dont Tibère était l'impassible et Theureux spectateur, car il aimait toujours à voir aux prises l'un aveo l'autre ceux qui avaient quelque puissance. Un accusateur ainsi accusé perdit la tète et s'enfuit ; Tibère le fit ramener de force pour soutenir sa dénonciation jusqu'au bout*.

Il y a plus : après la chute de Séjan, lorsque Ton poursuivait ses amis, un des accusés osa avouer qu'il avait été de ce nombre ; mais en même temps il rappela au sénat, que le sénat tout entier en avait fait autant que lui : « fifotis

1. « GaUiduf et novi jurls repertor. n Tacite, Annal,, U, 30. Augu»tey selon Dion, LV, serait le premier auteur de ce précédent.

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