Dion, LVIII. Tacite, VI
de disgrâce et de hauteur ; usé par des débauches monstrueuses, tristes, cachées ; couché à table, achevant de s'enivrer ; discutant avec les grammairiens, ses bons amis, sur les cheveux de Phébus ou l'âge des coursiers d'Achille, ou bien parlant bas et gravement à Thrasylle, qui, la nuit venant, montera sur la tour pour étudier encore les astres.
Thrasylle était un Grec qui, à Rhodes, avait connu Tibère. Le futur empereur cherchait alors, permettez ce mot, à faire emplette d'un astrologue ; mais il avait une étrangle manière d'essayer ceux qui se proposaient. Il les menait chez lui, par de hauts et horribles rochers, suivi d'un seul affranchi ; du toit de sa maison, ils examinaient les astres ; Tibère consultait, l'astrologue répondait; mais si la réponse lui paraissait suspecte d'erreur ou de tromperie, au retour, en descendant ces mêmes rochers, l'affranchi, bien bète et bien robuste, jetait l'astrologue à la mer. Quand vint Thrasylle, Tibère lui demanda d'abord son horoscope. Thrasylle lui prédit la pourpre impériale, et, dit-on même, tout son avenir. — Et toi? as-tu pris ton propre thème de nativité? — Thrasylle étudie de nouveau le ciel, puis hésite, pâlit,^ étudie encore, semble surpris, épouvanté, s'écrie enfin qu'à l'heure même le dernier danger le menace. La défiance de Tibère ne tint pas contre cette preuve de science ; il l'embrassa, le félicita sur son coup d'œil divinateur, lui donna toute assurance de salut, en fit son ami et son oracle.
Comme l'astrologue de Louis XI, Thrasylle dominait par la peur l'esprit de son maître. Il lui arracha même des prisonniers. Tibère ne croyant pas à la divinité, mais au destin, ayant peur du tonnerre et se couvrant la tête de lauriers aux jours d'orage , n'avait de religion que son
astrol&be '. Le fatalisme était la maladie de ce siècle , un des principes de sa dissolution, source féconde des pires superstitions, des superstitions athées.
Le prince est triste. Une lettre du roi des Parlhes lui arrive, où ce souverain, peu civilisé, lui écrit : « Tu es un monstre, le meurtrier de ta famille ; la plus belle action que tu puisses faire, c'est de te tuer. » Lui-même, voici comme il écrit au sénat (je ne puis bien rendre la barbare obscurité de cette phrase, qui, dans un homme à qui ne manqua ni la raison, ni une certaine force d'esprit, doit faire croire au remords) : « Pères conscrits, ce que je vous écrirai, comment je vous écrirai, ou enfin si je vous écrirai quelque chose, que les dieux et les déesses me fassent périr d'une façon plus cruelle que je ne me sens périr chaque jour, si je le sais *. »
Mais ce n'est pas tout ; le prince se meurt. Sa santé» longtemps conservée, cède enfin aux excès qui ont rempli sa vie ; il est vieux d'ailleurs et décrépit. Mais s'il souffre, sll est triste, s'il est déchiré de remords, il le cachera. i< Rapportez les tables, versez le vin ; le festin n'a pas duré assez longtemps » . Un jour, à Tamphithéàtre, il a voulu lancer un javelot sur un sanglier, ce coup l'a fait tomber épuisé. N'importe ! a point de médecin ; passé trente ans, il n^y a qu*un imbécile qui puisse s'en servir». Personne ne doit soupçonner ce qui se passe, ni dans cette àme ni dans ce corps.
Les festins et le théâtre ne lui suffisent pas ; ce mou-
i. Girca deos et rellgiones tiegligentior; quippe addieius miitheinatic» , perouaaionisque plenus cuncta fatoagi... (Suet., in Tiber,, 69.)
2. Quid Bcribam vobis, P. C, aut quomodô scribam aut quid omninô non scribam hoc tempore, dii me deœque pejua perdant quàm perire mequotidie sentio, si scio. (Tacite, Annal., VT, 6.) Suel., m Tiber. y 67, rapporte cetle lettre dans len marnes termes.
34t TIBÈRE.
rant se livre à d'étran^s plaisirs. Ce vieillard dégoûtant et voûté, & qui les femaies expriment leur horreur au mépris même de la mort, a des recherches de débauches qui ne se peuvent dire. Nous laissons ces beaux détails dans la traduction qu'en fit faire, dit-on, M. le duc de Ghoiseul pour l'édification des bonnes gens et l'honneur de son maître, le roi très-chrétien, Louis quinzième du nom. Puis le soin de lajustice appelait César. S'il y avait bonne justice à Rome« il n'y avait pas moins bonne justice à Ca* prée. Si Ton accusait dans le sénat, on accusait bien mieux encore dans le palais du prince. Seulement ici il y avait une recherche de tourments que Ton ne connaissait pas à Rome ; au lieu du simple lacet des geftliers^ il y avait une camificifie^ comme on eût dit la chambre de la question, d'où, après d'horribleç tortures, les coupables étaient jetés à la mer. Ce n'étaient pas des accusés seulement, c'étaient des hommes invités par lui, assis à sa table, que Tibère envoyait à d'atroces suppUces. Il avait mandé auprès de lui, par amitié, un homme qui avait été son hôte à Rhodes ; cet homme arrive, est pris pour un suspect et mis à la torture ; pour cacher sa méprise, Tibère le fait tuer. C'est là encore ce misérable péiri de boue et de sang^ comm^ l'avait bien deviné un de ses précepteurs ; de vingt conseil*lers qu'au début de son règne il avait choisis parmi ses anciens amis, laissant à peine vivre deux ou trois ; prêt à rendre le souffle et faisant encore tuer ; enfin ^ lorsque, dans un repas, un nain, placé derrière lui avec ses autres bouffons, lui demandait : « Que fais-tu donc de Paconius! Pourquoi vii-il si longtemps? » réprimandant ce bouffon, mais ensuite écrivant au sénat de s'occuper de Paconius • .
1. Hur oette justioe p<»p»onnelle de TiJw'^re, V. Tacite, Annal., VI, 10: Snet , in Tt'ôer., flO 72.
Cependant de fâcheuses nouvelles arrivaient des provinces. C'étaient la Gaule en révolte, FOrient troublé, les Frisons que Tavidité des chefs romains poussait à la guerre, r Arménie occupée par les Parthes, la Mésie par les Daces et les Sarmates ^ Pendant que Tibère suppliciait et s'enivrait à Caprée, tous les liens de l'empire allaient se relâchant. Depuis la mort de son fils Drusus, sa première sollicitude pour les affaires publiques avait sans cesse diminué. J'ai dit que la passion de Targuent s^était emparée de Tibère ; par les confiscations, le numéraire s'accumulait dans ses mains avares, et l'intérêt de l'argent haussait d'ane manière désastreuse ^. Les routes n'étaient plus entretenues ' ; les provinces souffraient. Tibère ne s*occupait plus d'elles que pour leur demander leur contingent de proscrits, et faire passer les tètes les plus riches par les mains de son bourreau *. A quelques provinces, par fafigue de changer, il laissait éternellement les mêmes gouverneurs^ : «Chassez, disait^il, les mouches qui sucent le sang d'un blessé, il en viendra d'autres plus affamées que les premières et le blessé souffrira davantage * i» . Mais les mouches dont parlait Tibère étaient insatiables, et, sous le règne d'Au* guste, après une révolte des Dalmates : « Qui vous a poussés à Tinsurrection ? disait Tibère à leurs chefs captifs. --» Toi-même, répondirent-ils, qui envoies pour nous gar* der, non des chiens, mais des loups ^)). A d'autres pvo* vinœs, il ne donnait point de magistrats ; il n'osait en choisir par méfiance de tous, ou bien, par méfiance de ceux