Id., VI
3 Id., III, 44.
tyraonique ; il était terrible de près^ impaîssant de loin. Les provinces étaient à dessein mal assurées, Tarmée né* gligée; il n'y avait personne pour contenir le premier Espagnd ou Gaulois qui se révolterait. Aussi demandaiton ironiquement si ce Sacrovir allait être traduit devant le sénat comme coupable de lèse-majesté.
Il faut voir quelle était l'indépendance d'un général éloigné de Rome, aimé de ses légions, et comment^ accusé d'avoir voulu faire épouser à sa fille le fils de Séjan, il écrivait à Tibère : « Ce n'est pas de moi*mème, c'est par ton conseil que j'ai songé & m'allier à Séjan. J'ai pu me tromper comme toi, et la même erreur ne doit pas être irréprochable chez l'un, funeste à l'autre. Ma fidélité est entière ; si l'on ne m'attaque pas, il en sera toujours de même. Mais je recevrai un successeur comme je recevrais une menace de mort. Faisons plut6t un traité : sois le maître de tout le reste, laisse-moi ma province. » Gétulicus, le général accusé, resta en place. Tibère, vieux et détesté, n^osait rien hors de la portée de ses bourreaux ; et puis, ajoute Tacite avec une grande vérité^ il sentait que a son pouvoir reposait sur le préjugé plutôt que sur une force réelle * ». Cela est tout simple : Tibère avait constitué son gouvernement sur l'isolement et la peur. Conduit dans cette politique d'abord par l'amour du pouvoir, le sentiment de la haine qui le poursuivait, la crainte pour sa propre vie, la lui avaient fait pousser jusqu'au dernier excès. Il se sentait menacé de toutes parts ; il ne s'agissait plus là de politique ni de gouvernement : c'était une lutte entre lui et les meurtriers qu'if entrevoyait partout. Son avan* tage n'était pas, comme l'est d'ordinaire celui des autres
I. Magisque fam qu&m re Mare res mn^, (Tacîfp, AnnaL, \\, 30.)
34e ' TIBilRE.
souverains, la force et la régularité de radministration, la puissance et rattachement de l'armée^ ou Tadhésion traditionnelle des grands corps de l'État, ou le pouvoir habi* tuellement partagé avec les niasses et mesuré à leur avidité de manière à la contenter ; non, son avantage et sa force étaient tout simplement d'avoir plus de moyens de mort que ses adversaires, de gagner de vitesse ceiu qui voulaient le tuer, d'avoir auprès le lui les prétoriens et les licteurs, de compter sur l'obligeance et l'empressement du bourreau.
Voilà où en était venue la majesté du nom de César, et à quelle gloire était arrivée cette dynastie, augmentée par las adoptions et les alliances, et qui allait s'éteignant dans des lies désertas, ou dans les culs* de- basse» fosse du palais. Le souvenir d'Auguste et de César, la vénération religieuse pour eux, n'entraient plus pour rien dans les moyens de force de ce gouvernement simplifié. Le pre* jnier aventurier qui eût eu l'adresse de saisir la place de Tibère à côté du licteur, et, pour première parole, aurait dit à celui-ci de tuer son prédécesseur, était sûr d'être césar aussi légitimement, aussi divinement, aussi sûrement que Tibère.
Dans une telle situation, il est aisé de penser que celui qui, pareil à Grétulioos, était sans crainte au milieu de la terreur générale, aimé et soutenu au milieu de l'isolement universel, était un homme, non à provoquer» mais à craindre. 11 y aune sorte de consolation à voir aussi iaiblea en réalité les gouvernementa les plus sanguinaires. Si on y regardaitbien, on verrait que les gouvernants qui ont em*ployé ce facile moyen do pouvoir, et qu*on a fini quelque» fois par admirer pour la force et Ténergie de leur politique, y ont tous été poussés par la peur, et par suite sont de-
meures, en bien des choses, d'une faiblesse et d'une im**' puissance incroyables.
Le système de gouvernement de Tibère fut un legs qu'il imposa presque à ses successeurs. Au milieu de Végolsme et de l'immoralité générale, on ne régnait guère que par la défiance; et la défiance exercée contre tous conduisait bien vite à ce système. Ou^lq^^^ princes comme les Anto^ nins osèrent régner autrement ; ils se hasardèrent à n'être pas sans cesse dans un état de tremblement et de menace» Il y eut sous ces princes un calme presque miraculeux, mais, eux passés, tout reprit comme de coutume : l'empire revint à ses allures ; la délation, l'abandon des proscrits, Tinfluence désordonnée de la force militaire, tout cela était resté dans les entrailles de la vie romaine.
On reconnut vite comment avec un pareil régime il était aisé de tuer un empereur et de se mettre à sa place. Le maître fut celui qui avait l'oreille du carnifex ; il n'y eut point d'autre succession, point d'autre légitimité* De 1& cette suite précipitée d'empereurs inconnus, nommés un jour, égorgés le lendemain ; cette multitude de césars de tout rang, de toute nation, auxquels l'histoire ne peut guère donner qu'un peu de pitié pour leur mort.
Ce système de décimation de l'empire, d'intimidation sans limite, de terreur, non oontre des coupables ou contre des ennemis, mais contre tous, a bien eu de notre temps, ou du temps de nos pères, quelque chose d'analogue : on a vu cinq ou six hommes d'un génie certainement inférieur à celui de Tibère^ placés par le flux des révoluticms à la tètè du pouvoir, effrayés eux«mèmes de la situation qu'ils s'é-* taient faite, choisir, à défaut d*un autre que la médiocrité de leur esprit ne leur suggérait pas, le plus facile moyen de gouvernement, la terreur. Haïs de tous, et, malgré tant
de haine, assez vils pour être méprisés; sans une puissante force matérielle autour d'eux et toujours tremblant pour leur vie ; ils ont vécu de la terreur comme Tibère ; ils ont eu des lois de majesté comme Tibère ; comme Tibère, un sénat qui leur obéissait à la consternation générale, et, tout tremblant^ envoyait les proscrits à la mort ; comme Tibère, leurs gémonies^ nos places et nos quais (nos pères l'ont vu), où ils jetaient le nième jour, non pas vingt cadavres (la plus sanglante journée du tyran de Rome), mais quatrevingts, mais cent cadavres à la fois !
Le parallèle^ sans doute, serait loin d*ètro complet. Mais ce fut, comme sous Tibère, cette décimation calculée de tout un peuple, où il ne s'agissait plus de frapper tel ou tel, mais de frapper le plus grand nombre possible pour effrayer tout le monde. Ce fut, par suite, ces mêmes honneurs rendus à la délation, ce même espionnage, cette môme police gratuite, le plus souvent exercée pour sauver sa tête ; moins encore de formes judiciaires et plus d'indifférence sur la réalité des accusations. Ce fut encore, du côté des masses, cette promptitude avec laquelle la terreur se forma, cette contagion universelle de la peur, cet oubli de toute résistance, malgré Li faiblesse réelle du pouvoir ; plus de courage pour mourir que pour se défendre et pour vivre ; je dirais presque une habitude de la mort, une facilité à aller au supplice, ce qu'on a appelé la fièvre de l'échafaud.
Cette époque eut aussi ses Romanus Hispo et set Hatéfius, formés par une éducation à l'antique, déclamatoire et puérile, nourris dans un air de phrases et d'antithèses ; médiocres avocats, acteurs siffles, mauvais médecins, à qui on avait appris à admirer Brutus et Caton, et qui, adorant tout de travers l'antiquité qu'ils ue comprenaient pas, cru-
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Tant Fimiter eu n'imitant que son ignoble décadence ; grands faiseurs de phrases» ne tuant pas un hQrome sans arroser sa tête de quelques figures de rhétorique; Anaoréons de la guillotine, gens presque tous d'une médiocrité profonde.
Chez tous ces hommes, vous rencontrez la peur, pre* mier mobile de Tibère ; chez plusieurs, son amour pour Targent, son luxe honteux^ sombre, retiré, de Caprée^ ses débauches, son mélange de cruautés et de fêtes. Mais, grâce à Dieu, il y eut encore des différences : Tibère monta sur le trône dans la situation la plus pacifique^ au milieu de la société la plus régulière, toute pleine encore de l'esprit pa« lernel, placide, conservateur, d'Auguste; les montagnards furent jetés aux affaires au milieu d'une crise propre à étourdir de plus fortes tètes. 11 fit la terreur, eux la trou* vèrent.
En 1793, d'ailleurs, le monde ne vivait plus sons le règne de l'égolsme antique. S'il y eut la même faiblesse, il n^ eut pas cette immoralité, cet abandon général, cette absence de tout dévouement; la fuite ou la retraite ne fut pas sans espérance ; peu d'hommes furent trahis, un grand nombre admirablement sauvés ; les femmes, pour secourir^ devinrent plus que des hommes ; la charite et les affectiona du sang défièrent le pouvoir.
Enfin, la tyrannie de Tibère, à ne la compter que de la mort de Drusus, dura quinze ans ; l'autre, plus violente, fut plus courte : au bout de quelques mois, le paroxysme de la peur enfante le courage ; le sénat, menacé de trop près, se révolta, sentit sa puissance, et le Tibère de 93 fut écrasé. Dans la sociéte européenne, une domination pareille ne pouvait durer longtemps: l'Europe reposait en-> core tout entière sur les bases de la fondation chrétienne ;
les sentiments d^humanité et de justice sont vivants chez nous ; si on les comprime, ils repoussent. *
Nous valons mieux que les anciens. Les vertus de Tan* tiquité ne seraient plus des vertus aujourd'hui. On a voulu les renouveler beaucoup trop sérieusement en 93 ; beaucoup plus innocemment on a cherché à les renouveler de nos jours. Ne nous ar>t-on pas prêché le sacrifice de Thomme à la patrie, des individus à la société, comme si les individus ne composaient pas la société? Ne nous a-t-on pas ^rlé une fois de « verser le sang de. dix générations » au profit de la oniième sans doute, pour laquelle on avait une prédileetion singulière ? L'on a dit ailleurs : « Nous aimerions mieux voir périr la moitié de la nation que8i...)> Tout cela, il est vrai, phrases sonores plutôt que pensées sérieuses ! tout cela choses qui ne nous conviennent pas ! nous ne sommes pas les anciens^ grands seigneurs de l'his* toire, rois au milieu d'un peuple d'esdaves : nous sommes des bourgeois, bons et honnêtes gens, plus rétrécis dans notre puissance individuelle, ne demandant pas mieux que d'aider la machine sociale à marcher, sachant nous unir et nous exposer pour le faire, mais ne donnant pas k qui le demande « notre dernier homme et notre dernier écu,» et ne jetant pas au hasard nos enfants à ce grand mangeur d'hommes que certaines gens appellent patrie.
Le comité de salut public a eu ses apologistes ; pourquoi Tibère n'aurait-il pas les siens? Déjà au dernier siècle, une langue hargneuse, parfois éloquente, du palais, un homme que son temps a trop durement traité, l'avocat Linguet, s^est chargé de cette cause ; mais lui, fait tout simplement du pyrrhonisme historique comme en a fait Voltaire, petite opposition de la philosophie à Thistoire, à laquelle un
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peu plus de philosophie eût fait renoncer. Tacite, Suétone, le Grec Dion Cassius, sont pour lui des conteurs^ des gens prévenus, les ignorants échos de quelques rumeurs popu* laites ; Tibère n'était qu'un homme d'ordre, un peu sévère seulement, un bon administrateur, mais qui croyait trop Ségan sur parole, et qui, ennuyé du pouvoir, aimant le plaisir, ferma trop longtemps les yeux sur quelques légèretés de son minisire. On a médit de sa retraite de Caprée; c'étaient «des jardins délicieux,» des boudoirs en rocaille et peints à la façon de Watteau, où ce vieillard ce s'était retiré pour se livrer à une vie douce et solitaire^ où, las des affaires, jaloux de son repos et d'une gaieté rarement connue des princes,» il donnait «des soupers agréables et ne se montrait plus qu'à des amis par qui il ne craignait pas d^étre distrait ! »
Sans justifier ici Tacite et Suétone, deux des historiens les plus exacts de l'antiquité, sans remarquer qu'ils sont confirmés par Dion, homme d'un autre siècle et d^une autre race, sans guerroyer contre le pyrrhonisme histo^ rique (se serait trop long) ; qu'il me suffise de dire que l'histoire se prouve surtout par son ensemble, par cet enchaînement de faits dont le premier anneau est au commencement des temps historiques et le dernier entre nos mains. Pour peu qu'on y pense, on verra que de la révo* lutioa de février, ou de tel autre événement dont nous avons été témoins, on peut remonterjusqu'àlamort de César ou jusqu'à la bataille de Cannes, par une chaîne que nul scepticisme ne pourrait rompre, dans laquelle il serait impossible de marquer l'endroit où la réalité oesiae, où le roman commence.
Il faut distinguer, sans doute, et les faits de détail des faits généraux, et les témoignages éloignés des| témoignages
contemporains, et les écrivains Mvolesdes écrivains graves, et les époques conjecturales des époques historiques. Une s'agit ici que. des grands faits et des faits sérieux; ceux-là se prouvent parce qu'ils se touchent ; ils se prouvent parce qu'ils s'engendrent. La tradition d'un peuple vérifie celle d'un autre, la tradition d'un siècle celle des autres siècles. L'histoire a pour elle un témoin qui manque à la justice, parce que la justice s'occupe de faits obscurs, individuels, isolés ; elle a pour elle le plus irrécusable des témoins, quand son témoignage, est sérieux et complet, la tradition.
Mais Linguet n'était pas humanitaire ; Linguet n'avait à sa disposition, ni la théorie du progrès, ni la perfectibilité de la raee humaine ; notre temps a trouvé, pour les mé« moires un peu compromises dans les siècles passés, d'autres apologies. Le fondement de ces apologies, c'est toujours la maxime qu'on ne cite pas : a Le but justifie les moyens. )» Les moyens ont été affreux ; c'est à en gémir ; ils en pleuraient de chaudes larmes, ceux qui les employèrent; mais que voules-vous? il fallait cela pour sauver le pays, il y avait nécessité ; autrement comment eussent-ils agi ainsi, ces hommes si purs et si vertueux ! S'ils déblayaient le ter-rain de la société, c'était pour y construire. Ils avaient un magnifique ordre social prêt à paraître au jour, toute une théorie de bonheur public qui n'avait plus besoin que de quelques tètes pour se développer librement Que ne leur a-t^on laissé le temps ? Le moment même était venu; la pa« trie ne réclamait plus ou presque plus de proscriptions. Cette ère de bonheur, de liberté, de richesse universelle, était au mon:ont de commencer, et tout le monde se fut embrassé au matin du i 0 thermidor !
Si je voulais j'appliquerais cela à Tibère, et je serais
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bien étonné, du reste, que quelque amateur de paradoxe ne l'eût pas encore fait. Je montrerais qu'il y avait eu jusqu'à lui une aristocratie oppressive^ riche des biens qu'elle arrachait au peuple, pesante surtout aux provinces, qu'elle pillait tout à son aise ; je citerais Verres et tant d'autres. Cette aristocratie, vaincue par César, n'était pas encore détruite ; elle était encore riche, puissante par les souvenirs, entourée de clients, mêlée à toutes les affaires de l'État, trouvant encore mille occasions de saigner le peuple. Quant à Tibère, j'en ferais un bon homme, simple, ne demandant ni honneurs au dehors, ni flatteries, ni pompeux hommages ; aimant les plaisirs intérieurs,
Idol&traDt les sris, les banquets de famille^
comme on Ta dit de ces beaux messieurs de la montagne ; et qui ne serait jamais sorti du calme de sa vie domestique, de sa tranquille vie de bourgeois de Rome, si le danger public ne l'eût appelé^ s*il n'eût fallu affranchir le peuple et le monde, achever l'œuvre de César, établir sous un seul prince un large niveau d'égalité, une immense et touchante fraternité, de l'Arabe au Gaulois^ du Maure au Sarmate. Qui pourrait nier ses vertus personnelles? Lequel des montagnards, dont on a fait des saints, répara de ses deniers, comme le fit Tibère, tout un quartier incendié de la ville? Si, comme on l'a dit, le comité de salut public était tout composé d'Âmes tendres, d'amateurs de la littérature douce, si Robespierre se nourrissait de la Nouvelle Héloïse et avait débuté par un mémoire contre la peine de mort et par un éloge de Gresset; Tibère, lui aussi, débutait par des vers élégiaques sur la mort de son cousin Lucius César ; il imitait les poètes amoureux de la Grèce, Euphorion, Rhianus, Parthénius , il faisait mettre dans la bibliothèque publique
leurs écrits et leurs portraits '. Je le peindrais, avec « des formes un peu acerbes, » il est vrai, mais trop honnête homme pour ne pas déplorer dans sa retraite de Caprée le sang que la nécessité lui faisait verser, passant bien certainement quelques nuits en larmes ; quand il le pouvait, épargnant ces coupables (on en citerait bien deux ou trois exemples) ; mais ne laissant pas la sensibilité de son cœur empiéter sur ses devoirs patriotiques, et, pour employer le mot, gardant toute son énergie.
Toutes ces apologies sont aussi raisonnables les unes que les autres; elles ont le charme du paradoxe, j*en conviens. Mais j'aime aussi le fond des choses et la vérité, et si parfois la vérité s'accorde avec Topinion reçue, je me résigne à suivre l'opinion. Je ne puis trouver grand mérite à cette énergie qui sacrifie, non pas elle-même^ mais autrui ; ni grande justification dans ce principe de la nécessité que Milton appelle l'excuse des tyrans (les crimes ne sont jamais nécessaires); ni grande justesse dans Tapologie des moyens par le but, ou dans ce qu'on a appelé un jour crûment et franchement « la souveraineté du but. y> Le but, après tout, n'est qu'une théorie bonne ou mauvaise, comme on voudra , mais qui ne peut être ni vertueuse, ni coupable ; il est permis à tout le monde de rêver la fraternité à la Spartiate ou la loi agraire de Babeuf. Ce qui est louable ou criminel, ce sont les moyens; c'est là ce que l'histoire peut juger ; c'est par là que se distingue le génie honnête homme de la médiocrité sanguinaire.
N'oublions pas notre première pensée, l'influence qu'eut sur l'époque de Tibère une éducation fausse et déclamatoire ; elle fut bientôt sentie, et il est curieux de voir com-