‹ Les CésarsChapitre 142 sur 321 · Suet., in Tiber · texte numérisé non relu

Suet., in Tiber

ment plus tard on chercha à réagir contre elle. Sous Trajan, après une suite rarement interrompue pendant quatre-vingts ans de maîtres à la façon de Tibère, on profita du premier moment de repos pour combattre un mal que l'on sentait au fond de la société. Voyez Pline tonnant contre les délateurs ; Tacite, dès le jour où Ton put parler, reprenant à son premier principe et à son premier fondateur, Tibère, toute l'histoire de la tyrannie, et la suivant jusqu'à son terme : vrai pamphlet tout plein d'éloquence et de vérité, écrit sous la puissance d'un sentiment réel, dirigé contre un esprit qui durait encore, dicté pour ainsi dire en commun par tous ceux qui avaient vu la tyrannie et craignaient de la revoir : ce sont les mémoires de tous les honnêtes gens de Rome.

A cette tendance s'unit évidemment celle qui cherchait à réformer l'éloquence et l'éducation. Ce sont presque les mêmes hommes, Pline, Tacite, Juvénal, Quintilien; ils réagissent contre Técole littésaire de Sénèque, le précepteur et le faiseur de phrase de Néron, en même t«mps qu'ils maudissent Néron lui-même. Tout ce système de phrases, d'antithèses, d'éloquence menteuse, leur parait un ma) sérieux ; ils comprennent la liaison intime entre la controverse de l'école et la plaidoirie du Forum ; ils ne veulent pas de cette rhétorique qui formait les délateurs. Lorsque Quintilien développe longuement cette thèse, que l'orateur doit être un honnête homme, ce n'est pas pour lui, comme ce serait pour nous, une vérité triviale : c'est un instinct réel qui parle; c'est le souvenir dé tout le mal qu'a îaH une criminelle éloquence ; c'est tout ce qu'il peut dire, placé sous le règne des délateurs et Domitien vivant encore. 11 y a chez ces écrivains un profond et évident désir d'épurer les pensées, de rectifier l'esprit, de fortifier la

probité, de diriger l'ambition de toute cette jeunesse qu'ils voient grandir au-dessous d'eux, jeunesse romaine^ pleine de tous les vices qui ont fait les délateurs ; jeunesse qui ne sait point le passé et à laquelle ils l'enseignent pour le lui faire détester; qui n'a pas de règle pour l'avenir, et à qui ces hommes voudraient en donner une.

L'éducation aujourd'hui est heureusement moins grecque et romaine qu'elle ne l'était il y a quatre-vingts ans. Mais si les idées qui tendent à voir dans la patrie, non une réunion d'hommes, mais une sorte de fantôme divinisé à qui tout doit s'offrir en holocauste ; si les doctrines antiques d'immolation de l'homme à la société, de toutepuissance de la loi, de mépris pour la propriété, de haine pour l'étranger, d'honneur attaché au suicide, sans être générales, gr&ce à Dieu, sont cependant en circulation dans les esprits : l'éducation y est bien pour quelque chose, par son silence, dirais-je, plus que par ses enseignements. Elle montre l'antiquité , mais elle la montre à demi ; elle en fait voir des fragments qu'elle n'explique pas, et laisse s'enthousiasmer de jeunes tètes pour ce qu'au collège il est encore convenu d'appeler des vertus. Je ne voudrais pas retrancher l'étude de Tantiquité, mais en donner une juste, vraie et entière intelligence; dire ce que j'en disais tout à l'heure, qu'elle ne nous vaut pas ; que telle qu'elle fut ou telle qu'on la fait, elle n'est guère digne d'être imitée.

En tout — faites voir les choses dans leur vérité — : la vérité n'est pas si crue, si désenchanteresse qu'on le croit; la vérité en histoire détrônera quelques grands hommes , mais elle relèvera beaucoup d'hommes de bien. Là où est la force et le génie, elle nous montrera souvent bien des hontes. Mais là où est la vertu, elle nous fera voir^ même

dans la défaite et dans l'abaissement, bien de la grandeur. Si rhistoire est bonne à quelque chose, c'est à ceci : rectifier nos idées sur le présent par la connaissance du passé.

La phrase est le tyran de notre siècle. Si j'étais écrivain, si j'avais une force et une action quelconque, je voudrais lui faire la guerre. Nous sommes encore comme les Romains, sous l'empire de la déclamation. Peu philosophique et paresseux, notre siècle se paie de cinq ou six mots qu'il prend pour des idées, et sur lesquels il vit. Tout ce qui cir^ cule d'idées fausses, tout ce qull y a de lieux communs menteiirs et pernicieux, tout cela originairement n'était que des phrases, des périodes sonores qui sont passées en idées, qui passent quelquefois en actions. Le premier qui a fait l'apologie du suicidé ne pensait pas à se tuer, mais bien plutôt à être de l'Académie, ou à je ne sais quel autre honneur. Sa riche période a fait périr bien du monde.

Flétrissons surtout cette rhétorique qui divinise et jus* tifie le meurtre, soit dans le présent par adulation et par peur, soit dans le passé par un calcul de parti. C'est un des stigmates les plus humiliants de la déchéance humaine que le retour presque périodique de ces époques de proscription, comme celle des guerres civiles à Rome, des Césars dans l'empire romain, de Henri YIII et d'Elisabeth en Angleterre, de Marat et de Robespierre en France. Pendant que la paix règne au milieu de nous, ne maudissons pas la paix; ne nous faisons pas un triste jeu d'esprit de telles apologies et de tels panégyriques. Si nos neveux doivent revoir la tyrannie et la terreur, qu'ils la revoient maudite une fois de plus.

Pardonnez-moi d'avoir quitté , peut-être un peu plus longtemps qu'il ne fallait, la lugubre histoire de Tibère. Il était sur le continent, à Noie lorsqu'il apprit que des ac- *

cusés dénoncés par lui-même venaient d'être renvoyés libres sans avoir été entendus (an 37). Cette velléité d'indépendance du sénat lui causa une étrange colère ; il se hàtail de retourner à Caprée, retraite sûre d'où il frappait ses coups; mais la maladie ne le lui permit pas. 11 y a difTérentes manières de raconter sa mort. Les uns disent qu*un poison lui fut donné ; d'autres, qu'au retour d'une défaillance, la nourriture lui fut refusée ' ; d'autres enfin le font étouffer sous des matelas au moment où, après un long évanouissement , il se réveillait et demandait son anneau impérial, qu'on lui avait 6té pendant sa léthargie. Le récit de Sénèque a quelque chose de dramatique : se sentant mourir, il ôta son anneau et le tint quelque temps à la main, comme pour le donner à un autre, puis se le remit au doigt et resta longtemps immobile, la main gauche fermée ; puis tout à coup il appela, personne ne lui répondit; il se leva, les forces lui manquèrent, il tomba au pied de son lit*. Dans tous ces récits, il y a une chose remarquable : c'est la servilité envers l'homme tant qu'il a espérance de vivre, Tabandon quand la mort est certaine. S'il tombe en défaillance, sa chambre est vide; s'il revient, ceux qui ont déjà commencé à lui succéder p&lissent, se taisent et n'attendent plus que la mort. Selon Tacite , on l'assassina en tremblant : pendant que Caligula, qui s'était déjà presque proclamé empereur, restait pâle et stupéfait pour avoir appris le retour de Tibère à la vie, Macron, le favori de Tibère, le successeur de Séjan et le secret allié de Caligula, Macron ne dit qu'une chose : c< Jetez-moi un matelas sur ce vieux bonhomme et retirez-

1. Suet.^ in Tiber , 73; in Calig., 12; Dion, LVIII^ in (ine. Zonaras, AnnaL, II.

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