‹ Les CésarsChapitre 163 sur 321 · Malth., IV · texte numérisé non relu

Malth., IV

2. « Le sol des provinces appartient en propriété au penple romain on à César, nous n'en airons que la possession ou l'usufruit^ » ditlejurisconsaHe Gaïusv Instituies, II, 7, et le philosophe Sénèque : « Par 1© droit civil, tout appartient au roi, et ce que le roi possède en universalité se partage entre différents possesseurs. . . Sous un bon prince, tout appartient au roi par le droit de souveraineté, aux particuliers par le droit de propriété. » De Benef.. VII, 5.

SON GOUVERNEMENT A ROME. il

le sénaf , les prétoriens et le peuple qui le débarassaient de son humble et unique rival, seul et absolu dominateur de toutes ces choses, devait se sentir ébloui comme celui qui, après vingt ans de séjour dans un cachot, passa subitement à la lumière et devint aveugle.

Ajoutez que, par les passions qui régnaient, par les ambitions hardies et dépravées qui restaient au cœur de certaines &jnilles, par la morale du temps qui excusait bien des crimes, cette position si grandiose était menacée d'un perpétuel danger. L'empire, ses gloires et ses richesses étaient promis & quiconque donnerait un coup de couteau à cet homme. Calus, qui avait étouffé Tibère malade, pouvait savoir quelque chose de la facilité avec laquelle on assassinait un empereur. Ainsi^ entourée de luxe, de vo* luptés et de coups de poignard, cette vie de maître du monde devait tenir la pensée de Thomme dans une excitation perpétuelle, et lui paraître une sfdendide^ redoutable,'incessante hallucination.

De là ces étranges natures impériales, ces types qui ne se retrouvent pas ailleurs dans Thumanité, ces hommes qui, après avoir gouverné, sinon avec vertu, du moins avec prudence, furent tout à coup pervertis ou jetés en démence par le pouvoir : — Néron, Caligula. De là ces monstres de sang et de folie : -— Domitien, Commode, Élagabale. Tibère est plus dans la nature et dans le bon sens humain ; il a peur, et il tue : sa terreur est la mesure de sa cruauté. Mais ces hommes-là ont Tair véritablement frappés du ciel, pouvant tout et osant tout, avec leur luxe inoul^ leur scélératesse monstrueuse, sans but, sans raison, sans mesure. 11 y a chez eux du vertige : placés trop haut, la tète leur a tourné ; ils ont vu sous leurs pieds un trop immense espace, trop de peuples, tro.p de pouvoir, et en

même temps aassi un précipice trop glissant. Lear cerveau n'a pas tenu à ce mélange d'exaltation et de terreur.

La folie de Calus se manifesta bien vite. Il ressaisit tous les titres dont il n'avait pas voulu dans son premier accès de modestie (auguste, empereur, père de la patrie, grandpontife, le pieux, le grand, Texcellent, le fils des camps, le père des armées). Il rétablit l'action de lèse-majesté qu'il avait abolie. Il fit dire de se tuer {cette formule devenait en usage) h Silanus, son beau-père, et au jeune Tibère âgé de dix-buit ans et qu'il venait d'adopter pour son fils. A regard de celui-ci, le respect dérisoire pour la personne impériale fut poussé si loin , que les centurions envoyés pour le contraindre à mourir, eiu*ent défense de porter la main sur lui. Ce pauvre enfant, même en ce siècle-là, n'avait jamais vu tuer personne ; il présentait la gorge à ses bourreaux, eux refusèrent de frapper ; ils l'armèrent d'un poignard et lui montrèrent où il devait se donner le coup mortel ; il se frappa plus d'une fois avant de périr. Son crime était, selon Calus, d'avoir pris du contrepoison pour éviter que César ne TempoisonnÀt ^

L'ancien confident de Caligula, Macron, ne devait pas écbapper davantage : il était devenu grondeur, ne laissait pas Calus dormir à table, ne lui permettait pas d'éclater de rire à la vue des bouffons ou de contrefaire leurs gestes ; quand au spectacle Calus mêlait son chant à celui des acteurs, Macron le poussait doucement et le grondait tout bas : on l'invita à mourir. On en fit autant pour sa femme Ennia, qui avait été maîtresse de Caligula en disgrâce et qui s'attendait à être toute-puissante sous Caligula erope-

I. Philon, de Legmi., S.Suétone, in Calig, 23. Dion, LIX. L'épiUpbedo jeune Tibère s'est trouvée avec celles de la famille impériale : Ti Cacsar Drtsi Caesaris F. hic sitvs ist. Orelli 654.

reur'. Tous deux obéirent (38) ; les esprits étaient telle* ment faits au suicide, que ce genre de supplice s'exécutait sans marchander. Les empereurs faisaient ainsi économie de bourreaux*

Mais c'était encore de la raison que tout cela. Pour compléter sa folie, Calus voulut être dieu : <( Ceux qui oonduisent, disait-il, les bœu£s, les moutons et les chèvres ne sont ni boeufs, ni béliers, ni boucs ; ce sont des êtres d'une nature supérieure, ce sont des hommes. De même, ceux qui conduisent tous les peuples du monde ne sont pas des hommes, mais des dieux. y> Il était un jour à table avec des rois qui disputaient ensemble de leur noblesse ; Calus les interrompit brusquement par ce passage d'Homère : a On seul maître, un seul roi. » Il s'exalta sur cette pensée, voulut même prendre le diadème ; il y aurait eu là de quoi faire révolter sérieusement le peuple romain, que tant de proscriptions n'avaient pas révolté : ce Seigneur, lui dit-on . pour détourner cette faute, tu es au-dessus des rois. » A partir de ce moment, Calus prit sa divinité au sérieux. Il commença cependant par n'être que demi-dieu ; il s'adju* gea les attributs et les cérémonies d'Hercule, de Castor, d'AmphiaraOs ; il contrefit Hercule avec une peau de lion et une massue d'or. D'autres fois il portait le chapeau de Castor et Pollux, la peau de faon de Bacchus. Mais c'était trop peu de chose ; il passa bientôt dieu.

Rome, au premier mot de ce fou, tomba à genoux aux pieds de son dieu Calus. Il eut un temple, une statue d'or ; on jura par lui, on acheta pour dix millions de sesterces (2,656,000 fr.) l'honneur d'être du nombre de ses prêtres. Chaque jour on lui immola les victimes les plus exquises

l. Dion, p. 647. Philo, de Légat., 4.

et les plus rares, des paons, des oiseaux du Phase, des oiseaux de Numidie ; il ne fallait pas moins au goût délicat de ce nouveau dieu. Les peuples avaient beau tenir à leurs idoles, tout ce qu'il y avait de plus parfait parmi les statues des divinités venait k Rome : on coupait les tètes, on y substituait celle de Galus. La pauvre Grèce était dépouillée de ses dieux, la seule chose qui lui restât ; son Jupiter olympien ne fut préservé que par un prodige. A Milet, Calus vola à Apollon son temple.

Aujourd'hui donc, Calus est Apollon, il porte une couronne de rayons sur sa tète et mène les Grâces à sa droite ; demain il aura les ailes aux pieds et le caducée de Mercure ; ou bien il prendra le trident pour figurer Neptune. 11 a été Junon, Diane, Vénus * ; pourquoi ne serai<r-il pas Jupiter ? il est comme lui l'amant de sa propre sœur. 11 aura la foudre en main et la barbe d'or au menton ; il aura des machines d'opéra pour imiter le bruit du tonnerre, il fera des éclairs avec du soufre ; si le vrai tonnerre vient à tomber et trouble sa média noche ou ses pantomimes, il défie Jupiter au combat, il jette une pierre au ciel en lui criant : « Tue-moi ou je te tue '. »

Ghercbez^vous le prince ? — Voyez-le suivi d'une théorie qui chante les louanges de Caïus Hercule, ou de Calus Jupiter.— Non, il est chez lui, demandez-le à ses portiers ; ses portiers sont Castor et PoUux, dont le temple, depuis qu'il a augmenté son palais, lui sert d'antichambre. r-*Mais non ; il est dans une plus intime retraite : la lune est dans son plein, elle brille de tout son éclat ; Caligula est là qui l'appelle à venir partager sa couche. — Au Capitole, il s'est fait faire une chapelle auprès du temple de Jupiter : allez

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