Suet., m Calig., 49; Senec, de Irô, III
SES orERRES ET SA MORT. 39
marqués les noms de ceux qu'il voulait faire mourir. Ainsi comptait-il décimer le sénat et Tordre des chevaliers, puis quitter Rome où il s'ennuyait, transférer le siège de l'empire à Antium sa ville natale, ou bien dans sa ville favorite^ Alexandrie.
Alexandrie méritait bien cette faveur ; cette ville, grecque et égyptienne^ idolâtre et superstitieuse comme l'ancienne Egypte, légère et adulatrice comme la Grèce, avait été la première à célébrer le culte de l'empereur : le dieu-prince Calas valait bien après tout le dieu bœuf Apis et le dieuchien Anubis. Mais, au sein de cette ville aux mille déités^ vivaient à part les ennemis de l'Egypte et des idoles; à la faveur de la civilisation et du commerce, Israël était revenu après des siècles sur la terre de Memphis. Dans Alexandrie, cité universelle, il y avait de tous les peuples, et entre autres, une colonie de Juifs, riche, nombreuse, se faisant respecter à force de ténacité et de conviction, maintenant sous les empereurs ses synagogues, ses lois, sesmagistrat$, ses privilèges. Mais entre les adorateurs de l'ibis et du cro* codile et les adorateurs de Jéhova^ entre la menteuse^ mondaine, changeante Alexandrie et la sévère Jérusalem, il y avait querelle depuis longtemps. La divinité de Caïus ne fut qu'une occasion pour rallumer les haines. On profana les synagogues^ on dégrossit à la hâte quelques images du prince pour les placer^ objet abominable ! dans l'oratoire des Juifs; à eux-mêmes, on dénia le droit de cité, qui leur appartenait depuis des siècles; on les rejeta, comme au moyen âge, dans un étroit et obscur quartier de la ville; ceux que l'on rencontrait ailleurs furent pris, fustigés, brûlés même.
Le gouverneur romain Flaccus favorisait ces violences. La dernière et triste ressource des Juifs était de s'adresser
à Calus : ils députèrent vers lui : les Alexandrins en firent autant. De part et d'autre on choisit les plus beaux discours : la rhétorique était de toute nation et de tout lieu *. Mais de tristes nouvelles attendaient sur le sol d'Italie les pauvres envoyés juifs: en débarquant à Pouzzoles, ils apprirent de la bouche de leurs frères ce qui se passait à Jérusalem. Dans le temple, dans le saint des saints, là où reposait le nom incommunicable de Dieu, Calus avait ordonné qu'on mit sa statue. C'est ce que l'Évangile avait appelé par avance" «l'abomination de la désolation dans le temple du Seigneur '. » Jusque-là, non-seulement dans le temple, mais dansla ville, les soldats romains avaient Até de leurs enseignes les images des empereurs ; -telle était rhorreur des Juifs pour tout ce qui semblait une idole, et la tolérance de Rome pour les mœurs et les croyances des vaincus. Aussi le gouverneur de la Syrie, Pétronius, tremblant d'accomplir des ordres aussi redoutables, hésitait, tardait, rassemblait des troupes, faisait traîner en longueur le travail de la statue, sous prétexte de le rendre plus parfait. Cependant toute la nation avait pris le cilice et la cendre ; la culture des terres était abandonnée. Pétronius voyait venir l'hiver^ la famine, à sa suite les tribus arabes grossies par la misère des Juifs, des brigandages que Rome ne saurait réprimer : il arrivait à Jérusalem, négociant pour obtenir parla douceur obéissance aux ordres irréfragables de César. Mais voici venir à lui une multitude de peuple, rangée par classes d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, pleurant et gémissant, la tête couverte de cendres, les mains derrière le dos comme des condamnés.
1. V. Philon, in Flaccum; Id., de Legaiione, 9, il; Josèphe, Antiq.^ XVllI, 10.
2, Matth., XXIV, 15. Daniel, ÎX, 27.
SES TiUERREa ET SA MORT. . 4i
a Voiile2-*votl6 rèrister au prince % leur dit-il ; voulez-vous commencer une guerre ? Voyez votre faiblesse : voyez la puissance de César. — Nous ne voulons pas combattre ; mais plutôt que de violer nos lois^ nous sommes prêts à mourir, y» Et cette nation entière se prosterna devant lui, la gorge découverte, pleine de résignation et de foi, laissant Pétronius assez ému pour qu'il osât écrire à l'empereur et lui demander de nouveaux ordres ^
Les choses en étaient là. Calus ballotté en tous sens par des conseillers divers ; touché un moment par la lettre de Pétronius ; décidé même en faveur des Juifs par les supplications de son ancien favori, le roi Agrippa ; puistirdllé en sens contraire par deux ou trois bouffons égyptiens qui formaient son conseil privé : .Calus avait pris enfin son parti, il faisait faire au palais sa propre statue ; et comme il partait pour l'Egypte, il voulait la porter lui-même à Jérusalem et écrire sur le fronton du temple : « Temple du nouveau Jupiter, de l'illustre Calus. »
Il y a deux écrivains qu'on a parfois appelés conteurs ; ils ne racontent pourtant que ce qu'ils ont vu, ou ce qu'ils savent par une tradition cohérente et de toutes la plus suivie. Je me permets de consulter ces deux Juifs, Josèphe et Philon. Le dernier était le plus disertdes Juifs d'Alexandrie, l'orateur de leur ambassade ; il nous peint ce qu'il a vu de ses yeux ; quand il nous raconte l'audience de Calus, c'est chacune de ses émotions qu'il nous redit, c'est un empereur tout vivant, tout parlant, tout agissant, qu'il fait jouer devant nous. Même dans la vérité majestueuse de Tacite, dans la curiosité anecdotique de Suétone, il n'y a pas cette réalité de mouvement, ce détail d'action.
1. Philoo, de Legatione, \2, 17; Josèphe^ Antiq., XVIII, 10 et suiv.
42 CAUGULA.
Depuis plusieurs jours, les députés juib suivaieot Calus sans pouvoir le joindre. Calus était en Campanie^ visitant ses villas, allant de palais en palais. Il leur donna enfin rendez-vous aux portes de Rome , dans la maison de Mécène, qu'il avait jointe à celle de Lamia , pour faire avec ces deux grandes demeures aristocratiques une demeure plus digne de lui. Ils trouvèrent la villa toute belle et tout ornée, des vases d'or et des statues grecques disposés partout, les salles ouvertes, les jardins ouverts ; Calus avait voulu, tout en leur parlant, parcourir les magnificences de son palais.
Au milieu de ces grandes salles, ils trouvèrent, entre un comédien et les intendants des' deux villas, un homme grand, pâle, mal proportionné, le cou étroit, les yeux creux, le regard fixe, le front menaçant et déjà ridé, peu de cheveux et beaucoup de barbe, des jambes grêles et des pieds énormes, une férocité étudiée sur sa figure qu'il composait au miroir pour la rendre plus terrible. Son costume, comme dit un écrivain, n'appartenait ni à son pays ni a son rang, ni à son sexe, ni même à l'espèce humaine : c'était un manteau peint ei couvert de pierreries, de longues manches, des bracelets, une robe de soie, une chaussure de femme ornée de perles ^ .
Les Juifs n'eurent que le temps de se prosterner devant lui : c< Salut, dirent-ils, Auguste et empereur... » Calus les interrompit : « Voilà donc ces ennemis des dieux, ces hommes qui me méprisent quand tout le monde m'adore, ces adorateurs d'un Dieu inconnu ! » Les Alexandrins qui
!. Sur la figure et le coatume de Caligula, V. Suet., m Calig., 50, 52 {from lata et iorva); Senec, de ConHantiâ, iS; de Benef., I!, 12; Plioc, Hist. nat., XI, 37; XXXVll, 2; Josèphe, Andq., XIX, 1 ; le» médailles qui Dont d'accord avec ces écrivains; les bustes, camées, etc , qu'on reconnaît d'après ces médailles.
étaient là profitèrent de cet heureux début : « Ce n'est pas tout, seigneur, dirent^ls; ceshommes refusent d'offrir des victimes pour ton salut. » Les Juifs protestèrent ; a Non, seigneur, nous immolons des hécatombes pour toi ; nous versons sur Tautel le sang des victimes; ainsi avons-nous fait quand tu es devenu empereur^ quand tu as été guéri de cette maladie qui affligea toute la terre, quand tu ts parti pour la Germanie. — Oui, dit Calus, vous avez sacrifié, je ne sais à quel autre Dieu, mais pas à moi. Je ne m'en suis pas senti plus honoré. )»
Chacune de ces paroles glaçait le sang des pauvres députés. Mais il les laisse là^ passe dans une autre salle, visite^ inspecte^ ordonne, cause avec l'intendant du palais, fait changer de place les beaux tableaux et les belles statues. La double députation suivait toujours, les Alexandrins triom^ phant, se moquant des Juifs, les raillant comme sur le théà* tre y les autres^ tète basse, n'attendant guère que la mort.
Tout à coup Calus se retourne^ prend un air grave : a Pourquoi donc ne mangez-vous pas de cochon? » Les Alexandrins éclatèrent de rire. — « Seigneur, dirent les Juifs, chaque peuple a ses lois. Certaines choses nous sont défendues, d'autres aux Égyptiens ; il y en a même qui ne mangent pas d'agneau. — Ils ont raison ; la chair en est mauvaise. » Puis^ après avoir ri de sa facétie : « Mais enfin, sur quoi fondez-vous votre droit de cité à Alexandrie? » C'était là le grand point de la querelle. Les Juifs commencèrent à plaider leur cause. Calus craignit que leurs raisons ne fussent trop bonnes ; il leur tourna le dos, passa en courant dans une autre salle, fit fermer les fenêtres, revint à eux : « Qu'avez-vous à me dire ? n Son ton était plus doux : les Juife recommencèrent avec quelque espérance ; mais au lieu de les entendre, le voilà encore à courir, visitant des
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tableaux, ne voulant rien écouter. Pour le coup, les malheureux circoncis faisaient tout bas leur prière et se préparaient à la mort, a Allez- vous-en, leur dit enfin Calus. Après tout, ces gens-là sont plus fous que méchants de ne pas savoir que je suis dieu. )>
La colère de l'empereur ne laissait plus de ressource aux Juifs contre la persécution des Alexandrins. « Mais, leur dit Philon^ nous devons maintenant espérer plus que jamais ; l'empereur est si irrité contre nous, que Dieu ne peut manquer de nous secourir. » Belle parole que Dieu prit soin de justifier.
llalus^ en efiet, avait su blesser tout ce qui l'entourait ; sa défiance, ses craintes pour sa vie, les discordes qu'il aimait à semer parmi ceux qui l'approchaient, les railleries qu'il faisait d^eux, les épouvantables commissions qu'il leur donnait, lui faisaient des ennemis parmi ses officiers, ses affranchis même. Entre autres, Cassius Ch^erea, tribun des cohortes prétoriennes, homme âgé, aux formes un peu molles, mais vieux Romain et brave soldat, était le plastron des gaietés de CaXus. S'il demandait le mot d'ordre. César lui en donnait un ridicule ou obscène qui faisait railler ChaBrea par ses compagnons; s'il y avait quelque sanglante mission à accomplir. César, qui avait aperçu en lui un peu de compassion, ne manquait pas de l'en charger.
Un jour, au milieu des jeux du cirque, le peuple s'avisa de se lever, de réclamer une diminution d'impôts. Au cirque, d'ordinaire, l'empereur et le peuple, associés par la même passion, se rapprochaient, s'entretenaient, se faisaient et s'accordaient des demandes. Cette fois, Caïus s'irrita de cette familiarité, lâcha ses prétoriens sur le peuple, fit couler le sang. Chœrea, témoin de ce massacre, plus irrité encore de ses propres affronts^ n'eut pas de peine à
trouver, parmi les officiers mêmes da prétoire, de vieux Romains qui n'avaient pas encore oublié la république, ou des hommes qui sentaient leur vie menacée tant qu'ils ne mettraient pas fin à celle de Calus : il se forma une conspiration (an 41), conspiration de palais comme celle qui donna la mort à un autre fou, Paul I".
Les occasions ne manquaient pas : Calus se montrait chaque jour en public ; il allait au Capitole offrir des sacrifices pour sa fille ; ou, seul, il allait célébrer quelque superstitieux mystère ; ou enfin il jetait de l'or et de l'argent au peuple du sommet de la basilique Julia, du haut de laquelle Chœrea voulait qu'on le précipitât. Mais les conjurés étaient en trop grand nombre ; les uns avaient des objections contre un jour, d'autres contre un autre; Ghaerea s'impatientait : « Croyez-vous donc, disait-il, que le tyran soit invulnérable? »
Calus, cependant, songeait toujours à son voyage d'Alexandrie. Avant de partir, il donnait des jeux en l'honneur d'Auguste. La foule était immense, désordonnée; Calus avait supprimé toutes les distinctions de places entre les sénateurs et le peuple, les maîtres et les esclaves, les hommes et les femmes ; son esprit d*égalité souriait à ce pèle-mèle, il éprouvait un vrai plaisir de démagogue à voir les chevaliers se battre pour leurs places ^ Ce jour-là, il était gai, affable même, faisait jeter des fruits au peuple, et se divertissait en le voyant se battre pour les ramasser. Mnester, son pantomime favori, celui que sans cesse il embrassait au théâtre, celui qu'on ne pouvait interrompre par le plus léger bruit, sans être fustigé de la main même de l'empereur; Mnester dansait. Quant au prince, il buvait
l. JoBèphe, Antiq., XVllI, !. Suet., m Caiig., 26.
et mangeait en regardant les jeiu, donnait à manger à ses voisins, entre autres & un consul, qui, assis à ses pieds, les baisait sans cesse; luinméme devait, à la nuit, paraître et danser sur le thé&tre. Mais en goûtant ces ignobles plaisirs, il ne remarquait pas de sinistres présages : le sang avait coulé sur la scène, la robe du sacrificateur avait été tachée de sang ; la tragédie que l'on dansait (comme disaient les Romains) était la même pendant laquelle Philippe, roi de Macédoine, avait été assassiné ; pour la nuit, on préparait un autre spectacle, le tableau des enfers, selon la mythologie égyptienne : frivoles circonstances qu'on ne remarque qu'après Tévénement, mais dont les historiens de cette époque sont remplis, et qui peuvent ser\'ir comme échantillon de leur philosophie.
Calas voulait passer la journée au théâtre; les conjurés, qui étaient près de lui, le déterminèrent à quitter le spectacle pour le bain et le festin. Dans une crypte, en allant au bain, il rencontra des jeunes gens d^Asie qu'on lui amenait pour paraître sur la scène. Il s'arrêta à voir leur répétition, et allait leur ordonner de venir jouer en plein amphithéâtre, lorsqu'un des conjurés, Chaereaou Sabinus, au lieu de lui répondre, le frappa de son épée à la tête. 11 n'avait autour de lui que les conjurés, tous du nombre de ses (aciers ; comme pour lui faire honneur, ils avaient écarté la foule. Us revinrent sur lui, le frappèrent jusqu'à trente fois, s'encourageant par ce cri : Encore ! encore * ! (24 janvier 41.)
Mais il faut voir ce qui suivit, et saisir, en ce moment de trouble où tout se révèle, cette société dont les éléments jsont si loin de nous. Calus fut à peine tué que ses meup-
1. Sur la mort de Gains, V. Dion, LIX, in fine; Siiet., in Calig., 56, 57, 5S. Senee., de Constaniiâ, 18; Josèphe, Antiq,, XIX, 1.
triers, comme ceux de César, se trouvèreat en péril. Des esclaves, «pii portaient sa litière^ arrivèrent avec leurs bâtons sur le lieu du meurtre ; sa garde la plus intime^ composée de Germains, bras robustes et cervelles épaisses, se mit en mouvement à la première alarme^ parcourut les rues^ parcourut le palais, frappa au hasard^ ne sachant qui était ou n'était pas conjuré , tua trois sénateurs et promena leurs têtes dans Rome.
Cependant le peuple au thé&tre apprenait la mort de Calus : on en doutait encore, les uns par désir, les autres par crainte de voir la nouvelle se confirmer. Il en était comme à la mort de Tibère ; on craignait que le prince n'eât lait courir le. bruit de sa fin pour connaître et poursuivre ses ennemis. 11 s'en fallait donc bien que tous fussent réunis dans la même pensée. Il est curieux de savoir qui étaient les amis de Calus : c'étaient, dit Josèphe^ -— les soldats, associés à ses rapines, -* les femmes et les jeunes gens, enchantés de la magnificence de ses jeux, de ses largesses, de ses combats de gladiateurs, ne pensant à rien, ne possédant rien, craignant peu de chose ; — les esclaves enfin, auxquels Calus avait permis d'accuser leurs maîtres, de participer pour un huitième à leurs dépouilles, qu'il avait en quelque sorte à demi affranchis. En ce moment, les passions et les craintes diversifiaient & Tinfini la nouvelle. Tantôt Calus n'était, pas mort , on mettait un appareil à ses blessures ; tantôt il était au Forum^ tout sanglant, haranguant le peuple. Personne n'osait exprimer une pensée, les complices moins que tous les autres ; personne n'osait se lever ni sortir, il semblait que le preipier qui ferait un pas dans la ville serait jugé le meurtrier de Calus. Hais bientôt on entendit résonner au dehors le tumulte de la garde germaine; le théâtre était investi, il n'était
48 CALIOCLA.
phxs possible d'en sortir. Un instant après, les GennÛDS y entrent ; les tètes qu'ils ont promenées dans Rome sont jetées sanglantes sur un autel ; ils Teulent se veng^, et «av qui se Tenger, si ce n'est sur tout le monde? Le peuple est saisi de terreur ; qu'on aimât ou non €alus, c'est iqui protestera qu^l ne l'a pas tué, à qui pleurera, à qui suppliera, à qui se jettera aux genoux de ces barbares, charmés d V voir une fois sous leur main Rome tout entière. Mais un hé* raut parait sur la scène, vêtu de deuil, avec un grand air d^affliction : « Calus est mort, notre malheur n'est que trop certain ! » Les tètes dures des Germains commencèrent à réfléchir ; du mort plus rien à espérer, de son successeur tout à craindre. Le profitable eût été da venger le meurtre de Gains vivant. Ils se retirèrent donc, et, toute réflexion faite, laissèrent vivre le peuple.
Antre chose se passait au Capitole : le sénat s'y était rassemblé ; la basilique Iulia, lieu de sa réunion ordinaire, portait le nom de César, il n'en voulut plus ; et pendant qu^au Forum , peuple et prétoriens criaient vengeance contre les meurtriers de Caïus, le sénat condamnaitsamé* moire^ parlait d'abolir le nom et les monuments de tous les empereurs , donnait pour mot d'ordre : liberté. Une bague que portait un sénateur, et sur laqudle était Timage de Caïus^ lui fut arrachée et mise en pièces; un des consuls parla magnifiquement sur le rétablissement de l'ancienne liberté ; cette liberté, c'était son ancienne domination que le sénat ressaisissait avec enthousiasme. Les quatre cohortes urbaines, garde municipale de Rome, obéissaient au sénat et aux consuls, elles occupaient le Forum et le ^Capitole, et le peuple, toujours changeant, bien sûr cette fois que Gains était mort^ applaudirait à Ghaerea.
SES GUERRES ET SA MORT. 4f»
Ailleurs les prétoriens délibéraient à leur façon, regrettant peu CaXus qui avait bien mérité sa mort, mais songeant beaueoup à eux-mêmes : nourris, engraissés, choyés par les empereurs, qu'allait faire d'eux le sénat ? C'était un sec et peu profitable gouvernement que celui des consuls ; qu'auraient-ils à gagner ? L'absence de Rome, des marches forcées, de dures garnisons, des combats contre les Germains, chose dont ils se souciaient peu ; puis mourir au service, ou, si l'on parvenait au grade de centurion, une pauvre retraite. Décidément ils n'étaient que les soldats de l'empereur : il leur fallait un empereur ; lequel ? Peu importait. Tout en délibérant, ils pillaient le palais ; le peuple, qui ne délibérait pas, pillait avec eux : lorsque dans un coin obscur, dans une de ces pièces élevées que l'on ménageait pour recevoir en 'hiver les rayons du soleil, un soldat, nommé Gratus, vit des pieds sortir de dessous une portière, les tira à lui, amena quelque chose qui se jeta tout tremblant à ses genoux pour lui demander grâce de la vie. Loin de la lui refuser, le soldat se prosterna, et salua cet homme empereur. Le personage était Tibérius Claudius, frère de Germanicus, oncle de Caligula, âgé alors de cinquante ans, grand amateur de grec, et depuis son enfance plastron de la famille impériale. Quelque proche qu'il fût de Calus, celui-ci ne l'avait point tué, il l'avait gardé pour s*en amuser. Un instant avant le meurtre, Claude suivait l'empereur ; les conjurés l'écartèrent pêlemêle avec la foule, il s'en alla dans une salle voisine ; de là il entendit du tumulte, eut peur, et se cacha; de sa retraite derrière son rideau, il vit porter les tètes de ceux qu'avaient tués les Germains, et quand on le trouva, il tremblait de tout son corps*
Cependant les prétoriens s'étaient attroupés ; l'élu de
Gratus lut tout de suite leur empereur ; quel qu'il fût, on pouvait en faire un prince ; il y a tant d'occasions où tout ce qu'il faut à un partie c'est un homme à mettre en avant. Le ridicule, l'obscur, l'imbécile Claude représentait donc la puissance prétorienne que Caïus avait faite la première dans l'empire. Mais il avait si peur qu'il ne pouvait marcher, on le mit dans une litière; les porteurs, effrayés comme lui, le laissèrent là et s'enfuirent ; les prétoriens le prirent avec la litière sur leurs épaules, tout triste et tout effrayé, si piteux que le peuple crut qu'on le menait à la mort, et, touché de compassion, disait : a Laissez-le donc, c'est aux consuls à le juger. » On le porta ainsi au camp du prétoire ; il y passa une nuit fort inquiète. Triste empereur ! mais il ne fallait pas mieux aux soldats.
Comme il arrive en pareil cas à toute assemblée, le sénat perdait le temps. Il députait à Claude, Claude répondait qu'il n'y pouvait rien, qu'il était contraint par la force ; réponse mesquine, mais peut-être habile.
S'il y avait habileté, il faut dire d'où elle venait. Les Césars comptaient à leur cour, je dirais presque dans leur mobilier, le roi des Juifs Agrippa, monarque à la suite, homme à romanesques aventures, prisonnier et condamné à mort sous Tibère, favori sous Caïus, qui, pour le dédommager de sa captivité, lui avait donné une chaîne d'or d'un poids égal à la chaîne de fer qu'il avait portée. Dans la nuit même qui suivit le meurtre. Agrippa vint en cachette et à la hâte donner la sépulture à son bienfaiteur. De là il court auprès de Claude, toujours aussi secrètement, le rassure et le fortifie, lui persuade de garder l'empire.
Agrippa était encore au camp, lorsqu'on lui annonce que le sénat le fait appeler ; le sénat, dans son embarras^ ne savait à qui demander conseil. En peu d'instants, le roi
diplomate peigne ses cheveux^ parfume sa barbe, et, frais et paré comme un homme qui sort de table, qui n*a pas quitté sa maison^ qui ne sait rien, n'a rien vu, ne s'est mêlé de rien^ demandant ce qu'il y a, ce qu'est devenu Claude, ce que veulent les pères conscrits, il parait devant le sénat. Quand on l'eut instruit^ il donna son avis à son tour : (( 11 était dévoué, disait-il, à la dignité du sénat, il lui donnerait sa vie ; mais il osait s'informer de ses ressources. Les gardes de la ville, les esclaves armés, gens nouveaux à la guerre, lutteraient-ils contre de vieux soldats comme les prétoriens? » Ainsi décida-t-il une nouvelle ambassade à Claude, se fit nommer pour accompagner les députés, vit ceux-ci tomber aux genoux de Claude pour le supplier de n'accepter au moins l'empire que du sénat, les laissa faire, parvint à voir Claude en secret, lui donna de meilleures raisons encore pour tenir ferme, le fit répondre en homme décidé, et le quitta haranguant les soldats et distribuant de l'or.
Le sénat, repoussé dans ses tentatives d'accommodement, était donc réduit à combattre. Il songeait à affranchir et à armer les esclaves ; la multitude en était énorme, et cette ressource, an temps de la république, avait plus d'une fois décidé les sanglantes querelles du Forum. Claude , de son c6té, protestait qu'il ne voulait pas la guerre ; mais^ puisqu'on l'y forçait : a Qu'au moins, disait-il, la ville, les temples ne soient pas souillés. Assignez-nous un lieu de combat, hors des murs de Rome. » Quand on propose de semblables conventions, il est probalile qu'on n'aura point à se battre.*
Qu'était-ce donc, au reste, que le sénat? Mélange de nobles dégénérés, d'hommes nouveaux, d'affranchis, de barbares môme, de quel droit se prétendait-il successeur
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de Faristocratie ancieniie ? C'étaient ces hommes dont la flatterie avait dégoûté Tibère ; qui avaient dressé, en Thonneor de Séjan, un antel à la Clémence ; c'étaient eoz que Caligula avait vas courir en toge pendant plusieurs milles au-devant de son char ; qui l'avaient servi à tabie, la toge relevée, le linge autour du corps; c'étaient eux qui, sur un seul mot d'un affranchi de Caligula, s'étaient jetés sur un de leurs collègues et l'avaient mis à mort '. Les anciennes fortunes avaient disparu pendant les proscriptions ; les anciens noms étaient éteints pour la plupart. Les sénateurs ne pouvaient échapper au sentiment de leur impuissance : cent d'entre eux seulement étaient venus, sur la convocation des consuls, délibérer dans le temple de Jupiter ; le reste était chez eux, d'autres à la campagne. Le sang-froid de la nuit avait amorti leur enthousiasme.
Le peuple, au contraire, qui s'était reconnu, entourait le sénat, demandait un chef unique, demandait Claude. Tout ce qui était tant soit peu soldat allait à Claude : les gladiateurs, les mariniers du Tibre, arrivaient à son camp ; les soldats mêmes du sénat vinrent heurter aux portes du temple de Jupiter, protestant contre la liberté, demandant un empereur, et ne laissant au sénat que le droit de le choisir, parti embarrassant auquel le sénat commençait à se résigner. On nommait des candidats ; Minutianus, l'un des conjurés et beau-frère de Calus, n'hésita pas à s'offrir. Les consuls, jaloux, traînaient la discussion en longueur ; le sénat était refroidi, ennuyé, divisé, effrayé même ; car choisir un empereur, c'était plus que jamais déclarer la guerre. •
Chaerea cependant haranguait ces soldats; vieux croyant