‹ Les CésarsChapitre 180 sur 321 · Diou, Lix^ p. eeo · texte numérisé non relu

Diou, Lix^ p. eeo

à la république, il ne pouvait leur pardonner l'injure qu'ils venaient de faire, disait-il, à la dignité du sénat. Les soldats répondirent : a Un empereur ! » Excepté ceux qui devaient régner sous la liberté, nul ne voulait être libre. — a Mais ce Claude est un imbécile ; autant aimerais-je Cythicus, le cocher du cirque. Vous venez d'avoir un prince fou, vous en prenez un stupide. — Nous avons un empereur, et un empereur sans reproche; irons-nous donc nous entre-tuer, gens du même pays et du même sang ? » Ainsi parla un soldat; il tira son épée, les autres suivirent, et, les enseignes hautes, l'armée du sénat alla se joindre à celle de Claude.

Ce furent alors les sénateurs eux-mêmes qui désertèrent le parti du sénat, et vinrent l'un après l'autre à ce terrible camp du prétoire. Les soldats les y reçurent mal, et Claude eut grand'peine à empêcher qu'on ne les massacrât. Les prétoriens avaient fait un empereur à eux seuls et malgré le sénat; ils voulaient que ce fdt leur empereur à eux, et n'aimaient pas ces tardifs courtisans de leur victoire.

Tout marcha pourtant de bon accord : Claude entra dans Rome, décoré selon l'usage par le sénat de tous les titres impériaux, refusant selon l'usage ceux qui lui parurent trop magnifiques. Il ordonna l'oubli de tout ce qui s'était passé durant ces deux jours, et lui-même, bon homme, il l'oublia. Chœrea, presque seul, fut jeté comme victime aux m&nes peu considérés de Calus. Sabinus se tua. Chaerea, conduit au supplice, trouva Tépée du soldat trop peu tranchante, demanda celle dont il avait frappé Caïus, et mourut en hardi républicain. Ce courage, un reste d'idées antiques, toucha le peuple; quand vint le jour des libations pour les morts, il ordonna qu'on en fit pid)liquement pour

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ChaBrea, et, ce qui est plus étrange, demanda aux mânes de ce vieux tribun pardon de son ingratitude '.

Voilà comment échoua cette tentative de révolution. En finissant, je me demande si toute cette histoire de Calusest possible, et je conviens que jamais accès de scepticisme ne fut en apparence mieux motivé. Suétone cependant est bien positif, Josèphe également, Philon également, Dion Cassius également. Or Suétone est Romain ; Josèphe et Philon sont Juifs; Dion est Grec: voilà des témoins de races bien diffé* rentes. Philon est contemporain ; Suétone et Josèphe sont de la génération qui suivit ; Dion est d'un siècle et demi plus tard : voilà des témoins d'époques bien diverses. Tacite nous manque ; mais quelques endroits où il parle de Caligula nous font voir qu'il ne le jugeait pas autrement. Sénèque, témoin oculaire, atteste une partie de ces faits.' D'ailleurs, si on a forgé une fausse histoire de Caligula, il faudraitqu'on eût forgé aussi une fausse histoire de Tibère, une fausse histoire de Claude, une fausse histoire de Néron, une fausse histoire de Domitien, deCaracalla, d'Élagabale ; car ce sont, à des degrés divers, des tyrannies de même nature ; elles témoignent d'un même état social , d'une même accoutumance des peuples à plier^ à craindre et à se dégrader.

Car ce n'est pas Caligula lui-même qui est difficile à expliquer. Caligula est à la lettre un fou; la prédisposition de son cerveau, l'étourdissement de Torgueil et de la peur, les philtres de Césonie, sa femme, je ne sais quelle cause enfin Ta mis à l'état de pensionnaire de Charenton. 11 n'y a

1. Cette révolution est très-bien racontée par Josèphe, probablement d'après les souvenirs mena es d' Agrippa. Antiq., XIX, 1, 2, 3. K, aussi Suel., in Ca/ig., 58, 59, GO; in Cluudio, 10; Dion, LIX, in flne, et LX in prinn. Josèphe lui-môme, de Bello, XVIII, 2, 3.

pas à lui chercher une politique quelconque. On en fera peut-être le protecteur des provinces contre Rome : mais non ; il pille et massacre horriblement dans les Gaules, et, dit le provincial Josèphe, de tant de contrées soumises à l'empire romain, il n'y en eut pas une qui ne souffrit de sa tyrannie * ; — un ami de l'égalité, un défenseur des classes opprimées : ce qui n'empêche pas le peuple d'être chargé d'impôts, battu au cirque, jeté à la mer à Pouzzolès, affamé dans Rome (au moment de sa mort, il n'y restait pas de vivres pour huit jours) * ; — un ennemi du génie romain : et il porte en lui ce qui caractérise le mieux ce génie, la dureté des mœurs et les inclinations sanguinaires ; c'est un Claudius, âpre et sans cœur comme ses ancêtres.. A ce penchant qu'il tient de l'hérédité et de la nature, la suite de sa vie n'a ajouté qu'une seule idée nette : c'est qu'il lui faut de Targent, et que les proscriptions seules peuvent lui en donner : le reste de Thomme est de là démence.

Et il n'est pas inexplicable non plus qu'avec sa folie, et ce genre de folie, cet homme ait été parfois aimé. 11 y a peut-être une loi qui veut que les natures les plus dépravées aient un côté plus tendre qui attire à elles des natures souvent meilleures. Nous avons vu le Juif Agrippa aller la nuit, au péril de sa vie, donner une sépulture aux restes de son maître. Ses sœurs, Julie et Agrippine, bannies, déshonorées par lui, ne revinrent de leur exil que pour transporter les cendres de leur frère dans un tombeau plus honorable. Sa femme Césonie fut plus dévouée encore : femme étrange qui, sans être jeune, sans être belle, mère déjà de trois enfants, avait subjugué l'àme de Caïus, et

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