Suet., m Calig
en d'autres^ curieux à voir, quoique dur à vivre ! Aussi y avaitril quelque part, bien bas sans doute dans la populace, un groupe d'hommes, libres ou esclaves, à qui il plaisait; êtres si obscurs, si cachés dans leurs guenilles^ ayant besoin de si peu, qu'ils n'avaient à craindre ni à souffrir grand'chose d'un empereur ; oisifis, chevaliers d'aventure, devins, grecs, esclaves; tourbe de gens qui fourmillaient à vos pieds dans Rome, qui, pauvres et nus, vivant sans travailler, prenaient la vie en passe-temps, la politique en spectacle, César en comédien ; trouvaient CaXus original, et l'aimaient.
Mais ce qui étonne, ce qui constitue le problème, c'est que cet homme ait été supporté. C'est qu'il ait eu trois ans et deux mois, depuis sa maladie, pour régner de cette façon; que, pendant trois ans, peuple, soldats, sénat aient consenti à un avilissement qui ne les sauvait pas : qu'on ait été trois ans sans enchaîner ce fou. Nous savons que les peuples supportent beaucoup une fois que la terreur les a pris, de même qu'une fois saisis par l'esprit de révolte, ils ne supportent rien. La Convention a été pendant dix-huit mois aussi lâche devant son comité de salut public, que le sénat l'a été pendant trois ans devant Caligula. Mais enfin, elle s'est réveillée, et de plus, on était en révolution. A une époque régulière, si Caligula eût été un prince moderne, six mois après sa maladie, le sénats le parlement, les certes^ la diète, ce pouvoir quelconque qui souvent n'existe pas dans le cours ordinaire des choses, mais qu'on retrouve ou qu'on refait dans de certaines circonstances, eût nommé une régence « dépossédé le souverain, et de son palais l'eût envoyé à Bedlam. Dans l'empire romain il lï'y avait pas pour cela assez d'unité, assez d'esprit public ; l'isolement et l'égolsme faisaient que nul n'osait se mettre en
h^ CALIGULA.
avdDt pour fous, incertain sHl serait avoué on non, s*il serait sontenn on abandonné. Le pouvoir restait donc à celai qni Tavait, fât-il fon, fou fnrieax, fon sanguinaire.
C'est que, depuis ce temps, le monde a subi une grande réforme, la plus grande dans Thistoire, ou, pour mieux parler, la seule, certainement unique dans le passé, certainement unique dans l'avenir. Sous Gains, cette réforme était pourtant commencée ; ceux qui l'entreprenaient ne faisaient pas, il est vrai, parler d'eux ; ils n'avaient pas débuté par un cmp d'éclat comme Luther, ni par quelque livre emphatique comme Rousseau : c'étaient des Grecs ou des Juifs, pauvres^ affranchis, en bonne partie esclaves, se réunissant dans des greniers, à la lueur de quelques mauvaises lampes ; gens peu civilisés qui parlaient un latin barbare ou un grec impur , vêtus de pauvres tuniques et faisant en commun de maigres repas ; assez obscurs pour n'être pas encore persécutés, et à qui l'histoire, avant le temps de Néron, n'accorde que cette dédaigneuse mention : « Claude chassa de Rome les Juifs qui, excités par Chrest^ causaient des troubles perpétuels*. »
Quant au reste du monde, il supportait, sans entrevoir ou du moins sans espérer rien de meilleur, si ce n'est du caprice d'un homme, le règne de ces Claudius métamorphosés en Césars, race dégénérée, chez qui la dureté Sabine des anciens Appius était devenue un amour effréné pour le sang. Ce monde pourtant était le dernier résultat
i. Judaeos, impulsore Chresto, assidue tumultuantes Romà expulit. Siiel.. in Claudio, 25. Les païens, par erreur, changeaient le nom de Christ en celui de Chrest. Lactance, IV, 7. « Quand vous nous nous appelez Chrestiens (car vous ne savez pas bien notre nom), dit Tertullien, le nom que vous nous donnez indique la bonté et la donc^eiir. . . (xpT.TTa:, ercellent, au lieu de Xpîrrcç, oint), et vous haïssez en des hommes innocents un nom innocent lui-même. » Tertullien, Ajïoloij., 3. Sur cette pei*sécution de Claude, V. Act. Apost, XVIII, 2, et Dion, LX.
(le la civilisation antique : le génie des nations primitives, l'esprit des Grecs, la politique des Romains, n'avaient si longtemps élaboré la société que pour en venir à ce progrès suprême ; c'était là ce qu'avait produit l'union sous une même loi des pays civilisés, ce résultat si désirable, ce semble, pour les philosophes, si laborieusement atteint par la politique. L'humanité avait par devers elle le labeur des plus grandes et des plus belles intelligences : dans l'ordre social, les conquêtes civilisatrices d'un Alexandre ou d'un César ; dans l'ordre intejlectuel, les inspirations d'un Pythagore, d'un Socrate ou d'un Platon. L'empire avait à sa disposition (admirables instruments de la pensée) les deux langues qui avaient conquis, l'une l'Occident, l'autre l'Orient; les orateurs parlaient grec dans les Gaules, comme les préteurs parlaient latin à Àntioche : la Grèce et Rome, en venant se réunir, avaient amené chacune de son côté un monde avec elle. La plus belle poésie, un Virgile et un Homère, étaient enseignés d'un bout du monde à l'autre ; l'art était arrivé à sa perfection.
Ces gens-là étaient donc des gens civilisés, ou du nioins ce que nous appelons ainsi. La civilisation, il est vrai, ne s'étendait pas à tous ; il faut toujours, quand on parle de l'antiquité, mettre à part les esclaves. Mais quant aux maîtres, je me permets de croire que, malgré notre progrès, ils étaient, en fait de comfortable^ de luxe, de commodités, en avant de nous. Voyez seulement (je ne parle pas des riches) le petit peuple de Rome assistant pour rien à des spectacles dont la splendeur nous passe, se baignant pour rien ou presque pour rien dans des thermes magnifiques, se promenant pour rien sous de beauxportiques où venaient en hiver se rassembler les rayons du soleil, ne travaillant pas, nourri gratuitement par ses empereurs, oisif et redouté
comme un roi d'Asie. Ce devait être bien autre chose encore pour les heureux de Tépoque, qui avaient leurs 100,000 sesterces à dépenser en un repas. Qui eût été assez fou pour imposer un devoir quelconque d'état ou de famille à ces personnes si délicates, si comfortablement choyées dès leur enfance ; craignant le chaud, le froid, la faim, le vent, le soleil ; pour qui la toge était trop lourde, la chaussure romaine trop étroite, à qui il fallait des sandales et une robe de soie presque transparente ; qui, en été, se tenaient la main fraîche en maniant un pommeau de cristal ; qui avaient trouvé le moyen (et un moyen bien étranger à nos mœurs) de faire cinq repas en un jour? Gens ayant des esclaves pour toutes choses, depuis la poésie jusqu'à la cuisine , depuis les grandes affaires jusqu'au balayage de la maison,' dispensés par là de tout soin domestique, pouvant perdre leur temps au Forum^ aux basiliques, au Champ de Mars, aux bains surtout, lieux d'assemblée, de conversation, de lecture ; dieux de la société si le peuple en était roi, et dieux fainéants comme ceux d'Épicure !
Mais à quoi servait ce double perfectionnement de l'intelligence et de la vie matérielle, sous un Calus ou un Tibère, qui pouvait au premier jour de mauvaise humeur vous envoyer dire de vous mettre au bain et d'ouvrir vos veines ? Une grande partie de l'humanité était donc toujours souHrante ; l'humanité tout entière était au moins sans cesse menacée; enfin, le règne d'un homme en délire n'était ni chose invraisemblable , ni chose impossible : c'était chose réelle et éprouvée. Voilà la civilisation antique et idolâtre ! N'est-elle pas faite pour nous faire prendre en plus grande estime notre civilisation moderne et chrétienne ?
SES GUERRES ET SA MORT. 6i
Un mot encore, et observons ce qui demeure du règne de Caligula et de la révolution qui Ta suivi. Un nouvel élément s'est ajouté à la constitution impériale ; les prétoriens sont devenus une puissance. Cette milice privilégiée, seule force militaire de l'Italie, qu'Auguste tenait prudemment dispersée aux environs de Rome, que Tibère le premier rassembla dans un des faubourgs ^, pour être, non un pouvoir de TÉtat, mais un docile instrument de son pouvoir, a conquis sous Caligula toute la faveur et toute la puissance du trône. Le premier parmi les empereurs, Caligula, ce prince si peu guerrier, s'est constitué le chef de la société militaire, à Tencontre du sénat, chef nominal de la société civile.
Le mouvement qui a suivi sa mort a confirmé et constaté cette puissance. Les prétoriens ont fait un empereur sans les légions, sans le peuple, malgré le sénat. L'habitude leur vient d'être les vrais électeurs de l'empire, de se faire payer pour nommer un empereur, de se faire payer pour le soutenir ; l'habitude leur viendra de se faire payer pour le quitter. Claude et Néron ne seront que les créatures et les protégés de ces neuf ou dix mille soldats latins, ombriens ou étrusques^, qui, à défaut de toute autre force morale ou matérielle, gouvernent Rome, l'Italie et le monde.
Mais les légions viendront à leur tour. Un jour, le soldat provincial s'insurgera contre l'omnipotence du soldat italien, et disputera aux casernes du mont Esquilin le monopole de l'élection impériale. Et, sous cet effort d'une puissance nouvelle, succombera, dans la personne de Néron, la dynastie des Césars.