‹ Les CésarsChapitre 184 sur 321 · Senec., de Clementiâ, I · texte numérisé non relu

Senec., de Clementiâ, I

GOUVERNE>iENT DE MESSALINE. «3

sur le lac Fuoin, Claude trouva dix-neuf mille coupables qui lui parurent dignes de mort.

En vérité, c'est une horrible époque, et souvent je voudrais la laisser là. Mais on pardonne tant de choses au passé, parce que le passé nous mène loin de nous-mème. Le présent défile devant nous si lentement, si maigrement, ce grain de sable du sablier est si ennuyeux à voir tomber! Nous voyons le présent à travers un microscope, partiel, fortuit, incompris. Notre siècle, plus qu'un autre, a poussé loin l'art de découper les grandes choses en minuties im- *perceptibles ; les journaux nous émiettent l'histoire de notre temps. Au moins l'histoire du temps passé est-elle une, toute faite, toute saisissable d'un regard ; toute la suite de ses anneaux nous appartient, tandis que dans la chaîne du présent , le moindre anneau est si merveilleusement grossi que nous n'apercevons plus la chaîne. Le présent, ses vicissitudes, ses intérêts, ses passions, toutes ces choses-là viennent, une à une, parader devant nous en frac noir^ en pantalon et en bottes. Nous ne sommes pas à distance pour juger, et malgré toutes nos phrases, notre siècle est petit à nos yeux ; j'aimerais .mieux un Moniteur du temps de Caligula que le Constitutionnel ou le Journal des Débats de ce matin.

Et de plus, cette époque a un autre charme pour moi,celui du problème. J'ai fait mon possible pour vous expliquer et pour m'expliquer Tibère; je comprends l'homme, je ne saisis pas encore jusqu'au bout son époque et la raison de sa puissance. Quoi que je me dise, j'ai peine à me rendre compte nettement de cette dislocation de la société, de cette absence de communauté entre les hommes, qui faisait si grand à la fois et si précaire le pouvoir d'un seul. Ce siècle me parait le plus problématique de tous, et 'aussi celui

T. ir. — D

qi^'oD a le moins étudié. On a été prodigue d'érudition et de labeur sur les âges primitiCs, où la mythologie commence à peine à devenir une obscure ébauche de l'histoire , mais sur cette ère tout historique, où tous les faits sont positifs, toutes les autorités contemporaines, où des livres profondément curieux ont été faits comme exprès pour allécher notre investigation, on s'est contenté d'une sèche et superficielle étude des événements sans en demander la raison. Ce silence et cette réserve ne font que m'exciter davantage ; je tourne et retourne ce précieux antiquaire^ cet imperturbable anecdotier de Suetonius Tranquillus ? il est curieux de tant de choses, de l'habit, du visage, des manies de tel César, du menu de ses repas, du mobilier de sa chambre; il possède l'anneau de tel prince, un ancien diplôme de tel autre, des vers autographes de Néron ; il a donné à Hadrien une vieille et petite statue en bronze d'Auguste, avec des lettres de fer à moitié détruites, et Hadrien, digne d'un tel présent, honore cette statue et lui a dédié une chapelle dans son palais. Fouilleur infatigable, déchiffreur d'inscriptions, liseur de vieux papyrus, que lui fait le bien ou le mal dans l'histoire, la cruauté de Tibère ou la bonté de Titus? 11 laisse la morale aux rhéteurs; il est énidit : le seul homme contre lequel il se fâche un peu est Caligula ; il se permet de l'appeler un monstre. — Tel n'est pas Tacite, historien un peu plus rhéteur, mais historien, mais juge, mais honnête homme au fond de l'âme, et, malgré ses haines d'honnête homme, remarquablement impartial * ; toujours intimement vrai, même dans les discours qu'à la façon de Tite-Live et des anciens, il prête à

i. On ne reconnaît pas d'ordinaire assez Timpartialité de Tacite. Lui-même nous avertit que Tibère^ Galus^ Claude, Néron, flattés de leur vivant, ont été calomniés après leur mort, lorsque la mémoire de leurs cruautés était encore

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ses personnages ; homme qui sent et qui enseigne dix fois plus qu'il ne dit, chez lequel chaque phrase instruit, chaque ligne révèle, chaque mot a son sens et son vouloir : terrain que je fouille et remue, y trouvant toujours quelque chose, n'y trouvant jamais assez sur cette époque sans fond, cette immense et incompréhensible époque ?

En avançant dans ma tâche, je vois bien d'autres trésors devant moi : les deux Pline, — le naturaliste, cet immense et indigeste collecteur de faits ; — Tépistolier, qui a fabriqué sa correspondance académique .exprès^ ce semble, pour nous faire pénétrer dans toutes les petites intimités de son siècle ; — Juvénal, ce grand et honnête menteur, qui, avec son stoïcisme, la fausseté de son point de vue, l'hyperbole de sa satire, ne peut cependant retenir le génie de son temps, qui déborde et se trahit par tous les pores.

Si j'avais à aller plus loin, à peindre ce qui vivait en ce siècle et ce qui n'était pas de ce siècle, à dégager de cette société infâme l'unique germe de toute pure vertu, de toute doctrine salutaire, de toute civilisation, je serais mené bien plus loin : ce serait ici une autre histoire â faire et une histoire si différente, qu'on a peine à les croire contemporaines et qu'elles se touchent au plus par quelques points. J'ai presque négligé, pendant que je racontais les supercheries d'Auguste, les infamies de Tibère, les hallucinations de Caligula, de vous avertir que le christianisme est venu au monde, qu'il pousse sous rherbe, qu'il grandit, qu'il soulève les assises de la so-

récente. {Annat,,, I, 1.) Il disculpe Tibère des accusations répandues au sujet lie Drusus. {Annal. j IV, 10, il.) Il rend plusieurs fois justice à Tibère. ( V, surtout IV^ 6, 7.) Sur plusieurs points, il justifie lesempereurs de reproches qui leur étaient faits par d'autres écrivains, et qui sont encore renouvelés par Suétone, etc.. .

ciété antique, que le vieil édifice se lézarde. Il est encore peu connu et il agit ; il fait en ce monde un monde à part, monde que l'on ignore, et qui, au bout de quatre siècles, révélera son histoire, nuitamment et obscurément filée dans les souterrains de Rome, entre d'humbles cénotaphes et sous les chevilles de la torture ; histoire trop belle pour que je la raconte ici, à laquelle je ne veux pas toucher, parce qu'elle irait trop mal avec ma Rome païenne, avec mon Caligula et mon Néron.

Ces gens-là, le christianisme les souffrait, et c'était sa verttt; le monde les supportait, et c'était son crime. Autant étaient admirables, dans les ge6les et sur le chevalet, la soumission désintéressée, l'espérance surnaturelle, la patience intelligente du chrétien ; autant étaient vils, au milieu de son luxe et de ses enragés plaisirs, l'égoïste adulation^ le stupide désespoir, la sotte et matérielle tolérance du monde : il y avait toute la distance du suicide au martyre. Voilà ce que je voudrais faire comprendre : l'esprit et la nature de cette société si impuissante, si irrésistante, si naturellement esclave.

Tibère fut un boucher habile, eUe prit sous lui son premier pli ; Caligula un fou altéré de sang, elle l'adora ; Claude un imbécile, elle respira, heureuse de ne point avoir pis : tous trois des lâches, et elle eut peur d'eux. La lâcheté est un caractère commun à tous ces tyrans : Néron pleura avant de mourir; Élagabale, après avoir fait de grands frais pour se tuer et s'être préparé un somptueux suicide, se laissa égorger par d'autres, et fut jeté je ne sais où.

Arrivons à Claudel 11 ressemble à un de ces enfants que

i. Tiberius Claudius Nero Drusus Germanicus^ flis du premier Dnisus et d'Antonia, nièce d'Auguste, né le 1 août 744 de Rome (10 avant J-C.). —

Ton rend imbéciles à force de leur dire qu'ils le sont, qu'on prend à tic dans les familles , qu'on humilie et qu'on abaisse à leurs propres yeux, dont on brise le ressort et qu'on s'étonne ensuite de presser sans qu'il réponde : enfants matés, pires quelquefois que les enfants gâtés. Caligula, quoique durement traité dans sa famille^ avait été l'enfant gâté du peuple : vous avez vu ce qu'il devint. Claude, humilié dans sa famille, bafoué en public, commit ou laissa commettre par imbécillité autant de crimes que l'autre par démence. Beau destin du monde, qui des mains d'un fou furieux passait aux mains d'un fou imbécile^ le tout précédé de Tibère et suivi de Néron !

Enfant à la mort de son père, malade, infirme, il était né malheureux ; grand tort a'ix yeux de l'antiquité. Jusqu'après sa majorité, on lui donna pour précepteur un palefrenier, un barbare qui le maltraitait. Sa mère l'appelait une monstruosité de l'espèce humaine, une ébauche manquée de la nature. Si elle parlait d'un sot : « Il est plus bête, disait-elle, que mon fils Claudius. » Sa grand'mère Livie ne lui adressa jamais la parole ; elle lui faisait faire des sermons par messagers, lui écrivait des lettres brèves, dures, grondeuses.

Le pauvre garçon avait de Tambition pourtant. Il étu-

Simple chevalier jusqu'à 46 ans,—Sodalis Augustalis sous Tibère, — en 37, fait sénateur et consul par Galigula, — en 40, prêtre du dieu Caligula, — enapereur le 25 janvier 41, — consul en 37, 42, 43, 47, 51, — imperator 27 fois au moins, — qualifié frère Arvale (Marini, Ta^,, 12); — empoisonné par Agrippine le 13 octobre 54.

Ses femmes : i^ Plautia Urgulanilla, répudiée pour adultère et soupçon dliomicide. D'elle naquirent Drusus, mort jeune, et Claudia, qu'il fit exposer après sa naissance, ne la croyant point sa fille.

29 ^lia Petina, répudiée également. Il eut d'elle Antonia.

3» Sa cousine Valèria Messalina, qu'il fit mourir en 48. Il eut d'elle Octavie et Britannicus.

i» Sa nièce Agrippine, qu'il épousa en 49, et dont il adopta le fils en l'appelant Néron.

diait fort, soutenait des thèses en public^ cherchait à se faire valoir. Les dignités, les sacerdoces, les laticlaves qui pleuvaient sur les fils à peine adolescents de la famille impériale, n'arrivaient pas jusqu'à lui. Ce fut la nuit, en cachette, dans une litière, qu'il vint prendre la toge, initiation du jeune homme à la vie virile, à la vie romaine. Il grandissait pourtant, et l'on était fort embarrassé de ce César. Il y a sur ce sujet une lettre d'Auguste : ce II faut prendre son parti, dit-il, décider ce que nous en ferons : s'il a toutes ses facultés, le traiter comme nous traitons son frère (Germanicus) ; si ce n'est qu'un imbécile, prendre garde qu'on ne se moque de lui et de nous ; il ne faut pas, ajoute-t-il, que les gens s'accoutument à rire et à causer de pareilles choses. » Tout cela est écrit, moitié en latin, moitié en grec; Auguste ne se souciait pas que son peuple soupçonnât les plaies de sa famille. Vient ensuite la distinction de ce qu'il faut laisser faire, de ce qu'il faut interdire à Claude. « 11 peut présider au repas des pontifes; mais il faut mettre auprès de lui son cousin Silanus, qui l'empêchera de dire ou de faire des sottises. 11 ne faut pas qu'il assiste aux jeux du cirque, assis s.npulvinar (la loge des empereurs) : il se ferait voir là en première ligne. » Et ailleurs : « J'inviterai tous les jours Claude à souper, pour qu'il ne soupe pas seul avec son Sulpitius et son Athénodore ; je le voudrais un peu plus attentif, l'esprit un peu moins dans le$ nues ; qu'il choisisse un ami dont il imite l'attitude, la toilette, la démarche, le pauvre diable ! » Auguste ne l'aimait pas, il n'en fit jamais qu'un augure ; il le trouvait trop imbécile pour faire autre chose que deviner l'avenir*.

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