‹ Les CésarsChapitre 186 sur 321 · Suétone^ in Claudio · texte numérisé non relu

Suétone^ in Claudio

de sa lecture, cassa plusieurs chaises, mit Tauditoire en telle veine d'hilarité , qu'on ne put l'écouler. Il voulut écrire l'histoire des guerres civiles ; mais le sujet était délicat ; sa mère et sa grand'mère firent l'office de censeur et le découragèrent.

D'ailleurs, cet amour pour l'étude était aans dignité et sans noblesse. Les Romains l'estimaient peu quand il était seul. L'ambition était chez eux un devoir. Se montrer indifférent aux honneurs (pauvres honneurs pourtant sous les Césars!), abandonner en quelque chose Tatrocité (ce mot est souvent un terme d'éloge) * de la discipline paternelle, civique, sénatoriale, militaire (tout à Rome marchait par la discipline), ce n'était pas être homme, c*était être segnisy moux, paresseux; l'opposé esisolers^ l'homme d'ambition, de zèle et de talent. Les chrétiens, qui ne versaient pas le sang et ne prétendaient pas aux honneurs, furent dans la suite appelés segnes^ et le crime de segnities devint presque équivalent à celui de christianisme ^. Ce fut le propre de l'époque des empereurs , d'accepter les vices de l'ancienne Rome, et d'en supprimer les vertus : sans être plus chaste que César, on fut plus cruel ; sans plus de fermeté que n'en avait eu Cicéron, on eut moins d'honnêteté et de politesse ; l'énergie qui consiste À répandre son propre sang était passée de mode, mais l'énergie qui verse le sang d'autrui était plus que jamais en honneur ; le Romain de l'empire, comme Caligula, mit toute sa force et toute sa virilité dans la cruauté.

Au milieu de ce monde, Claude, bon homme, distrait, érudit, passera pour imbécile, pour lâche, pour fainéant ;

i. Praeter atrocem animum GatoDÎs, dit Horace.

2. Suétone (m Domitiano, 15} accuse le chrétien Flavius Glémens « contemptissiroae inertiae » et Julien {ad libanium) reproche aux chrétiens leur mollesse d'esprit et de corps, « pbaXixîa pû^iii; xxl 9^\k%x^u »

on le lui dira et il se le laissera dire ; il trouvera même commode de le croire. 11 se tiendra en arrière; il cultivera ses livres et ses bouffons ; il se fera une douce habitude de la domination de ses affranchis ; avec les dés, la table, la société de ces hommes qu'on appelle les ordures de la maison , copreas, il se consolera des mépris de Rome. Sous Calus surtout, époque où Tambition et l'esprit étaient choses dangereuses, il s'estimera heureux de n'être qu'un sot ; il dira, dans la suite, qu'il a joué ce rôle à dessein et pour sauver sa tête *. Mais le rôle avait été si bien et si longtemps joué, qu'il était passé en habitude et devenu une seconde nature.

Rien de tout cela n'empêcha Claude d'être populaire au début (an 41) : il succédait à Caligula. Abolir, au*^ moins pour un temps et pour la forme, la poursuite de lèse-majesté ; ne pas vouloir être dieu; refuser les étrennes qu'Auguste lui-même s'était ffldt donner ; refuser les legs que Tibère et Caïus avaient non-seulement acceptés, mais provoqués ; supprimer quelques-unes des ressources fiscales si étrangement imaginées par Caïus ; supprimer à l'occasion quelques-unes des plus scandaleuses libéralités de Caïus ; rappeler de l'exil les proscrits de Caïus et entre autres les deux sœurs de ce prince ; brûler les archives sanguinaires de Caïus pleines de dénonciations et de calomnies ; jeter à la mer l'abondante collection de poisons que Caïus avait formée pour son usage ; faire disparaître (de nuit, il est vrai,] les statues de Caïus, tout en interdisant au sénat de condamner officiellement la mémoire de Caïus et tout en faisant mettre à mort les meurtriers de

1. A cette dissimulation font sans doute allusion les monnaies de la première année de Claude qui portent Gonstantia avo, et une figure avec la main sur la bouche.

Calus (un empereur déjà se sentait solidaire d'un autre empereur); jurer de ne pas mettre un homme libre à la torture (on s'inquiétait peu des esclaves) ; invoquer le nom populaire d'Auguste; siéger aux tribunaux comme simple juge ; ne pas faire de ses fêtes de famille des fêtes publiques ; n'accepter que trois statues dont une seule d'argent ; ne pas vouloir de jeux de gladiateurs donnés en son honneur : c'étaient là des actions sublimes. Claude, vrai président des États-Unis, incliné devant le sénat, saluant les consuls , enchantait les Romains qui, pour avoir renoncé à la liberté, n'en tenaient pas moins à certaines apparences de liberté*.

Claude était bon : dans un incendie, on le vit deux nuits durant, assis dans un bureau de péage, deux corbeilles pleines d'argent à ses côtés, encourager les travailleurs, appeler le peuple, sa maison, les soldats. Claude^ par un côté tout différent, touchait le cœur du peuple, il adorait les gladiateurs : venant à l'amphithéâtre dès les premiers rayons du jour ; à midi, quand le peuple allait dîner, ne quittant pas sa place ; à défaut de gladiateurs, faisant combattre les premiers venus : c'était là un grand moyen de succès. Aussi lorsqu'un jour, en ces premiers temps du règne de Claude , et pendant un voyage qu'il faisait, le bruit se répandit à Rome qu'il avait été assassiné, le peuple furieux accusa le sénat, accusa l'armée, voua tout aux dieux infernaux ; il fallut deux ou trois magistrats à la suite les uns des autres, pour lui persuader que César vivait, que César allait venir.

Mais ce César aimé du peuple n'était guère le César qui gouvernait. Ce fut lui, je le crois, les premiers jours. Mais

J. V. Dion, LIX, p. 668.

bientôt il n'en fut plus ainsi. Le vrai César^ celui qui gouverna Claude et le monde, ce furent ses affranchis. Disons un peu ce qu'étaient les affranchis du palais.

Les Romains vivaient sans intimité. Les amis se voyaient au Forum, entre deux harangues. Les femmes restaient & la maison, traitées avec un respect grave, estimées comme matrones plutôt qu'aimées comme épouses, filant de la laine, ne venant pas à table. Un esclave instruit, fidèle, intelligent, qui suivait son maître au Forum, qui le retrouvait à la mai- • son , qui se tenait à ses pieds pendant le repas pour le flatter et l'égayer, qui avait pour son maître mille complaisances et mille soins auxquels ne se seraient prêtés, ni un Romain, ni une Romaine ; celui-là. était l'intime^ le fidèle, quelquefois le vil et l'infâme confident du citoyen de Rome. 11 avait pourtant les yeux sur une récompense qu'il finissait toujours par demander, la liberté. Quand il avait été coiffé du bonnet de l'affranchi, quand son maître l'avait revêtu de la toge, homme libre, il n'en avait pour son patron que plus d'utilité et d'importance. Placé dans un rang inférieur, ne pouvant exciter la jalousie, éloigné de toute haute part dans les affaires publiques, il n'en était que meilleur conseiller dans ces affaires, confident plus digne et néanmoins toujours commode : portant votre nom, membre de votre gens (la gens est la famille dans sa plus grande étendue, comme le clan écossais), devenu comme votre parent par votre bienfait ; au Champ de Mars, au Forum, grossissant cette foule de clients qui faisait l'importance politique d'un homme ; souvent ne quittant pas la maison, serviteur encore et non esclave : cette intimité entre deux hommes libres s'ennoblissait.

Ce fut bien autre chose d'être affranchi de l'empereur. Nous expliquions tout à l'heure combien le chemin des

Césars était glissant. Surtout il ne fallait pas être roi ; il ne fallait pas, comme les rois d'Orient, vivre dans Tinaccessible sanctuaire d'un palais, ni se faire sentir par les grands de l'empire. Il fallait vivre sur la place, au cirque, dans la voie sacrée, se faire coudoyer par la foule ; comme Claude, appeler le peuple « mes maîtres : i) il était permis d'avoir de la magnificence, point de faste ; des milliers de vrais esclaves, pas un homme de cour. Aussi les empereurs habiles, Tibère lui-même, n'eurent dans leur maison, avec les officiers du prétoire, cpie des affranchis ; à ceux-ci les charges de cour fiaient tout droit, ils inspiraient plus de confiance et n'avaient pas de dignité à compromettre. Déjà, conune les gentilshommes vassaux dans l'ordre féodal, ils avaient rempli de pareiUes fonctions chez les grands ; comme les seigneurs sous Louis XIV, ils les remplirent chez le souverain. Ils furent ses domestiques^ comme on disait au temps de la Fronde où ce nom étaû honorable, ses secrétaires [ab epistolis)^ ses maîtres des comptes [à rationibus)^ ses maîtres des requêtes [à libellis), ses assesseurs dans les jugements [à cognitionibtÂs). On les nomma procurateurs, intendants, préfets dans les provinces ; ils furent pareils aux courtisans modernes par les charges , par l'intrigue, par l'importance *.

Utiles instruments sous Tibère, puissants sous Caligiila, mais toujours menacés par le caprice de ce fou qui ni se gouvernait pas et n'était gouverné par personne , ceshoc? mes furent tout-puissants sous Claude. Claude se plaignait un

1. <f Graptus, un des affranchis de César^ formé depuis le temps de Tibère aux intrigues du palais^ savait la cour (domum principum edoctua) par une vieille et profonde expérience (sous Néron). » Tacite^ AnnaL, XIII^ 47. El ailleurs : ce Galliste^ qui avait aussi vu Tancienne cour (prions quoque regiar peritus), savait que le pouvoir se garde par la précaution plus que par la hardiesse. » Id,, ibid,, XI, 29

jour de la pénurie de son trésor : a Que n'es-tu, lui dit-on, associé à tes deux affranchis, Narcisse et Pallas ! )> Eux et Calliste étaient aussi riches que l'avait été Crassus. Calliste, affranchi et secrétaire de Caïus, avait conspiré avec plusieurs de ses camarades contre ce dangereux patron. Pallas était plus puissant encore : son frère Félix, mari de trois reines*, gouvernait la Judée; lui, moins ambitieux, tré-' sorier de César, vivant simplement . avec 300 millions de sesterces, amusait ses loisirs à dicter des décrets au sénat, à interdire, ci-devant esclave qu'il était, l'union des matrones avec les esclaves. Le sénat ne sut assez le remercier d'avoir inspiré un si beau décret ; trop heureux d'avoir à qui faire sa com*^ il lui vota louanges, honneurs, quinze millions de sesterces de récompense (3,981,000) francs), une généalogie même, et, sur la proposition d'un Scipion, rendit grâce à ce laquais qui, a né des rois d'Arcadie, voulait bien sacrifier sa noblesse au bien public et n'être qu'un des serviteiws de César ! )> Mais Pallas ne rendit pas au sénat sa politesse, et fit dire par Claude qu'il n'acceptait que les honneurs « et restait content de sa pauvreté première. » Cette pauvreté était de 79 miUions de fr. Pline, qui avait vu au Forum, entre les lois et les traités, le décret du sénat qui, insolemment remercié par ce valet, le remerciait de son insolence ; Pline, qui avait lu Tépitaphe où Pallas se vantait de tous les honneurs qu'il avait refusés, Pline se fâche tout de bon. Mais pourquoi Pallas n'eût-il pas bafoué le sénat qui honorait ainsi Pallas ^ ?

i. Suet.^ in Claud., 28. La première fui une Drusille^ petite-fille d'Antoine et de Cléopâlre ; la seconde, une autre Drusille, fille du roi juif Agrippa, que Félix enleva à son mari le roi d'Émèse; la troisième est inconnue. F. Tacite, Hist., V, 9; Josèphe, Antiq., XVIIl, 7; XX, 5, 7, 8; Act Apost., XXIV, 24. Une inscription (Henzen5i04) l'appelle Antonius Félix. Ce nom lui appartenait comme aflranchi d'Antonia, mère de Claude.

2. Sur les affranchis de Claude, V. Suet., in Claud,, 28, 40 ; Tacite, Annal. ^

Voilà les gens qu'il fallait à Claude. Enfant élevé dans une boite à révérences, accoutumé à toujours chercher quelqu'un qui voulût pour lui, la débilité de son caractère lui valut un cortège de valets-maitres ; fous, afiEranchis, femmes, et parmi ces femmes Messaline ; monde intrigant, insolent, passionné, qui tourbillonnait autour de lui, dominait son âme peureuse, et, selon l'expression d'un ancien, le tenait comme perpétuellement frappé de la foudre (e/jtSpoyrASetç) *. Ce que sa bonne, mais faible raison lui avait fait faire au Forum, Messaline et ses affranchis le lui faisaient défaire au palais. Ce n'étaient que suppressions, altérations^ suppositions de diplômes ; dans les choix qu'il avait faits, substitutions d'un nom à un autre; libérsdités retirées; jugements détruits; malgré son serment, tortures infligées à des hommes libres ; malgré son décret, dénonciations d'esclaves admises contre leurs maîtres. Aux affranchis et à Messaline, appartenait la libre distribution des honneurs, des commandements d'armées, des supplices, de tous les bénéfices du pouvoir. Un sénateur avait été tué le matin, a Tes ordres sont exécutés, vient dire un centurion à César. — Mais je n'ai rien commandé. — Qu'importe? s'écrient les affranchis, les soldats ont fait leur devoir; ils n'ont pas attendu d'ordre pour venger

XII, 3; XIII, 4; Pline, Hisl. nat., XXXIII, 3; Senec, in Apocolog.; Tacite, XI, 29. — Sur Pallas, Tacite, Annal., XII, 53. Pline, Hist. wai., XXXIII, 10; Josèphe, -4n^,XVIII,8j Pline le jeune, £p., VI1,29; VIII, 6. — Sur Félix, V. Tacite, Annal., XII, 54; Josèphe, de Bello, II, 10; Act^s des Apôtres, XXIII, XXIV. — Sur Galliste, Pline, Hist. nat., XXXIIl, 10, XXXVI, 7; Senec, Ép., 47; Josèphe, Antiq., XIX, 1; Tacite, Annal., XI, 29 et alibi passim. — Sur Narcisse, Tacite, passim; Pline, Hist. naL; XXXIIl, iO; Juvénal, XIV, 328; Dion, LX. — Sur les autres affranchis, Polybe, Myron, Harpocras, l'eunuque Posidès, etc.; Juvénal, XIV, 91; Pline, Hist. nat,, XXXI, 2; Senec, in Apocolog,; Id,, in Comolatione ad Polybium,

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