Cic, pro Miione, 19, et ailleurs
à Rome, trois ou quatre mille sénateurs, chevaliers, ou riches affranchis; des usuriers, des agioteurs, des meneurs d'émeute ; peu de bourgeoisie y peu de fortunes dues au travail ; 300,000 âmes vivant d'aumônes légales ou aristocratiques et du trafic des suffrages; au-dessous, 2 ou 300,000 hommes de plèbe innommée, étrangers, barbares, esclaves surtout ; multitude toujours croissante à mesure que les vieilles races se détruisent, que les races bâtardes pullulent, que les fortunes se dégradent ; multitude dangereuse, n'ayant de pain que par hasard, vivant par tolérance, prête à être chassée de Rome au premier jour de famine ; — tout cela nourri par le blé de la Sicile et les moissons de l'Atlas qu'un naufrage ou une guerre peut faire manquer d'un jour à l'autre?
Il est encore question de lois agraires. C'est toujours le remède suprême, la panacée universelle que les harangueurs de la tribune promettent au peuple. Mais la loi agraire ne peut plus être ce qu'elle était encore au temps des Gracques. Revendiquer au nom du peuple Vagerpubli- CU5, revenir sur l'antique usurpation des nobles, invoquer les délimitations primitives des pontifes, rétablir les bornes augurales déplacées depuis près de deux siècles : cela est impossible. Tant d'usurpations nouvelles qui ont passé sur cette usurpation première, l'ont pour ainsi dire légitimée. Mais, par un moyen quelconque, repeupler FltaUe déserte, décharger Rome encombrée d'habitants, telle est la question.
Ainsi la pose le tribun Rullus (an 691); je m'arrête un peu sur son projet de loi, parce que Cicéron en le combattant nous le fait connaître mieux qu^aucun autre. Rullus commence par légitimer la possession, antique ou nouvelle, usurpation des nobles ou confiscation de Sylla. Nulle
terre ne sera reprise de force^ nul ne sera contraint de vendre mal^é lui. Mais dix commissaires au nom de la république, Rullus à leur tête, vendront ce qui reste encore de domaines publics en Italie, ce que Rome a i*écemment conquis en Asie, en Afrique, dans la Perse, dans la Macédoine, ses terres à blé en Sicile, ses forêts, des royaumes mêmes et des villes, jusqu'à des temples et des lieux sacrés, jusqu'aux territoires maudits de Carthage et de Corinihe. Avec le produit de cette vente, ils achèteront quelques portions de la sainte terre d'Italie, hors de la* quelle nul habitant de Rome ne se laisserait déporter. Ils y ajouteront le territoire fertile de Capoue, domaine presque religieusement conservé par le sénat. Là, Rullus con* duira le surcroit de la population de Rome ; il choisira les colons^ il occupera telle ville, il fondera telle colonie qu'il jugera à propos, il environnera Rome d'une ceinture de villes nouvelles ou du moins renouvelées. A leur tête il mettra Capoue, il relèvera cette cité que la jalousie du sénat tient au rang de simple bourgade ; elle aura son sénat, ses pontifes, ses augures^ et son territoire sera donné par portions de dix arpents à 8,000 citoyens. La pensée de Rullus n'est pas moins qu'un remaniement de toute la population italienne.
Mais à travers ces plans populaires, perçait la rapacité de l'homme d'État romain. Cet immense agiotage territorial, ce gigantesque tripotage de la fortune publique; ce pouvoir sans limites et sans contrôle qu'on allait donner aux nouveaux décemvirs, à Rullus et à ses amis (dix rois ! s'écrie Cicéron] ; Capoue, cette vieille et menaçante rivale que Rome allait relever contre elle-même : tout cela décelait trop évidemment la pensée d'un envahissement politique et pécuniaire.
Et de plus, une cabane en Italie, dix arpents de terre, la vie de laboureur, souriaient peu èila. plebs de Rome, oisive et souveraine. Cicéron le faisait remarquer : quand le domaine de la république serait ainsi anéanti^ qui désormais donnerait au peuple le blé à bon marché? C'était le « grenier du peuple » {horreum Rdpublicm), les terres de Sicile et d'AMque qu'on allait vendre. Les pauvres restes de la plebs rustica^ dont RuUus se faisait le défenseur, n'étaient pas en majorité sur le Forum ; la plebs urbana^ indignée de se voir « balayée comme une immondice hors de Rome *, » aima mieux garder comme le lui disait son consul, « la puissance, la liberté, le grand jour de l'empire, le Forum, le suflErage, les spectacles, les fêtes*. » La populace de Rome répondit par des acclamations à ces paroles, et un coup de dés de l'urne législative sauva la grande propriété que Rullus, maître des terres et de Targent, allait écraser de sa prépondérance.
Voilà pourquoi, du reste, jamais loi agraire, ni le projet de Pompée, ni celui de Cicéron lui-même, ni la loi de César dont je parlerai plus tard n'eul de suites bien sérieuses; le vrai pouvoir, les 300,000 potentats à qui la république donnait du blé, ne voulaient pas de cette loi. Seulement après la dernière guerre civile, il y eut, non plus pour le peuple, mais pour les soldats, des lois agraires réellement exécutées : celles-ci amenèrent un dernier remaniement de la propriété italienne dont je parlerai ailleurs.
La propriété continua donc à se concentrer en quelques mains. La loi agraire elle-même fût devenue une loi d'oli-
\ . Exhauriendam esse urbcm^ quasi de sentinâ quâdam, non de opiinio eivium génère loqueretur. (Gic.^ de Lege agrar., II, 26.}
2. Gratia, libertas, lux Rei publics, sufTragia, Forum, ludi, festi dies, etc. Cfrf., II, 27.)
garchie [adpaucorvm dominatUmem scripta ^), et Cicéron prouve qae le territoire de Capoue dont Rullus prétendait Eure le partage entre 5,000 familles, n'aurait bientôt plus formé qu'un petit nombre de grands domaines '.
Et comme va la propriété , ainsi va le pouvoir : la révolution se fait dans la politique^ comme elle se fait dans les mœurs. Disons un mot de l'état politique de Rome.
Les institutions romaines supposaient une certaine bonne foi. Le droit d'empêcher était si absolu, qu'un partie si un peu de pudeur ne le retenait, pouvait toujours forcer la république à cesser d'être. Le veto d'un tribun empêchait les comices, arrêtait les levées de soldats. Le sénat, de son côté, par la religion, pouvait tout su&7 pendre : un augure avait-il entendu un coup de tonnerre, et personne autre ne l'eùt-il entendu, les comices étaient levés; un aruspice faisait-il dire qu'il observait le ciel, c'est-à-dire le vol des oiseaux, nul acte légal n'était possible ^. Le préteur n'avait qu'à enlever le drapeau du Janicule, et l'assemblée des centuries devait se dissoudre» Enfin, ce qui semblerait monstrueux et inexplicable aux géomètres de la politique moderne, il y avût un double souverain ; le sénat et la plebs avaient chacun leur magistrats, leurs assemblées, leurs lois, leur droit public ; ils commandaient chacun de leur côté et souvent en opposition l'un à l'autre.
Mais il y a mille choses légalement et physiquement possibles qui pourtant ne se font pas : dans l'ancienne Rome, la lutte avait été permanente, jamais jusqu'à la
i. Gc., de Lege agrar., III, 4.