Suet.^ m Claud.y 14. Senec., tn Ludo
Un chevalier qui a payé le gain de sa cause 400,000 sesterces à Suilius, trahi par celui-ci, ira chez ce misérable et se tue. On s'indigne, le sénat se révolte; on rappelle les anciennes lois de la république, lorsque la plaidoirie ne pouvait être payée, lorsque le métier d'avocat, tout politique, n* était qu'une dérivation des anciens rapports de clientèle et de patronage, a II y aura moins d'inimitiés, si les procès ne profitent à personne; faut-il donc que l'avocat soit intéressé aux querelles et aux discordes, comme le médecin à l'épidémie? » Suilius et les délateurs se troublent ; ils n'espèrent qu'en César, l'entourent, le prient : (( Comment vivront-ils, pauvres petits sénateurs, s'ils ne vivent du prix de leur parole?» Claude prit un moyen terme et limita le gain de l'avocat à 10,000 sest. (2,600 fr.) ' .
Mais enfin, voici venir autribunal Claude, juge acharné, pas toujours juge déraisonnable ; raison variable, tantôt sagace et prudente, tantôt étourdie et brusque, tantôt puérile et presque folle. Il rendit quelques sentences originales^ un peu à la façon de Sancho. Il faisait ce que nous nommerions l'appel de jurés : un homme qui avait un motifs d'excuse ne le fit pas.valoir ; Claude le raya toujours, persuadé qu'un jugeur aussi ardent est un mauvais juge. Un autre, désigné comme juré, avait lui-même un procès à soutenir : et Plaide devant moi, lui dit Claude; en discutant ton affaire, tu me montreras comment tu sais juger celle d'autrui. » Une femme refusait de reconnaître son fils : « Puisqu'il n'est pas ton fils, lui dit-il, tu vas l'épouser. j>
1. Sénatus-coiisulte, ou édit de Claude, an 47. (Tacite, XI, 6, 7. Pline, V, Éplt.yi, 14, 21. Ulpien, loi 1 . Digesi, devants et extr, cognitionibus L, 13). Renouvelé sous Néron (an 55). Tacite, Armai., XllI, 5, 4t. Suet., in Neroncj 17. Autre mesure contre les avocats prévaricateurs (an 62). Tacite, ibid., XIV, 41 . L'ancienne loi était la loi Cincia de l'an 548 de Rome.
Mais il advenait là comme ailleurs : au palais les obsessions des affi*anchis, au Forum le tapage des avocats faisaient dévier sa droite raison. Les voyez-vous, autour de lui, criant, s'agitant, chicanant, jetant ce brave homme dans tous les détours de la procédure ? D'ailleurs Claude, qui a de mauvaises nuits, sommeille au tribunal; les avocats, pour l'éveiller, prennent le plus aigre fausset de leur voix : il se secoue ; mais sa raison est toujours endormie, tous les monstres de la chicane se dressent devant lui; en vain il se retire pour méditer, en vain il écrit sa sentence , sa délibération tient du rêve, son arrêt du cauchemar. « Je donne gain de cause, dit-il, à ceux dont les raisons sont les meilleures. »
Voici un grave débat. — Un homme est poursuivi pour avoir usurpé le droit de cité romaine : pendant qu'on le juge, pourra-t-il porter la toge ? Importante question ! Voici comme Claude juge Tincident : il changera d*habit ; pendant le plaidoyer de l'accusateur, il sera en manteau comme un étranger; pendant sa défense, en toge comme un Romain.
« Pourquoi ce témoin est-il a)>sent? — César, il n*a pu venir. — Pourquoi? — César, de graves, de solennelles raisons l'en ont empêché. — Quelles raisons peuvent s'op* poser à mes ordres? — Elles sont irrésistibles, seigneur.-^ Mais explique-toi. d Et après bien des questions^ bien des réponses, bien des circonlocutions, bien des détours : « César, il est mort. » Ainsi se raillait-on du pauvre César.
« Cilon , gouverneur de Bithynie , comparais devant César! Députés de la province de Bithynie, exposez vos griefis! » Les Bithyniens reprochent à Cilon ses concussions et ses violences. César n'entend pas. César est distrait ou César dort. Mais il a près de lui son fidèle Narcisse :
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c< Que disent-ils là, Narcisse ? — Seigneur, ils rendent grâce à Cilon^ qui les a gouvernés avec une sagesse paternelle. — C'est bien : je me souviendrai, Cilon, de tes services ; retourne à ton gouvernement pour deux ans encore. Qu'on appelle une autre cause, n
C'est un accusé : « Nous permettons, dit César, cpie l'accusé soit défendu. — Grâces te soient rendues, excellent prince ! c'est du reste ce qui se fait toujours. )>
L'accusé est un chevalier romain poursuivi par des calomniateurs; on lui reproche d'obscènes outrages envers des femmes. On produit les témoins; il n'y a pour témoins que des courtisanes. Le prinae les écoute, recueille leurs témoignages, se fait raconter leurs injures, leur vertu offensée; tient note de tout avec la gravité d'un censeur. A tant de niaiserie, la patience de l'accusé ne tient pas ; il injurie Claude, lui jette à la figure ses tablettes et son stylet ; et le pauvre maître du monde, blessé à la joue, ne sait encore ce que signifie cet orage.
Mais c'est fini. — Claude n'écoute plus rien ; sa pensée est ailleurs. Sentez-vous cette douce et alléchante odeur qui arrive jusqu'à vos narines? L'empereur la respire, la savoure, oublie tout le reste. On prépare dans le temple de Mars le dîner des prêtres saliens. 11 n'y a plus d'empereur, plus de juge, plus d'avocats, plus de procès. Pierre Dandin est devenu Apicius. Claude se jette hors du tribunal; il va chercher le dîner des pontifes.
« Non! pas encore! » s'écrient vingt avocats. Ils le retiennent par le bout de sa toge ; ils le saisissent par les pieds : le maître du monde n'est pas maître d'aller dîner. Puis viennent les injures : « Tu n'es qu'un vieux fou ! » lui dit un Grec dans sa langue. Ces gens-là sont prêts à l'assommer pour qu'ils les juge.
Claude n'échappe à cette tempête que pour eu subir une autre. C'est le peuple qui a faim : les greniers ne sont pas remplis pour quinze jours, les vaisseaux d'Egypte n'arrivent pas à Ostie; et le peuple connaît ce premier principe de la monarchie d' Auguste, que l'empereur doit nourrir Rome. Le peuple arrête César au milieu de la place, le couvre d'injures, de croûtes de pain; jamais tant de pain ne fut gaspillé qu'aux jours d'émeute pour cause de disette. Claude s'échappe à grand'peine^ pénètre au palais par une porte de derrière ; et là, l'excellent homme ne songe plus qu'aux moyens de nourrir son peuple, presse les arrivages, récompense la marine ^ en lui accordant en particulier la liberté toujours si enviée du célibat *.
Quand se reposera-t-il donc, cet infatigable empereur ? Quand pourra-t-il, avec quelque histrion de ses amis ou quelque affranchi de sa cour, remuer le cornet et les dés ? Claude est grand joueur ; en voyage, dans sa voiture, il a une table de trictrac [alveum) combinée de manière à n'être pas dérangée par le mouvement; il a écrit un livre sur le jeu de dés : sur quoi n'a-tr-il pas écrite le savant homme !
Mais le vrai délassement, le vrai triomphe de César, c'est le souper. Il aime les gigantesques repas, les salles
1. Cette famine eut lieu en 44. Tacite, Armai, XII, 43. C'est celle que secoumt la reine Hélène. (Josèphe, Âni., XX, 11) et qui fut prédite par AgabuB. [Ad. apost., II, 28). V. aussi Suet., 18.
2. Claude accorda, dit Suétone, à titre de récompense à ceux qui avaient construit des navires de commerce, la dispense de la loi Papia Poppaea (F* ci-dessus 1. 1, p. 259) s'ils étaient citoyens romains ; le droit de cité, s'ils étaient Latins, (c'est-à-dire sujets de rang inférieur); pour les femmes, \ejus quatuor liberorum (les privilèges de droit civil accordés à la mère de quatre enfants.) Tn Claudio, 19. — Il fallait cependant, pour que la construction d'un navire rendit le Latin citoyen romain, que ce navire eût un tonnage de 10,000 modii au moins et eut fait, pendant 10 ans, le transport des blés \ Rome {ex edicto divi Claudii, dit Ulpien, Regul.^ III, 6.)
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à manger immenses, les plats cyclopéens que plusieurs hommes ont peine à porter; en ceci il est grandiose. Avec quel abandon et quelle onction savoureuse, au sénat, un jour qu'il était question des marchands de vin et des bouchers, s'est-il écrié : « Eh ! qui peut vivre sans sa petite part de viande M » Et ensuite entraîné par un délicieux souvenir, avec quelle abondance de cœur il a rappelé les cabarets d'autrefois, les trésors qu'ils offraient aux gourmands, le Faleme et le Massique qu'il allait y boire !
Voici l'heure : six cents convives attendent; pourtant quelques invités manquent encore. « Où sont-ils? dit Claude, allez réveiller ces paresseux. » Il oublie qu'il les a fait tuer le matin.
Claude se lëiré de table ; il n'en peut plus ; le goût de la bonne chère et du vin est une passion impériale ; le farouche Tibère n'y a pas été plus insensible que le magnifique Caligula. Mais chez Claude, c'est une ignoble passion, un brutal amour. Il est épuisé ; il tombe à la renverse, bouche béante ; il faut qu'on vienne le secourir à la ro* maine, et (pardonnez cet ignoble détail de la vie antique) qu'une plume mise dans sa bouche soulage l'estomac impérial. Je ne saurais vous dire, en vérité, jusqu'où il prétendait pousser la liberté des repas '.
Ces infirmités de l'âme de Claude n'ont pas été exagérées par les historiens. Ni Dion , ni Suétone ne se sont amusés à faire une caricature de l'époux de Messaline. Il n'est besoin pour s'en convaincre que de lire la page de Tacite que nous citerons plus tard , où il raconte les derniers jours de cette impératrice. Tacite n'a pas de goût ,
1. Rogo vos^ quis potest sine offuià vivere? (Suet^ in Claud., 40.)
2. MeditatUB est edictum, quo veniam daret flatum orepitumque venins in cœnà emittendi^ cùni periclitatum quemdam prse pudore ex conlinentià reperisset (Sue!., in Claud., 32.)
lui, pour la caricature, et rhomme qui a pu accepter, dans cette sanglante comédie, le rôle qu'il fiait jouer à Claude, était bien capable, non-seulement de toutes les distractions et de toutes les bévues, mais de toutes les sottises et de toutes les imbécillités !
Dans tout ceci , Claude nous est apparu comme un Cassandre , un niais , un imbécile, mais enfin un bonhomme. Pas si bonhomme pourtant, car nous allons le voir sanguinaire et cruel. Non-seulement ses affi*anchis et ses femmes font de lui un instrument à signer des sentences de mort et lui dictent les plus incroyables atrocités ; ceci n'est qu'une lâche et indigne faiblesse. Mais Claude est cruel pour son propre compte ; il a le goût du sang ; ce n'est pas chez lui passion ni vengeance ; c'est une effroyable fantaisie d'artiste, qui ne pouvait exister que dans cette ooTTuption du paganisme. Il aime à voir mourir; les supplices ordinaires, non politiques, lui sont un spectacle. Il aime à voir donner la question ; il aime à voir mettre à mort les parricides dont le supplice a quelque chose de particulièrement sinistre. A son début, à force d'avoir multiplié les supplices contre les esclaves qui, sous Caligula, avaient dénoncé leurs maîtres , il a fini par craindre qu'une statue d'Auguste, au pied de laquelle ces exécutions avaient lieu^ n'en fût offensée ou profanée ; il a fait déplacer la statue ; mais lui, il est resté et a regardé tout, plus dur que le bronze de la statue. — A plus forte raison , s'amuse-t-il sans scrupule à voir les jeux de gladiateurs, faisant achever ceux qui tombent, même par hasard, faisant achever surtout les r^^eaeV^s qui combattent la tète découverte et sur le front desquels il se plait à lire les souffrances de l'agonie. Quand les sujets manquent pour l'arène, quand les lions restent inoccupés, il leur envoie quelqu'un de ses
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esclaves, un machiniste qui aura manqué son effet, ou même Ta&anchi qui est auprès de lui pour lui souffler les noms propres {nomenclator) ; il l'envoie tout paré encore de sa toge de citoyen romain. — Un jour, il est allé tout exprès à Tivoli, par une curiosité d'archéologue, pour assistera un supplice pratiqué selon les rites antiques; tout est prêt, les condamnés sont attachés au poteau : mais le bourreau manque, il faut en faire venir un de Rome ; qu'importe, les condamnés attendront^ le peuple attendra, l'empereur attendra, et Claude passe la journée en face de ces poteaux et de ces moribonds, pour ne pas perdre un intéressant échantillon d'archéologie sanguinaire ^ Mais ne nous y trompons pas, comme il ne s'agit en tout ceci que de malfaiteurs , de gladiateurs ou d'esclaves , Claude n'y perd rien de sa réputation de bonté ; il est sanguinaire et il est bonhomme; il fait du bien à son peuple par devoii^ et il suit les exécutions par goût. Le meurtre était alors une branche de l'art dont on pouvait s'occuper avec un sentiment purement esthétique. Cela est monstrueux, mais cela est vrai.
Cela est si vrai, qu'il n'a pas laissé que de se faire quelques grandes et quelques utiles choses sous le règne de ce Cassandre sanguinaire. Desseins ont été donnés, ou par lui, ou parle sénat sous lui un peu plus libre, à la législation civile fort négligée sous Tibère et sous Caligula. — Un progrès s'est accompli en dehors des voies de l'ancien rigorisme romain : la femme mise pour toute sa vie en tutelle, pupiUe de son père, de son mari^ de ses agnats (son frère ou son oncle paternel ), est déchargée au moins de ce dernier joug. Mais de peur que la femme, moins sévère-