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vieille racé italique, plébéienne, agricole, militaire /par suite des guerres incessantes, de la concentration des fortunes, de la multiplication des esclaves, du pâturage sub« stitué à la culture, était en grande partie disparue. Un semblable phénomène se passait dans plusieurs portions de l'empire. Les races libres et dominantes de Tantiquité avaient été des races aristocratiques, élevées pour la politique et pour la guerre, incapables de toute autre chose, et méprisant toute autre chose. A quoi étaient bonnes désormais ces races de citoyens et de soldats, dans un empire asservi et pacifié, où il n'y avait plus ni politique libre, ni guerre nationale? 11 commençait donc à se produire un remarquable phénomène qui se développa davantage dans les siècles suivants. La misère rapprochait ces races de Tesclavage. Ne pouvant plus vivre de leur vote et de leur épée, elles s'essayaient tristement, honteusement, paresseusement, à manier le pic et le marteau qu'elles avaient jusque-là abandonnés avec dédain aux mains des esclaves. Philon nous peint l'homme libre qui, réduit par la misère à la nécessité du travail, creuse la terre, porte des fardeaux, en rougissant devant ceux avec qui il a été nourri et élevé * ! Les mains blanches- des ingénus se pliaient au labeur des ateliers ; des corporations d'ouvriers libres faisaient concurrence aux ergastules. Ce fut là le douloureux commencement de l'industrie libre des temps modernes. L'antiquité païenne s'y pliait comme à une dégradation, au lieu de comprendre qu'un jour elle serait acceptée comme une gloire '.

Mais maintenant , les anciennes races faisant défaut ,

i. Philo. Qudd omnis probvs liber,

2. y. V Histoire de Vesclavage dans t antiquité, par M. Wallon (Paria, lS41)y où cette révolution sociale^ qui appartient surtout aux ii^ et ni* sièoleii de notre ère, eat parfaitement mise en lumière.

comment se remplissait le monde? Qui remplaçait ces races déchues? Quihéritcût après elles de la force, de la richesse, du crédit?

L'ordre antique sans doute, dans une certaine mesnure, y avait pourvu ; de même que le sénat se peuplait de cheva- Uers, Tordre équestre de plébéiens^ la cité romaine se peuplait de Latins et de provinciaux. On ouvrait même plus larges qu'autrefois ces portes de la cité qui n'avaient jamais été closes. Le Latin arrivait à la cité par trois ans de service dans la garde de Rome, par la construction d'un édifice , par l'exercice d'une magistrature locale, parla fabrication d*un navire destiné à l'approvisionnement de Rome^ Le Latin et Tétranger y arrivaient surtout par Tinépuisable faveur du prince : le droit de cité se vendait au palais ^.

De même aussi dans les provinces : les petites aristocraties municipales, la curie, le sénat delà ville, donnaient place, à côté d'elles, à une aristocratie plus bourgeoise, à un sénat nouveau, à quelque chose comme cette noUesse de finance qu'on appelait à Rome l'ordre équestre. Le flot démocratique montait dans ces humbles bassins comme dans le grand Océan de la nationalité romaine. Le culte du dieu Auguste, répandu, dès son vivant, dans toutes les provinces, servait à cette révolution locale d'instrument et de prétexta. Les prêtres de ce dieu formaient un ordre intermédiaire dans la cité ; le sévir Augustal marchait sur les talons du décurion^. Des empereurs avaient ouvert cette porte à l'invasion des nouvelles familles ; ils faisaient ainsi

1. V, Bur tout ceci Galus^ Instit, 33. Ulpien, 111. Suet., in Ciaud., 19. PUne, Panég., 39.

2. Senec, Apocohqumt Suct., in Ner., 24. Philostrate, 41. Pausanias, AchaU,

3. Sur les Seviri Augustafes, V la dissertation de M. Egget dans son Examen def historiens d'Auguste. Il cite des iusoriptions attestant Texisieiice de ces collèges dès l'an de Rome 755 à PompeT, 752 à Vérone, 778 à Vêle».

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la part des nouyeaDx bourgeois auprès des bourgeois an* ciens : grand sujet de litige dans toutes lès réptibliquei?, antiques ou modernes^ grandes ou petites, lndé|>endantes ou non, depuis Rome et Sparte jusqu'à Zurich, Genève et les États-Unis.

Mais cette révolution hiérarchique était la moitrdrief dé toutes. Elle n'eût pas suffi pour remplir les vides dé h société. Le flot de l'ordre équestre montant au âénat, de la province envahissant la cité romaine, de toutes les bourgeoisies à rencontre de tous les patriciats, était anéatîti et dominé par le flot de la race servile ihontaùf, par l'émancipation, au niveau de la race libre. Le peu de vdléur de l'esclave, surtout depuis que l'ouvrier libre commençait à lui faire concurrence, avait multiplié les afiVànchlgsements; cm peidait peu à affranchir ; on y gagnait même ][>arfois ^

1. Vefft les derniers lerops de la république et le commencement de l'empire, TeBclave dont le travail n'était pas lucratif et qui n'avait pas rfn prix spécial pa^ ses talents ou sa beauté, le simple serviteur, en un mot, n'avait guère qu'une valeur de 500 deniers (540 fr. — QuingenHs ehfpéo dtàckmii, dit Horace, II Sati^.f VII, 45.) Pour une femme, 600 sesterces (150* fr.) éUient déjà un prix élevé. (Martial, V, 66).

L'esclave cultivateur était plus cher, à cause du gtin qu'il rapportait. C'egt ainsi que Ck>lumelle (de Re rust, III, 3, § 8), ne craindrait pas de donner 8000 sest. d'un bon vigneron, tout en reconnaissant qu'on les paye en géDé« ral beaucoup moins cher. C'est ainsi que pour les esclaves de travail Catoo l'ancien s'était fixé le maximum de 1500 deniers. (Piutarque.)

Au temps de Caton, du reste, les esclaves pouvaient être plus rares que vers la fin de la république, comme aussi après le règne des premiers empereurs, la cessation des grandes guerres, jointe à là multitude des affranchissements, dut faire diminuer le nombre et hausser le prix des esclaves. • Quant aux esclaves de luxe, on sait que le prix en a varié à l'infini selon la fantaisie et la mode. Le prix le plus élevé qui ait été payé, selon f^ine, est celui du grammairien Daphnis, vendu à un Scaurus 700,000 sest. {^Oist, nat., VII, 40. (39).

Ce peu de valeur de l'esclave ordinaire explique que TaiTranchissement fut fréquent et souvent même profitable. L'esclave, sur son pécule, achetait d'abord sa liberté, et, de plus il s'engageait, soit à donner à son maître une part de son travail (K. les jurisconsultes de operis libertorum), ou bien encore une part des frumentations sportules, oongiaires, largesses en vue des élec-

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Auguste avait voulu mettre des barrières aux affranchissements; mais, comme il arrive d'ordinaire, sa loi, faite pour arrêter un certain mouvement dans les mœurs, constata ce mouvement et ne l'arrêta pas. Ce siècle avait besoin des affranchis. Rome et le monde continuèrent à se remplir de pouveaux libres. César avait trouvé 430,000 citoyens romains; Auguste en laissa 4,414,000; Claude en compta 6,944,000 : or, ce n'est pas un impossible accroissement de la race; ce ne sont pas des concessions impériales, toujours limitées dans leur nombre , qui expliquent ce progrès ; c'est Taffranchissement des esclaves. L'affranchissement était si bien la porte de la cité que le provincial qui ne pouvait y arriver directement faisait un détour et passait par l'esclavage; il se donnait à un Romain qui, l'émancipant ensuite, le faisait Romain. Aussi, à Rome, Viugénu^ celui qui était né libre, était comme perdu dans la multitude des affranchis, des nouveaux libres : « Séparez les uns des autre.i, disait-on au sénat , vous verrez quel est le petit nombre des ingénus ^ ! »

Par conséquent (car le fils même de l'affranchi était engénù)^ Rome, en majorité, n'était pas même à une générations, qu'à titre de citoyen roraaio il était appelé à recueillir. (Denys d'Halicaraasse, IV, 24, sur l'an 698 de Rome. Dion Cassius, XXXIX, 24.) C'était une fonction lucrative que celle de citoyen romain indigène. ' Aussi voyons-nous Auguste exclure de l'un de ces congpaires les affranchis qui n'auraient reçu la liberté que depuis l'annonce du congiaire. — Suet., in Aug., 42.

i. Si separentur libertini, manifestam ingenuorum penuriam fore. (Tacite, Annal., XIII, 27.) JJbertini, dans la langue de Tacite et de Suétone, est synonyme deliberd {V. Suet., m Claud,, 24; Quintil., V, 10; VII, 13), et il est incontestable que, d'après le droit, le fils de l'affranchi est ingemuàs; mais, voudraltron ne pas prendre à la lettre ce passage de Tacite et comprendre les flls d'affranchis dans le mot libertini, le fait du dépérissement de la race libre serait encore bien remarquable. — Il est confirmé encore par ce que j'ai dit plus haut (t. I, p. 241, 265) des armements d'esclaves et de la faiblesse militaire de l'Italie.

tion de la servitude. La liberté, donnée à des esclaves plus souvent que transmise à des fils, la liberté, qui aurait dû faire vivre et propager les familles, semblait au contraire leur être mortelle. Grâce à cette combinaison de luxe, de débauche et d'oisiveté qui ouvrait aux familles mille voies de ruine et nulle voie de progrès ; grâce au fatalisme, à Tennui, au dégoût de son temps, à la fatigue de vivre ; la reine du monde, pour avoir un peuple, des chevaliers, des magistrats, un sénat, était obligée de puiser sans cesse dans les rangs de la population servile. Vergastuk était la pépinière des citoyens : il fallait une multitude de captifs bretons*, de gladiateurs germains, d'esclaves de toute nation et de toute langue, pour remplir les vides incessants delà population romaine. Derrière les ordres divers, qui se poussaient les uns les autres pour arriver à un plus haut degré d'indépendance et y mourir, venait la race servile qui les poussait et les annulait tous.

Ce n'est pourtant pas que depuis la république les esclaves eussent rapidement augmenté de nombre : la cessation des grandes guerres avait plutôt diminué les sources de l'esclavage; l'industrie privée demeurait chargée de produire cette denrée ; des spéculateurs ramassaient les enfants exposés, les élevaient, puis allaient de province en province, de marché en marché, débitant ce bétail humain. Mais quel que fût le chiffre de la race servile, il devenait important par la diminution de la race libre. Par l'importation plutôt que par la propagation de la race, la population servile était la seule qui se maintint. En Italie suiiout, presque seule, elle se renouvelait, parce que seule elle cultivait la terre , gardait les troupeaux, et que même Tesclavage , avec la vie agricole et Tair libre des campagnes , valait mieux, pour la propagation de l'espèce

humaine, que la liberté avec les vices, la fiainéantise^ la vie meurtrière de Rome. Cet accroissement, au moins relatif, de la race servile, me semble incontestable, si grande qu'on puisse faire chez les écrivains de cette époque la part de la déclamation et de Thyperbole. Dans le sénat, on n'ose faire reprendre aux esclaves le costume qui les distinguait des hommes libres, de peur que le petit nombre de ceuxci ne devienne trop manifeste *. Rome est toujours tremblante devant la multitude de ses esclaves : un soldat qui sous Tibère, les appelle à la liberté, et fait afficher des proclamations incendiaires, soulève en foule les p&tres à demi sauvages de TApennin; Rome est sauvée par un coup de bonheur et a demeure épouvantée, dit Tacite, en pensant à Taccroissement journalier de la population servile et à la diminution de la race libre', b Des gladiateprs se révoltent un instant à Préneste : le peuple de Rome, a qui appelle les révolutions et en même temps les redoute, rêve déjà Spartacus et tous les désastres des guerres serviles ^. » Des femmes , Lépida sous Claude , Agrippine scms Néron, sont redoutées, soupçonnées, accusées, parce qu'elles tiennent sous leur main des milliers d'esclaves turbulents qu'elles peuvent armer contre Rome*. Ce flot qui montait, dépassait les unes après les autres

i. Senec, de Clem:, I, 24.

9. Tacite, Annal., IV, 27. Ob multitudinem familiarum, quse glisoebat ifpmensum, m'iDore in dies plèbe ingeau&.

3. Tacite, Annal,, XV, 40. Ut est novarum rerum cupiens pavidusque.

4. Id., Ibid., XII, 6.1; XIV, 7. Quant aux nombres d'esclaves possédés par des particuliers, j'omets, comme suspects d'exagération, les faits qui sont rapportés avec énonciation de chiffres. Mais Démétrius, affranchi de Pom> pée, se fait apporter tous les soirs, comme un général d'armée, l'effectif de ses esclaves. (Senec., I, de Tranquillitaie, 8.) Sénèque, philosophe, se dé> fendant contre ses ennemis qui lui reprochent ses richesses, avoue qu*il n« sait même pas le nombre de ses esclaves {de Beatd vitd, 17). Dans les lieux d^tinés à la sépulture des esclaves et affranchis d'Auguste et de Livie, on

toutes les digaes ; et la race affranchie réclamait, non-seulemeot sa place dans le monde, mais là plus belle place. Si les lois d'Auguste étaient impuissantes à limiter le nombre des affranchissements,' les lois d* Auguste et les traditions antiques étaient également impuissantes à arrêter la fortune croissante des affranchis. L'ancienne Rome avait rejeté l'affranchi dans les tribus urbaines, dont le vote était i peu près insignifiant; mais qu'importait, puisque le peuple ne votait plus ? — Elle Pavait soumis à un patron : mais la toute-puissante faveur du prince lui accordait les honneurs de Yingénuitéy lui donnait par fiction une naissance libre* et une famille. — Elle avait prétendu l'exclure des légions : mais les soldats manquaient aux légions, et Auguste luimême avait été obligé par deux fois d'armer et d'émanciper des esclaves; il avait composé d'affranchis la garde municipale de Rome [vigilesy. — Elle l'avait éloigné des fonctions publiques : mais, dès l'époque républicaine. Tordre des scribes, que Cicéron appelle le second ordre de l'État, se peuplait d'affranchis ; et sous les empereurs, les affranchis envahissaient toutes les magistratures du second ordre, c'est-à-dire les fonctions actives, ne laissant guère à la raoe ingénue que les anciennes charges eurules, fonctions honorifiques, insignifiantes et pourtant dangereuses. — L'ancienne Rome avait cru fermer aux affrandiis l'ordre

a compté jusqu'à 6,000 urnes. K. l'utile et laborieux ouvrage de M. Dezobry : Rome au siècle d'Auguste, et surtout M. Wallou, t. II, p. 144-155.

Ce que j'ai dit des armements d'esclaves, du grand nombre des affranchis par rapport aux ingénus, prouve encore l'importance de la population servile sous les empereurs. Je puis encore citer Tibère (Tacite, Annal,, III, 53} et le jurisconsulte Gassius (XIV, 44) se plaignant de la multitude des esclaves.

1. Méoodore ou Menas, sous Auguste, fut le premier affranchi admiv à Vingénuité. 2 pr. D. si ingenuus esse dicat. Dans les ineoriptiom, en lit C. Cmsaris libertus ingenuus et même servus ingenuus (sous Auguste). Gori, 3. Muralori, ift»7.

2. Suet., in Aug., 16, 25. Màcrobe, I, 2. Strabon, V, Dion, LV, LVI.

équestre : mais le prince leur donnait Tanneau d'or' ; mais à défaut du prince ^ un simulacre de jugement ou d'adoption le leur conférait^ ; mais à défaut de tout cela^ ils s'aventuraient à le prendre, et lorsque Claude voulut £aire justice de ces méfaits, un seul homme lui dénonça quatre cents de ces faux chevaliers '. — L'ancienne Rome excluait les affranchis du sénat : mais, dès le temps d'Appius le censeur, et grâce à lui, des fils d'affranchis y avaient pris place ^ ; César en avait admis ^ ; Claude^ alternant toujours entre la rigidité et la faiblesse, entre l'esprit exclusif et l'esprit révolutionnaire, jurait de n'en pas admettre ; puis, au moyen d'adoptions simulées, il y faisait entrer les affranchis eux-mêmes^ ; les sénateurs abondaient dont les arrière-grands-pères, peut être les grands-pères avaient été esclaves^. — Enfin, la vieille Rome avait prétendu 6ter à ces familles serviles, avant que trois- ou quatre générations libres ne les eussent purifiées, toute importance et toute dignité : mais les affranchis de César, bien plus puissants que des sénateurs et des consuls , parfois gouveruijsurs de provinces, parfois même commandants d'armées, rois par intérim des royaumes que César jugeait à pnq^ de laisser vacants, étaient, s*il y en avait une, la véritable aristocratie de l'empire. Comme les anoblis de Pancien

1.- JuB aareorum annalonim (Dion^ XL VI II, 43; LUI, 30. Soet., in Aug,, 74; m Galbd, 14; in VitelL, 12. Tacite, Hist., I, 13; II, 57.)

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