‹ Les CésarsChapitre 205 sur 321 · V. Pline, But. naL, XXXIII · texte numérisé non relu

V. Pline, But. naL, XXXIII

foulé aux pieds par Caligula et par Tibère, décimé dans tout ce qu'il avait eu d'iUustre et de noble, baissant journellement la tète devant la fortune ou le crédit de quelques affranchis , il commençait à devenir une dès plus tristes choses qui soient au monde, une réunion de parvenus sans mérite et d'intrigants sans fortune.

Et cependant, quand les provinces, riches^ puissantes, civilisées^ pressant l'Italie de toutes parts, s'enhardirent à lui disputer ses privilèges ; quand les principaux de la Gaule, depuis longtemps citoyens, réclamèrent le droit d honneurs, c'est-à-dire l'admissibilité aux magistratures, par suite au sénat ; l'orgueil du sang italien se révolta. Les restes de cette oligarchie qui, pendant un siècle, avait tenu fermées à l'Italie les portes de la cité, firent une dernière fois acte de résistance et d'oligarchie : <c L'Italie n'était pas encore si épuisée, elle pouvait recruter son sénat. Ces richards de la Gaule viendraient donc écraser de leur prééminence les indigents patriciens ! La toute-puissance de ces étrangers chasserait du sénat le peu qui restait de noblesse ! Plus d'espérance ni pour l'homme bien né , ni pour le pauvre ! N'était-ce pas assez que les créatures de César, les Transpadans admis depuis un'siècle au droit de cité, les Insubres et les Yénètes eussent déjà forcé les portes de la curie ? »

Quant à Claude, soit à titre de libéral, soit à titre d'antiquaire, son parti était pris. 11 vint au sénat armé d'un long et puissant discours, qui commençait par : c Mes ancêtres, dont le premier, Atta Clausus, Sabin d'origine, etc. » — Puis il reprend les choses à Numa le Sabin et à Tarquin, fils de Démarate de Corinthe^ appelé en toscan Ma^tarna; — de là, toutes les querelles du sénat et du peuple, avec des compliments pour Persicus le sénateur,

pour Yestinius le chevalier ; — puis il s'embarque pour la Gaule , traverse Vienne , s'arrête à Valence ; et ici une grande apostrophe à lui-même : « U est temps enfin , Tibérius César G^rmanicus, de te révéler aux pères conscrits, et de leur faire connaître le but de ton discours, car te voilà arrivé aux extrémités de la Gaule narbonaise. » Puis continuant son voyage, il passe par la Gallia Comata , arrive à Lyon , fait déclarer Lyon et la Bourgogne {j/Edui) dignes de produire des sénateurs ; et c'est encore à Lyon que* nous lisons ce discours gravé sur le marbre, et conservé dans la bibliothèque par les soins de la municipalité reconnaissante *.

Ainsi fut résolue la question du sénat qui continuait à descendre. Et en même temps, à l'infime degré de l'échelle sociale se remuait la question de la race esclave qui commençait à grandir.

Ce n'est pourtant pas que le lien de l'esclavage s'adoucit. Au contraire, le temps n'était plus où l'esclsfve , cette chose du maître, cet animal domestique, cet être qui n'était pas une personne, s'asseyait pourtant à la table du maître, jouait avec ses enfants, prenait part comme membre de la famille ( familiaris) à toutes les fêtes de la maison '. Avec la décadence des traditions romaines, avec l'anarchie des derniers temps de la république , avec l'affaiblissement de la censure par laquelle il était protégé , avec l'abondance et par suite le bon marché des esclaves amenés par la conquête romaine , le pouvoir du maître en fait comme en droit, n'avait plus connu de limite. Védius

i. V. Tacite, Armai., XI, 23, 23. Claudii oratio apud Graler.

2. y, Macrobe, I, 10, 11. — Cato, de Re rusticâ, 5, 56, 59. — PIul., i,t Cariol., 24; in Cût. maj., 3,20,21. Dionys., Frag , XX, 1, Senec, Bp. 47 Tacite, Annal., XIV, 44. Juvénal, XIV.

CENSURE DE CLAUDE. i3l

, Pollion» à qui un esclave brise une coupe de cristal, le fait jeter à ses murènes, a genre de supplice qui seul lui procurait le spectacle d'un homme déchiré en même temps dans toutes les parties de son corps ^ » Quand l'esclave est infirme, malade, et qu'on ne veut pas le soigner, on le jette dans l'Ile d'Esculàpe sur le Tibre ; Ësculape est chargé de sa guérison ^. Le maître, en un mot, use de tout son droit, et le droit alors parait effroyable.

Que faire pourtant? Ouvrir les ergastules? émanciper les esclaves ? livrer la société à ces bêles féroces qu'elle a tenues enchaînées, à ces hommes « d'origine et de culte divers, adorateurs de dieux étrangers, quand ils adorent un dieu quelconque ^? » Lorsqu'un moment Calus fit pencher la balance en faveur des esclaves, lorsqu'il les l&cha contre leurs maîtres, le monde s'épouvanta à la pensée de cette émancipation de l'esclave par la délation et par le meurtre. Rome et l'Italie tremblaient devant leur population servile; chaque maître dans sa maison tremblait devant ses esclaves : autant d'esclaves , disait-on , autant d'ennemis. Des lois sanguinaires (j'en reparlerai plus tard) protégeaient par des massacres effroyables la sûreté du toit domestique ; mais quand on mettait ces lois à exécu-

i. Pline, Hist. nat., IX, 23. — Sur le même fait, Senec., de Ird, III^ 40; de Clem., IV, 18. — Remarquez aussi ce passage d'Horace ; «Si tu faia mettre eu croix un esclave qui, en enlevant un' plat, aura goûté' la sauce ou quelque poisson entamé, ne sembleras-tu pas plus fou que Labéon? Or, la faute que voici, n'est -elle pas et plus folle et plus criminelle?, . . . Ton ami, dans l'ivresse a taché le lit du festin, il a laissé tomber un plat usé par les mains d'Évaudre. . . et pour cela tu le hais et tu le fuis, comme un débiteur fuit Druson. » I, Sat, III.

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