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Tacite, XI, 22 (an 50). Dion, LX, p. 68C

DOMIMATION D AGRIPPINE. 161

prétoriens, était prêt à le demaBder pour elle. Elle n'était pas seulement femme d'empereur, comme ses devancières, elle était impératrice, chose inconnue aux Romains et sans nom dans leur langue. Elle n'était point femme à jouir du pouvoir en cachette ; les pompes et Fappareil de la royauté étaient pour elle la vraie jouissance, comme le libertinage pour Messaline, comme la vengeance pour toutes deux. . Assise auprès de Claude dans les cérémonies; recevant avec lui les ambassadeurs et les rois ; ayant elle-même un tribunal , insigne des hautes magistratures ; elle écrivait sa royauté sur les registres du sénat, où elle faisait consigner les hommages que le sénat était venu lui rendre ; elle l'écrivait sur la terre barbare, aux bords du Rhin, dans le camp fortifié où Germanicus était devenu son père, et fondait la colonie d'Agrippine, aujourd'hui Cologne ^ Le peuple lui passait tout ; elle était titulaire de cet héréditaire amour qu'il avait reporté de Marcellus sur Drusus, de Drusus sur Germanicus, de Germanicus sur toute sa lignée, y compris Caligula. L. Domitius, fils d'Agrippine, avait la survivance de cet amour, qui ne porta guère bonheur au peuple romain.

Il faut dire ce qu'était ce Domitius. Tibère, qui, vous le savez, protégeait peu la descendance de Germanicus, avait marié Agrippine à un Cn. Domitius, très-noble, mais trèsinf&me personnage qui, du reste, n'échappa qu'à grande peine aux vengeances de Tibère, et qui, à la mort de ce prince, se trouvait accusé à lafois de lèse-majesté, d'adultère et d'inceste avec sa sœur : triste échantillon de la noblesse ; s'amusant à écraser un enfant sous ses chevaux , tuant un de ses affranchis qui ne buvait pas à son gré ; en plein Fo-

l. Tac, Annal., XII, 27 (an 51).

T ïî. — il

rum, crevant FœH d'un chevalier; au cirque, où il donnait des jeux comme préteur, volant les prix gagnés dans les courses. Ce personnage avait pourtant une certaine franchise; à la naissance de son fils, au milieu des félicitations et au grand effroi de ses superstitieux amid, qui prirent sa parole pour un présage et n'eurent pas tort : a Que peut-il naître de bon, disait-il, d'Agrippine et de moi *? »

Lucius Domitius, son fils, malheureux jusque-là, avait eu Caligula pour cohéritier dans la succession de son père, c'est-à-dire qu'il n'en avait reçu presque rien. Sa mère avait été exilée ; sa tante Domitia Lepida l'avait fait élever par un danseur et un coiffeur. Mais, sa mère une fois rappelée de l'exil et dévenue femme de Claude, il était pour le peuple comme une de ces illusions de jeunesse qu'on se plaît à embellir : <c Le soleil levant l'avait salué à sa naissance; des dragons étaient venus garder son berceau contre les embûches de Messaline. » Domitius , qui plus tard fut Néron, et qui d'ordinaire ne disait pas' de mal de lui-même, ne parlait que d'mi seul petit serpent trouvé dans sa chambre ^.

C'est pour ce fils qu'Agrippine voulait l'empire, sans être effrayée par les astrologues qui lui prédisaient que, s'il devenait prince, il la ferait mourir. Elle était reine , Pallas la soutenait, Pallas était son amant. Domitius avançait rapidement dans la faveur de l'empereur ; âgé de onze ans, il était fiancé à Octavie ; un peu plus tard (an 30), il devenait par adoption fiils de Claude, et s'appelait Claudius Nero : exemple unique, disait Claude lui-même, dans la

1. Suet., in Ner., 5, 6. Tacite, Annal., IV, 75; VI, 45, 47. Dion, apud Xiphil., LXI, p. 690.

2. V. sur tout ce qui précède, Suet., in Ner., 6; Tacite, Annai,, XI, Il ; Dion, ibid.

fadnille Claudia, où personiie n'était entré par adoption, et qui, depnis son cher Atta Clatrdius, ne faisait qu'nne seule Kgnée. Peu d'années après, Néron épousait* Oetavie; et, pour que cette union avec une sœur adoptîve ne fût pas regardée comme incestueuse, Octavie sortait par adoption de la famille Claudia, comme Néron y était entré : singulières fictions de la loi romaine I

Denx enfants représenitaient alors deux partis dans Rome : Domitius devenu Néron, âgé de quinze ans, et Britanniciis , &gé de treize ans ; l'un fik adaptîf^ l'autre fils véritable de Claude. Mais Britannicus étaii délaissé ; ceux qui l'aimaient, vieux soldats , fidèles affranchis, honnêtes gouverneurs, étaient envoyés en exil ; Agrippine lui donnait des précepteurs, c'est-à-dire des gardiens ou des espions. Toutes les intrigues qui se tramaient autour de Claude le poussaient à préférer NércMi. Néron recevait le procoHsulat ; on se hÀtaït de lui faire prendre la robe virile (an 52), et ce jour même , aux yeux du peuple, sur le théâtre, les deux princes se rencontraient , l'un en habit triomphal, l'autre avec la bulle , la robe prétexte, l'habit d'enfant. Néron donnait des jeux au peuple, de l'argent aux soldats; Néron apaisait une émeute. Il avait pour gouverneur et pour faiseur de discours, Sénèque , illustre et populaire phrasier de ce temps, rappelé de l'exil par Agrippine ; s'il y avait à présenter quelque demande brillante et favorable , Néron arrivait armé de la faconde d'autrui , parlait latin , parlait grec, et, au moyen d'un beau discours, obtenait de Claude ce qui était déjà tout obtenu.

Agrippine était si sûre de Claude^ qu'elle commençait à se croire moins sûre de Néron. Un des crimes de Lépida a'fait été d'être tante de ce futur empereur, de l'afvoir

élevé, d'être flatteuse et caressante pour lui , et Néron fiit obligé par sa mère de déposer contre Lépida. Âgrippine voulait qu^il*fùt empereur, elle ne voulait pas qu'il fût maître.

Rome s'attendait à une catastrophe (an 84 ). 11 y a^uit un redoublement de ces accidents merveilleux dont l'histoire romaine est si prodigue : pluie de sang« enfants à deux tètes, essaim d'abeilles sur le Capitole, toutes ces choses dont Tite-Live est plein. En peu de mois moururent un consul, un préteur, un édile, un questeur, un tribun ; il n'y eut point de magistrature , comme on le remarqua par une superstition bien romaine, qui ne se trouvât funestée par la mort. Une truie naquit avec des griffes d'épervier , véritable emblème de Néron. Un prodige aussi, c'est que Claude commençait à s'éclairer. Narcisse, qui avait combattu l'hymen d'Agrippine, qui avait défendu Lépida, qui, pour avoir trop bien servi son maître , était devenu successivement l'ennemi de ses deux femjoies; Narcisse, fidèle au moins à son patron, prenait Britannicus sous sa protection, Tembi^assait, invoquait le ciel pour lui, lui souhaitait de grandir, de devenir prince, de punir, disait-il même , les meurtriers de sa mère. Les délateurs, hardis à deviner et à suivre les moindres oscillations du pouvoir, murmuraient quelque chose des désordres et de l'ambition d'Agrippine; et Claude, après avoir condamné une femme adultère, disait : (c Le mariage m'a été funeste à moi-même ; mais si le sort m^a destiné & épouser des femmes impudiques, il me destine aussi à les punir. »

Agrippine, effrayée , résolut un coup de hardiesse. Locuste fut appelée en conseil , un poison trop rapide eût i*endu manifeste le meurtre de Claude ; un poison lent lui

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eût donné le temps de se reconnaître et de rétablir les droits de son fils. Le danger était pressant néanmoins , et Toccasion propice : Claude écrivait son testament, faisait prendre la toge virile à Britannicus; Narcisse, d'un autre cMé, le fidèle .gardien de César, était en Campanie, pre* nant les eaux pour la goutte. Locuste trouva « quelque chose de recherché en fait de poison, qui devait troubler la raison et n'éteindre que lentement la vie. » Un de ces eunuques dont la cour commençait à se remplir fit prendre ce poison à Claude dans un champignon qu'il savoura avec délices, et que Néron depuis, faisant allusion à son apothéose, appelait le mets des dieux. Claude pourtant ne succombait pas : le danger enhardit Agrippine contre l'in-^ famie^ et le médecin Xénophon, pour qui peu de temps auparavant Claude sollicitait un décret du sénat, lui donna le dernier coup (13 octobre).

Claude était mort; le sénat cependant ordonnait des prières pour sa vie, les prêtres étaient au temple, des comédiens étaient appelés au palais afin de distraire le malade, et, comme pour lui donner de la chaleur,* des couvertures étaient jetées sur ce cadavre. Il fallait préparer les voies pour Néron, il fallait gagner l'heure que les astrologues avaient annoncée comme favorable , tant on était superstitieux dans le crime ^ ! En l'embrassant, en pleurant avec lai , Agrippine , devenue tout à coup caressante , retenait Britannicus dans sa chambre; Antonia etOctavie ses sœurs étaient aussi confinées ; toutes les issues du palais étaient gardées : Claude allait mieux. A midi, l'heure où il devait officiellement mourir , les portes s'ouvrent. Accompagné du vertueux Burrhus, Néron se présente à la cohorte qui

1. Tacite^ ArmaLy XII, 69. Senec, in Ludo. Suet.^ m Claud., 45. Dion IJC, in fine.

était de garde, et, sur Tordre de leur chef, les soldats le salueat de leurs aodamations, le mettent en litière. Oadlques-uns, il est vrai, hésitèrent, regardèrent autour d'eux, demandèrent : « Où est Britannicus ? t mais, faute d'en* tendre parier de lui , ils firent comme les autres. Néron , porté au camp , débite une harangue de Sénèqoe, promet des largesses , se fait saluer empereur. Après la décision des soldats vint un décret du sénat , et les provinces n'hésitèrent même pas. 11 ne s'agissait que d'arriver le premier.

Cet avènement fut populaire. On fit bien mourir par le poison, mais d'une manière assez volontairement évi* dente , un Silanus ^ ; cette famille iQalheureuse , alliée de trop près aux Césars, perdait un de ses membres au d^ot de chaque règne. Narcisse, également poursuivi par l'ordre. d'Âgrippine et à rinsu. de Néron, fut pouissé à se tuer'. Cela n'empêcha pas le peuple d'aimer Néron, Néron de se montrer doux et respectueux envers le peuple, de parler de sa vénération pour Auguste, comme tout empereur débutant diîvait le faire. Aux yeux des masses, l'homicide était un droit du pouvoir ; il fallait n'en user que modérément , ne pas le rendre menaçant pour tous , et le peuple était ravi.

Ceci se passait pendant qu'on pleurait Claude ; Agrippine et Néron lui devaient bien leurs larmes. Néron , en cette occurrence, se fit faire deux discours , tous deux par Sénèque, son fournisseur habituel ^. — Le premier était ï'o* raison funèbre de Claude, qu'il débita en grande pompe du haut des rostres à tous les badauds romains ; le discours

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