Agrippin
Boletus; si quîdem unius prsBcordia pressit lUe senis, tremulumque caput descendere juasit In cœlum et longam manantia iabra salivam.
(Juv., Sot., VI, 619.)
nèque lui adressa une consolation. Il &ut savoir qu'une consolation chez les anciens se composait d'un certain nombre de phrases sonores qu'on adressait à un personnage, et dans lesquelles on déduisait méthodiquement et philosophiquement toutes les raisons qu'il devait avoir pour ne pas pleurer ceux qu'il pleurait. La première raison était toujours cette vieille et peu consolante vérité , que tout homme doit mourir; puis- venait l'histoire de tous les grands personnages qui ont perdu père, frère, femme ou mari , afin de vous apprendre à imiter leur courage ; de tous les grands hommes qui ont été malheureux, afin que leur malheur vous consolât du v6tre. Dans une lettre qu'adresse è Cicéron un de ses amis , il le console de la mort de sa fille par l'exemple de tous les empires qui sont tombés y de toutes les villes qui ont perdu leur gloire : « Je naviguais, dit-il, le long des cdtes de Grèce, et je voyais là tous ces glorieux cadavres de villes : Athènes, Corinthe, Argos. Auprès du trépas de toutes ces cités, qu'est-ce, disais-je, que la mort d'une cbétive créature humaine! v> Passage fort admiré dans les classes ! étrange façon de consoler !
Sénèque n'omet aucune de ces bonnes raisons, mais il en a une meilleure encore. Après avoir parlé à son cher Polybe de Scipion l'Africain, de Pompée , d'Auguste, de tous les Césars grands et petits, d'Homère et de Virgile, dont la conversation le distraira : fn Je vais te montrer, dit-il, un remède à ta tristesse, sinon plus sûr, du moins plus facile. Quand tu es chez toi , tu peux craindre l'afiliction ; mais quand tu as les yeux sur ta divinité, la douleur ne peut approcher de toi... Tant que César est maître du monde, tu ne peux te livrer ni à la douleur, ni au plaisir : tu appartiens tout entier à César; tant que César vit, tu ne
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peux te plaindre de la fortane; lui sain et sauf, tu n'as rien perdu, tu as tout en lui, il te tient lieu de tout. Tes yeux non-seulement ne doivent pas être pleins de larmes, ils doivent être pleins de joie... Non, Polybe, tu ne dois pas pleurer; trop de malheureux attendent de toi que tu fasses entendre au eœur de César le langage de leurs pleurs ; il faut sécher les tiens. Depuis que César s'est consacré au monde, il s'est ravi à lui-même, et, comme les astres qui suivent sans s'arrêter le cours de leur révolution, il ne peut s'arrêter en aucun lieu, ni s'attacher par aucun lien. Il en est de même de toi, tu n'es libre de te livrer ni à tes intérêts, ni à tes affections. Comme Atlas, dont les épaules portent le monde, rien ne doit te faire plier... César est toute force et toute consolation pour toi... Relèvetoi , et quand les larmes naissent dans tes yeux , dirige tes yeux vers César, l'aspect du dieu séchera tes larmes! sa splendeur arrêtera tes regards et ne leur laissera voir rien autre chose que lui-même. Que les dieux et les déesses laissent longtemps à la terre celui qu'ils lui ont prêté! Tant qu'il sera mortel , que rien dans sa famille ne lui rappelle la nécessité de la mort ! que seuls nos petits-fils connaissent le jour où sa postérité commencera à l'adorer dans le ciel ! Fortune, n'approche pas de lui, laisse-le porter remède aux longues souffrances du genre humain ; que cet astre luise toujours sur le monde, qui , précipité dans un abîme de ténèbres , a été consolé par sa lumière !... » Et maintenant , le retour sur lui-même du rhéteur exilé : a Que je puisse être spectateur de ses triomphes ; oui , sa clémence me le promet. » (Vous allez le voir remerciant César de l'avoir condamné.) « En me renversant, il n'a pas renoncé à me relever; et même il ne m'a pas renversé, il m'a soutenu contre la fortune qui m'écrasait ; sa main divine a
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adouci ma chute. . . Quelle que soit ma cause , sa justice la reconnaîtra bonne, ou êa clémence la rendra tdUe ; il saura que je suis innocent, ou il voudra que je le sois. En att^i^ dant, ma grande consolation dans ma misère est de voir son pardon parcourir le monde ; de ce recoin même où je suis mterré, il a retiré d'autres exilés depuis longtemps ensevelis. L'heure de sa pitié viendra pour moi ^.. d Et ici , le bonheur des exilés sous Claude : « Bénie soit la clé« menée de César, les exilés sont plus heureux sous son règne que n'étaient les princes du sénat sous Calus ; ils ne frem-» blent pas , ils n'attendent pas à toute heure le glaive du centurion ; chaque vaisseau qui aborde ne les inet pas dans TefiOroi. Ils sont bien justes les coups de tonnerre qu'ado* rent même ceux qui en sont frappés ! »
Yoici maintenant la palinodie du philosophe. Claude l'a rappelé de Fexil, Claude a été empoisonné^ Claude est mort; mais Steèque ne lui pardonne pas son exiL Tout en composant , pour ceux qui Vont tué, son oraison fu« nèbre , il rit de sa mort avec eux ; le sénat l'a fait dieu , il le fût citrouille; en regard de l'apothéose, il place l'apocoloc(uintose. Vous allez voir quel cas Rome fiiisait de la divinité de ses empereurs , et même de toutes ses divinités:
1. Ovide, exilé^ ne parle pas autrement que Sénèque : Quamque dédit vitam mitissima Camarie ira, etc.
Trist , I, 2, V. 61.
Qoaque ego permisi quaque est res passa, pepercit,
Usus et est modice fulminis igné sui, Nec vitam, nec opes, nec ademit posse reverti,
Si sua per vestras viola sit ira preces, At graviter cecidi. Quid enim mirabile, si quis A Jove percussuB, non grave vnlnus habet.
Spist, ex Ponto, l, 7, v. 45 et suiv. Et bien d'autres flatteries : Jl^id,, II, 1. Mx Ponté, II, 8, etc. Pauvre» exilés !
« te vais dire & la postérité ce qui s'est passé au ciel le troisième jour des ides d'octobre, Asinius Marcellus^ Adlias Aviola étant consuls, la première année de Néron, au commencement de cet heureux siècle. Ma devise sera l'impartialité. Me demandera-t-on d'où je sais leâ vérités que je dis? D'abord, s'il ne me plait pas de répondre, je ne répondrai pas. Qui peut m'y forcer? ne suis-je pas libre?... S'il me plaît de répondre» je dirai ce qui me viendra en tète ; qui jamais exigea un serment d^un historien? S'il faut absolument citer un garant, interrogez ce sénateur qui vit Drusille monter au ciel ; il vous dira qu'il a vu passer Claude à pas inégaux, comme parle le poète. Bon gré mal gré, il faut qu'il voie tout ce qui se £ait au ciel ; il est inspecteur de la voie Appia, et c'est par la voie Appia^ vous le savez, que le dieu Auguste et Tibère César ont' pris chemin pour aller chez les dieux. Prenez seulement garde : il répondra bien en confidence, mais ne parlera pas devant plusieurs personnes. Depuis qu'au sénat, ayant vu Drusille en route pour l'Olympe et donnant sous serment cette bonne nouvelle, personne ne le voulut croire, tout témoin oculaire qu'il était, il a juré qu^il ne jurerait de rien, eùi-il vu un homme tué en plein Forum...
« C'était donc au mois d'octobre, le troisième des ides : Theure, je ne la sais pas ; on ne s'accorde pas plus aisément entre. horloges qu'entre philosophes... Claude se mit à rendre l'àme, mais elle ne trouvait pas par où sortir. Mercure, & qui son genre d'esprit avait toujours plu, appelle une des Parques : — «c Cruelle que tu es , pourquoi c( laisses-tu souffrir ce malheureux? Voilà soixante-quatre a ans que son Àme l'étouffé. Permets aux astrologues d'a- « voir dit une fois la vérité, car depuis le début de son « règne, ils n'ont passé ni un ai^ ni un mois sans l'enter-
« rer... — Ma foi, dit Clotho^ je ne roulais que lui donner « quelques jours pour conférer le droit de cité au peu de « gens qui ne Tout pas encore. Il était résolu à voir babil- « lés de la toge tous les Grecs, Gaulois, Espagnols et Bre- « tons ; mais tu veux garder quelques étrangers pour en « perpétuer l'espèce ; soit fait ainsi que tu le demandes. » — Elle ouvre une boite ; il y avait trois fuseaux, celui de Claude, ceux d'Augurinus et de Baba, deux imbéciles qu'elle fait mourir avec lui, pour qu'un si grand prince n^aille pas sans cortège. . .
« Claude meurt en regardant jouer les comédiens ; oji souhaite bonne santé et bon voyage à son àme, qui sort en grommelant de son corps. Ce qui s'est passé sur terre, vous le savez; on n'oublie pas son bonheur.» (Le bonheur d'avoir Néron pour souverain!) c< Mais, écoutez ce qui s'est fait au ciel ; j*ai mon témoin pour garant.
« On annonce à Jupiter qu'il arrive un personage de haute taille, à cheveux blancs. On ne sait ce qu'il regarde avec étonnement ; sa tète se balance sans relâche ; il traîne la jambe droite. On lui a demandé de quelle nation il est : il a rendu je ne sais quel son confus ; on n'entend pas sa langue ; il n'est ni Grec, ni Romain^ ni d'aucun peuple - qpi'on connaisse. Jupiter dépèche Hercule, qui a parcouru tout le globe et connaît toutes les nations. A l'aspect de cette figure. Hercule est effirayé : à voir cette face d'espèce nouvelle^ cette démarche sans pareille ; & entendre cette voix qui n'est celle d'aucun animal terrestre, rauque et sourde comme celle des monstres marins, il s'imagine qu'il n'a pas dompté tous les monstres, et que c'est là le treizième de ses travaux. Il regarde mieux, et voit quelque chose comme un homme, k Quel homme es-tu? quelle est ta patrie ? » lui demande*t-il en grec. Claude est réjoui
laerTcilleuaeiDeiit àe trouver gens qui pairlesl grec, ce seront des anditefirs auxquels il pourr» lire ses histoires; aussi répoiid*il par le vers d'Homère :
' D'IlioD jusqu'ici les vents m'ont, entraîné.
Il.amrait pa ajouter le suivant, qui est tout awai Inès d'Hoittère, et qui eût été plus vrai :
J'ai massacré le peuple et ruiné fa ville.
Hercule y qui n'est pas fin , allait le croire, si la Fièvre 9'eût été là, c'était k seule divimté qui edt assez aimé Claude pour venir avec lui ; toutes les aufa^es étaient restées à Rom». — « Cet homme, reprit*elle, ne dit que mensonges; il n'est citoyen que par la grâce de MuDalius » (Munaiivs Pkrncus, qui avait fondé Lyon). «Aussi, en « vrai Gaulois, a-t^il bouleversé Rome. Je te le garantis « pour «B homme né à Lyon ; et toi , qui as plus che- « miné que ne fit jamais un voiturin avec ses mules, tu « dois savoir où est Lyon, et qu'il y a loin du Rhône an t< Simols. »
a Claude prend feu, et, en guise de réponse , se met à gïeanmeler le {dus fort qu'il peut ; il fait signe qu'il iaxA couper la tôte à la Fièvre, c'est le seul geste que sa main puisse foire sans twoncher. Mais vous l'eussiez cru aat milieu de ses affranchis , tant on prenait peu souci de ce qu'il disait. — a Écoute, reprend Hercule, et ne bargotgue « plus; ici, où tu es, ce n'est plus comme à Rome. Parle- • ntoi vite et vrai, ou je te seeoue si bien, qu'enfin il tam» « bera de toi autre chose que des sottises. »
tt Cet air de formeté fit passer à Claude le goût des fadaises ; il comprit que, si à Rome il était sans égal , il n'avait plus ici le même crédit. Le coq (le Gaulois) n'est
puissant que sur son fumier. Autant qa'oB put le eomprendre, voilà ce qu'il eut Tair de dire i — ia Vaillant Her- « cule^ j'ai toujours compté sur ton appui auprès des autt très dieux : et, si on m'eût obligé à me reeommander « de quelqu'un, je t'aurais nommé. Tu dois me connaître; u tu m'^as vu, si tu prends la peine de t|en souvenir, aux « portes de ton temple, rendant la justice, dans les m(Ms « de juillet et d'août. Tu sais combien de tribulations j'ai « endurées là, à écouter les avocats; mieux eût valu neta toyer les étables d'Augias; j'ai balayé plus de fumier ii que toi..... m
« On discute ensuite au ciel sur l'admission de Claude, a — Quel dieu en ferons^nous ? Un dieu d'Épicure , le dieu (( qui ne se mêle de rien et n^ordonne rien ?«^Le dieu des a stoïciens plutôt, qui n'est qu'une boule, comme Yarron <c l'a dit; qui n'a ni cœur^ ni tôte, ni |»eds? — Que ne se a recommandait*il de Saturne, lui qai fisiisait toute l'année a les saturnales »
«c Le sénat de l'Olympe crie, elabaude en désordre. Ju* piter se fâche : a Pères conscrits, dieu, homme ou bêle, que pensera de nous ce personnage? »
a Claude se retire : on va aux opinions.
« Janus, consul désigné, habile homme qui voit par derrière et par devant, parle le premier, disertement, mais gi vite que le sténographe n'a pu le suivre : « La divitt nilé , autrefois, ne se donnait pas au hasard, c'était une a grande affaii*e que d'être dieu. Ainsi , pour poser une a question de principe et non de p^sonne, je demande « que nul ne soit reçu dieu désormais de ceux qui man- •cc gent les fruits de la terre. Quel que soit le dieu qui aura «I été fabriqué, peint, câselé, sculpté, contrairement au a présent sénatus^consulte , il sera livré aux farfadets , et.
ne ciAUDE.
a aux premiers jeux de l'amphithéâtre^ battu de la férule « par les gladiateurs. »
« Après lui , parle un autre dieu> le second consul désigné, pauvre petit argentier qui faisait la banque sou5 Claude et gagnait sa vie à vendre la bourgeoisie romaine. Hercule s approcl^e de lui, lui touche le bout de l'oreille ; aussi , bien averti qu'il est, opine-t-il en faveur de Claude : a C(»nme celui-ci est parent du dieu Auguste; comme il «i est petit-fils de Livie, que , lui-même, il a faite déesse; « comme il les surpasse , eux et tous les mortels, par sa sa- <K gesse; je suis d'avis qu'à partir de ce jour Claude soit a dieu sur le pied des dieux les plus favorisés, et qu'on « ajoute sa déification aux Métamorphoses d'Ovide. »
a Les avisise partageaient; Hercule, battant le fer pendant qu'il était chaud, allait et venait d'un banc à un autre : a Ne me faites pas de tort , c'est une affaire dont «c j'ai iSait la mienne; une autre fois je vous rendrai pareil «c service ;• une main lave Tautre. » On penchait pour Claude. Mais le dieu Auguste prit la parole : « Pères cons- «( erits , je vous prends à. témoin que, depuis que je suis a dieu, je n'ai pas prononcé une parole ; mais, je ne puis « aujourd'hui taire ma pensée^ et contenir une douleur « que la honte augmente. Yoili donc pourquoi j^ai donné <( la paix à la terre et à Tocéan ! pourquoi j'ai apaisé les «guerres civiles 1 pourquoi j'ai affermi Rome par mes « lois ! poiirquoi je l'ai embellie de mes monuments ! Les « paroles me manquent, pères conscrits ; il n'en est pas « qui puisse suffire à mon indignation... Cet homme, qui u ne semblait pas digne d'éveiller une mouche, tuait les tt hommes comme un chien mange les entrailles des vica times. Ce malheureux que vous voyez^ caché autrefois ik sous l'ombre de ma puissance, a reconnu mes bienfaits
DOBUNATION D AGRIPPINE. 477
« en faisant périr mon arrière-petit-fils Silanus, les deux « Julies, mes arrière-petites-filles. Yois^ Jupiter, cet homme « doit- il entrer parmi nous? Dis-moi, dieu Claudius, quand <c tu as fait périr tant d'hommes et de femmes, en as-tu ence tendu un seul? As-tu débattu une seule cause? Est-ce amsi « que l'on condamne? Non, pas au ciel du moins : Jupiter^ ce qui règne- depuis tant d'années , n'a jamais fait que caste ser la jambe & Yulcain,
« Qu'il saisit par un pied et lança de l'Olympe,
a comme dit Homère. Irrité contre sa femme, il l'a pen- « due, une enclume aux pieds; il ne l'a pas tuée. N'as-tu « pas fait mourir MessaUne, ma petite-nièce? — Tu n'en « sais rien, dis-tu? — Les dieux te maudissent ; il est plus « honteux encore de ne pas le savoir que de l'avoir bit. a Voyez comme il a bien imité Caligula ! Caligula a tué son tt beau-père ; Claude a tué son beau-père et son gendre. « Caligula avait ôté à Pompée le surnom de grand; Claude « le lui rend et le fait mourir. Dans la même famille, il a «tuéCrassus, Pompée, Scribonia, Tristionia, Assarion, m tous nobles gens, et Crassus assez sot pour pouvoir deve- « nir empereur & son tour. Voyez le monstrueux personti nage que vous allez admettre parmi les dieux! Voyez ce « corps pétri de la main d'un mauvais génie ! Qu'il dise «seulement trois mots sans bégayer, et je suis son es- «clave! Qui adorera un tel dieu? Qui pourra croire en a lui ? Vous croira-t-on dieux encore , si vous faites des a dieux pareils ? En un mot, pères conscrits, si je me suis a conduit honnêtement parmi vous, si je n'ai jamais réa pondu brusquement à personne, vengez les injures de c( ma race. £t j'opine ainsi (il lut sur ses tablettes) : <( Attt tendu que Claudius a tué son beau-père Silanus, ses
« deux gendres Pompée et Silanus, le beau-père de sa fiUe, a Crafisus , honnête personnage et qui lui ressemblait « comme un œuf & un autre, Scribonia la belle-mère de sa a fille, Messaline sa femme , et d'autres qu'on ne peut « compter; je propose qu'il soit exclu de l'office déjuge , « déporté au plus tôt, et qu'on lui donne trente jours pour <c quitter le ciel, trois pour sortir de l'Olympe. » — Le sénat vota pour cet avis.
« Mercure prend Claude à la gorge et le mène aux enfers. En passant à Rome, par la voie sacrée : — Quelle est cette pompé? demanda Mercure. C'étaient les funérailles de Claude. Magnifiques obsèques, en vérité, riches et somptueuses : aussi était-ce un dieu qu'on enterrait. Tant de cors» tant de trompettes, tant de foule, tant de bruit, que Claude même en entendit quelque chose. Tous, la joie au visage; le peuple romain allait et venait comme émancipé d'hier. Agathon et quelques avocats pleuraient dans un coin, non comme des pleureurs gagés, mais pour tout de bon. Les jurisconsultes sortaient des ténèbres, maigres, pAles, ayant & peine le souffle, véritables ressuscites. « Je vous l'avais toujours prédit, disait l'un d'eux aux avocats qui causaient tête basse et déploraient leur sort, les saturnales devaient tôt ou tard finir. »
« Claude, se voyant enterrer, commença à comprendre qu'il était mort; car, sur une mélodie lamentable, on chantait à grand renfort de voix :
<( Répandez des larmes, poussez des soupirs, jouez la « douleur.
« Que vos tristes plaintes troublent le Foram ; car il est «tombé.
(( Cet homme au grknd cœur, qui a'eat pas au monde « son pareil en gloire...
DOMINATION D AGRIPPINE. il9
a Pleure» oe graDcl homme, qui, mieux que tout autre, ^ jugea les procès.
a N'entepdant jamais qu'un seul des plaideurs, et plus « d'une fois n'entendant personne.
« Et que] autre juge, douze mois durant, tiendra l'an- « dience ?
« L'antique souverain de la Crèt^ aux cent villes quit- « tera son siège,
« Et laissera Claude rendre la justice au peuple des c( ombres.
<i À grands ppups de poing, frappe;^ vos poitrines, pau- « vres avoqats,
(( Espèce vénale I Pleurez, 6 poètes, et vous plus encore,
<i De qui la fortune s'est promptemept faite au bruit des « comète. »
« Claude était ravi d'entendre son éloge^ et ne demandait pas mieuiE qn« d'en voir davantage. Mais Talthybius^ le messager des dieux, le saisit, lui jette un voile sur la tète, et, passant eptre le Tibre et la Via Recta^ le mène aux enfers. Narcisse, le maître de son maître, qui avait pris un chemin plus court, arrive au-devant de son patron, frais et paré comme un bomm^ qui vient des bains. « Que vient faire un dieu che? le^ hommes? d — « Dépèche^toi, lui dit Mercure, annonce-nous. » La route qui mène aux enfers est une pente douce. Narcisse^ tout goutteux qu'il est, est bientôt aux portes de Pluton. Il crie 4 haute voix : « Voici venir Claudius César ! » Ai^ssitôt une foule s'avance en chantant : k II est petrouvé, réjouissons-nous ! » C'4t{ûent Silius, Trallu3, tous les proscrits de Claude ; Polybe, My* ron, ses a^anchis^ qu'il avait envoyés en avant pour le dignejpent recevoir; ses deux préfets du prétoire, ses amis, sies deux nièces, son gendre, son beau-père, toute sa fa-
mille. Claude, en les voyant, s'écrie avec le poète : <i Tout «est plein d'amis? Mais, comment êtes- vous ici? dites- « moi. — ^Malheureux, lui dit Pompée, assassin de tes amis, «(juinous envoya ici-bas, si ce n'est toi? Nous sommes «nombreux comme le soble de la mer. Mais arrête, viens a devant le juge. » Claude regarde, cherche un avocat. P. Pétronius, son ancien commensal, qui parle avec faconde la langue de Claude, se présente pour le défendre. Éaque, le juge des enfers, refuse de l'écouter, n'entend que l'accusateur, et condamne Claude en vertu de la loi Comélia contre les assassins. Ce n'était que justice ; mais le procédé parut inouï. Claude seul le trouva dur, non pas nouveau. On discute sur la peine ; on veut que Claude remplace Sisyphe auprès de son rocher, ou Ixion sur sa roue ; mais ces vétérans de l'enfer n'ont pas encore gagné leur retraite. Éaque condamne Claude à jouer aux dés avec un cornet sans fond. Claude secoue son cornet, les dés lui échappent, les dés lui passent entre les doigts; le pauvre homme n*y peut rien comprendre. Survient Caligula, qui jure que Claude est son esclave ; des témoins affirment, en effet cpie Caligula l'a battu, fouetté, soufflette ; on l'adjuge à Caligula, qui le passe à son affranchi Ménandre ; Ménandre, qui a beaucoup de procès à juger, en fait son assesseur. »
Telle est cette facétie du philosophe. Diderot, qui, je ne sais pourquoi, avait pris Sénèque pour son héros, est fort vexé du rapprochement de cette facétie avec la Consolation à Polybe. Cela le trouble beaucoup, et il donne vingt raisons au lieu d'une bonne pour sauver l'honneur de son philosophe. Juste Lipse aussi voudrait bien nier que la Consolation fût de Sénèque, mais il ne le peut. Honte ! honte ! s'écrie-t-il, que ces louanges adressées à un valet !
Mais ceci est l'affaire de Sénèque et des admirateurs de Sénèqae.
FinissoDS-en sur Claude. N'estril pas curieux que l'empire subisse tour à tour un Caligula qui se moque de tout, et un Claude dont tout le monde se moque ? N'est-il pas horrible de penser ce que pouvait être ce pouvoir sanguinaire des empereurs, gaspillé et disputé comme il l'était alors entre femmes, eunuques et valets; chacun tirant cq qu'il voulait de ce monarque imbécile, qui une grâce, qui un exil, qui de l'argent, qui un supplice ; les homicides vendus sur la place comme tous les autres avantages du pouvoir ^ ; tous ces gens en crédit se passant, à charge de revanche, le glaive du centurion ou le poison de Locuste : ces échanges d'hommes à tuer, ce trafic du pouvoir qui n'était prisé que comme le droit de faire mourir? Ce que je remarque, c'est que, sous ce règne, l'exécution légale se confond tout à fait avec l'assassinat : selon les circonstances, on envoie le délateur ou le sicaire; on invite poliment les gens à se tuer, ou bien on les fait souper de la délicieuse cuisine du prince. Si on est César ou Messaline^ on tourne nonchalamment sa tète vers le centurion de garde, et on lui dit ; <c Allez tuer cet homme. » Si on est. affranchi et affranchi timide, on va trouver la vieille Lo*custe, qui, pour montrer sa loyauté, essaie devant vous ses drogues sur un esclave. Je ne parle pas des mœurs, je n'en
1. Libertis uxoribusque addicius^ dod principem ie, sed ministnim egit, compendio ci^jusque horum vel etiam stadio ac libidine, honores^ exercilus^ impuniUtes^ supplicia largitus est, et quidcm insciens, plerumque etignarus. Suet., 29. Et Dion, LX : a Messaliae et les affranchis vendaientsur la place non-seulement le droit de cité, non-seulement les charges, les commandements d'armée, les préfectures, mais tout au monde, jusqu'au point d'éloigner du marché toute autre marchandise que les leurs; Claude Tut obligé de rassembler le peuple au Champ de Mars et de fixer là, du haut de son tribunal, le prix des marchandises. »
dis pas la moitié de ce que dit l'histoire, et il me semble que j'en dis trop : mais le désordre des mœurs se laisserait presque oublier auprès de cette facilité, de cette naïveté du meurtre. Pensez seulement quelle devait être, en présence de pareils crimes chez les puissants, la moralité du peuple, et comment cet univers, si soumis et si docile, devait envier et, quand il le pouvait, imiter les vengeances de ses maîtres. L'assassinat commis au nom du pouvoir est plus que le meurtre d'un homme : c'est une invitation publique à tous les crimes.
Et cependant cette époque, selon l'infaillible loi du progrès, d'après la marche du temps, la difibsion des lumières, l'unité politique des peuples, la communication plus prompte entre les hommes, devait être la plus parfaite de l'antiquité : toute l'antiquité aboutissait là. Qui sépare donc l'antiquité de nous? où fut sa faiblesse? où est notre force ? Nous sommes gâtés par notre bonheur ; nous Hé nous figurons pas qu'il ait manqué i personne : nous nous forgeons une idéale et mensongère antiquité, plutôt que de la voir privée des biens qui nous semblent communs à tous, comme l'air et le jour. Ingrats et indifférents que nous sommes, nous ne savons ni plaindre ceux qui en furent privés , ni rendre grâce à qui nous les devons!