‹ Les CésarsChapitre 228 sur 321 · Pline, Hist. nat, VII · texte numérisé non relu

Pline, Hist. nat, VII

3. Suet., m Ner, Neroinem occidit ne noziorum quidem. (C. 12.)

exil ; et Trajan, ce clément empereur que le pape saint Grégoife le Grand, disait-on, pria Dieu de faire entrer par exception dans le paradis^ Trajan souhaitait que les meilleures années de son règne eussent ressemblé à ces premières années de Néron. Dès ces premières années, il est vrai, il aura vu son cousin L. Silanus empoisonné par Agrippine, il aura fait périr Britannicus son frère, bientôt après il aura tué sa mère et sa tante : mais il est convenu que ce ne sont pas là des proscrits ; la maison des Césars est au-dessus de la loi pour tuer et pour mourir ; Un empereur qui ne fait périr que les siens est un souverain-miséricordieux. Et un temps de repos^ que le monde n'avait pas eu depuis Auguste , lui est donné sous un prince fratricide. Cependant, au bout de trois ou quatre ans^ le charme impérial opère : le vieux démon de Caligula et de Tibère se réveille ; le tigre apprivoisé a léché un peu de sang humain, il sent sa race. Voici les délateurs qui remontent à la surface, les suicides commandés qui se renouvellent, la lancette du chirurgien qui succède au lacet du bourreau et à l'épée du soldat ; c'est un Tibère enfant, un Tibère prodigue^ voluptueux, artiste, musicien, pantomime, et par cela même plus cruel.

Il est donc bien puissant et bien sûr de son pouvoir? Il a jeté bien de l'or à ses prétoriens? il les a bien alléchés aux proscriptions ? Sa garde de Germains est bien nombreuse et bien farouche ? Non : car un beau jour, après que le monde l'aura longtemps souffert sans avoir jamais fait un puissant effbrt pour le rejeter ; après bien des tentatives vaines, des conspirations de philosophes, de débauchés et de femmes ; a'près une dernière et plus menaçante entreprise, et au moment où elle avorte ; un homme se présente aux prétoriens^ mandataire impi*ovisé à qui personne

n'a donné mandat : cet homme promet au nom d'un général qu'il ne connaît pas^ des sommes énormes que celui* ci ne pourra jamais payer ; et par suite de ce marché, les soldats , sans tuer personne , sans se mettre en révoHe, quittent seulement avant d'être relevés leur corps de garde du mont Palatin pour se promener dans les faubourgs. Et l'empereur, perdu parce qu'il est seul, va se donner un coup de couteau dans une cave qu'un de ses affinuncbis veut bien lui prêter pour mourir.

Aurons-nous du moins, contre cette peu croyable bistoire, la ressource du paradoxe? Pourrons^nous bÀtîr' comme cela se fait agréablement de nos jours, une contrebistoire de notre façon ? Nous ne sommes pas ici dans le vague océan des siècles primitifis ; ceci est de la pure et positive bistoire. Tacite, tout honnête homme qu'on puisse lui reprocher d'être, est un exact annaliste, un chronologiste scrupuleux, dépouillant, à la manière du président Hénault^ les archives du sénat et les Acta diuma^ le Moniteur de son temps. Quant & Suétone, je l'ai déjà dit, c'est le sang-froid d'un greffier du parlement; c'est Térudît des inscriptions et belles-lettres, qui, pour toutes les rancunes et tout l'esprit de parti du monde, ne perdra pas la petite note qu'il a prise sur son calepin. Ces deux hommes, assez rapprochés de ce temps pour le bien connaître, assez éloignés pour n'en pas trop ressentir les passions, ne sont démentis, pour le corps des faits, ni par Dion Cassius, ni par Plutarque, deux Grecs peu soucieux des ressentiments de la vieille Rome contre Néron.

C'est en racontant cette histoire que je tâcherai de Fexpliquer. J'ai déjà montré en Tibère la nature et le principe du pouvoir impérial, pouvoir tout de fait et de terreur, fondé sur l'isolement, la faiblesse, l'e&oi de chacun : en

Caligula, l'effet de ce pouvoir sur une àme faible et mal élevée, cette maladie particulière de l'esprit que j'appellerai la manie impériale, double exaltation enfantée par le dan^r et la puissance, désir sans terme et peur sans remède, rage de jouissance et crainte de la mort. J'ai fait, si j'ose dire, d'abord la politique, puis la psychologie des Césars ; reste à les appliquer à Néron *.

Néron n'était pas de force à supporter le vertige d'un tel pouvoir ; et qui l'eût supporté à dix-sept ans? Faible de cœur, comme Caligula le fut d'esprit, doucereux et craintif, artiste incliné devant ses juges, empereur tremblant devant son peuple; rougissant aisément; par embarras d'esprit ou de conscience, se laissant dire de rudes vérités ; n'écoutant le reproche qu'avec une sorte de pudeur qui alla parfois jusqu'à ne pas le punir ; siiperstitieux enfin, craignant les rêves et les fantômes : ses vices n'avaient rien de hardi ni de grandiose. Lui et son ami Othon (deux polissons qui furent l'un après l'autre maîtres du monde) couraient les rues la nuit, en perruque et en habit d'esclave, et se croyant déguisés, jetaient les gens dans les égouts, en bernaient d'autres sur des couvertures, outrageaient le? femmes, pillaient les boutiques pour revendre le lendemain aux enchères^ en plein palais, le fruit de leur pillage, battaient, étaient battus, et revenaient parfois roués de coups ^.

Une fois même, Néron fut presque assommé par un sénateur dont il avait insulté la femme et fut plusieurs jours sans sortir, tant il était défiguré. Il ne connaissait pas son ennemi, et ne pouvait se venger ; mais son ennemi le con-

4. F. toroe I, p. 330 et suiv.; lome 11^ p. 319 et suiv. 2 Taoitc, Annal. j XIII, 25. Siiei., m Ner., 26. Xiphil., d'api^R Dion. LXI. Pline, Hisi. nat, XIII, 22.

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naissait et eut la sottise de lui écrire pour s'excuser. Comment, s'écria le prince, cet homme a battu Néron et il ne s'est pas encore tué ! Le pauvre diable fut forcé de se tuer. Mais depuis ce jour, Néron qui était peureux, se fit suivre de loin par des officiers déguisés (beau métier pour des officiers M ). Ce fut toujours le même homme, et ce tapageur nocturne du pont Milvius, dont la joie suprême était de faire l'émeute au spectacle *, eut beau être tyran et parri* cide, il demeura toujours un gamin couronné.

Pour faire de cette misérable nature quelque chose de redoutable, et, comme le dit saint Augustin, pour c[ue <i le suprême modèle des mauvais princes fût cet histrion voluptueux dont on ne devait craindre rien de viril ^, D il fallait son siècle et sa cour, et leur incroyable appétit de servitude. Il fallait un Ëpaphrodite et un Tigellin, gens cpii, même dans une âme pure, eussent su trouver le vice, le choyer et le faire grandir. Il fallait peutêtre aussi, ce qui semble au premier coup d'œil le c6té le plus innocent du caractère de Néron : ses goûts et ses fantaisies de poète, de musicien, d'artiste. Il y avait chez lui la rage de se faire applaudir, et, comme il n'était au fond qu'un artiste manqué^ il lui fallait se faire applaudir bon gré mal gré. A chaque effort malheureux de l'artiste , l'empereur se consolait par une cruauté. Les » sifflets du public lyoïmais ont fait de Collot d'Herbois un homme de sang, et les sifBets du public de Rome, étouffés, mais devinés, ont aidé à faire de Néron un tyran. La prééminence du théâtre sur toutes les choses de la vie humaine a été une des maladies mortelles de Tempire romain;

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