‹ Les CésarsChapitre 236 sur 321 · Xiphiliii, ibid · texte numérisé non relu

Xiphiliii, ibid

i98 NERON.

époque Néron rêva pour la première fois de sa vie. Ce doit être une chose terrible cpi'un premier rêve quand c'est un pareil rêve *.

A Rome même, et au milieu des pompes de son entrée , l'indignation se fait jour. Une statue d'Agrippine , qn'on n'avait pas eu le temps d'abattre , avait été voilée pour ne pas offusquer les regards de son assassin ; mais la justice populaire avait écrit au-dessous : «Je rougis, mais toi, tu n'as pas de honte ^. i^ Le peuple ose dire au moins à demi-voix ce que le sénat pense. Sur les murs, Néron lit des inscriptions comme celle-ci : « Néron, Oreste, Alcméon, assassins de leur mère. >» A sa propre statue, on a suspendu un sac, comme ceux dans lesquels on cousait les parricides. Des hommes disent tout haut : « Néron a tué sa mère. »> D'autres les dénoncent, ne serait-ce que pour foire répéter le propos ; Néron n'ose sévir de peur de le faire répéter encore. Un enfont a été exposé avec cet écriteau : « Enfant abandonné de peur qu'il ne vienne à tuer sa mère ! » Ces protestations anonymes ne valaient pas sans doute l'héroïque protestation de Thraséa, si rare , il fo,ut le dire , dans l'histoire des sénats ; elles témoignent cependant quelle était encore chez ce peuple païen l'horreur du matricide , qui a trouvé des apologistes au sein d'une société chrétienne ^.

Sans nous astreindre à l'ordre des temps, 'disons la fin de la fomille impériale ; lisons dans Tacite le toiichant récit des malheurs d'Octavie, que la mort d'Agrippine laissait désormais sans défense ( an 62 ) ; sa répudiation et son exil commandés par Poppée ; la redoutable pitié du

i. Suet., 46. Tertull., de Anima, 44, 49.

2. Dion, Fragm,, daùs le cardinal Maï. Scriptorum veterum fragm.

3. « Il y aurait trois plaidoyers à faire : un pour .\grippine, un pour Sénèque, un pour Néron. » — Diderot sur Sénèque.

SA FAMILLE. 4ft9

peuple , cfui avait parfois son franc parler avec Néron et ordonna le rappel de l'exilée; ees tumultueuses actions de grâces , qui effrayèrent Néron , servirent Poppée , et que l'empereur fit réprimer à coups d'épée , tout épouvanté d'avoir été si clément. A la vue de cette sympathie populaire , l'une des plus énergicpies qui aient éclaté sous les empereurs, on comprit que la fille de Claude méritait qu'on lui trouv&t un délateur. Ses esclaves , mis à la torture , ne faisaient que protester de son innocence; on l'accusait d'a^ *dultère et il s'agissait de lui trouver un complice; Néron retrouva cet Anicet qui avait été l'instrument du meurtre d'Agrippine : par promesses et par menaces, il le décida à s'avouer l'amant d'Octavie ;^1 mêla dans tout cela, selon le vieux principe de Tibère, quelque soupçon de lèse-majesté. Octavie fut condamnée par un « conseil d'amis » ( tout tribunal était bon). Pour Anicet, il fut envoyé en Sardaigne^ dans un commode exil où il vécut riche et mourut dans son lit. 11 y a eu des siècles plus barbares ; mais en nul siècle la théorie du crime ne fut plus savante, ni la pratique mieux raisonnée que dans celui-ci.

Quand on sut Octavie reléguée dans Tlle Pandataria' (laissez-moi copier Tacite), ((jamais exilée n'arracha plus de larmes à ceux qui furent témoins de son exil. On se souvenait d'Agrippine bannie par Tibère, de Julie reléguée par Claude. Elles, du moins, étaient dans la force deTAge; elles avaient vu quelques beaux jours... Pour Octavie^ le jour même de son mariage avait été un jour funèbre, et la maison où elle entra ne lui présenta jamais que des objets de deuil : — son père empoisonné ; • — son frère , aussitôt après , enlevé par un crime pareil ; — elle , maîtresse hu-

i. Venludene, sur la côte de Gampanie,

miliée devant une esclave ; — Poppée épousée dans le seul but de la perdre ; — une accusation enfin plus cruelle que la plus cruelle mort ; — et cette enfant, dans la vin^ëme année de son âge, environnée de centurions et de soldats, voyant venir son dernier malheur, sentait sa vie com.iiie finie sans avoir encore le repos de la mort. » Au bout de peu de jours, « on lui fait dire de mourir. i> Tandis qulmplorant Néron, a non plus comme sa femme , mais comme sa sœur , elle invoque les souvenirs communs de Germanicus et jusqu'au nom d'Agrippine, on ouvre ses veines; et comme le sang, arrêté par la peur, coulait trop lentement, on la jette dans un bain chaud dont la vapeur l'étouffé. Par une recherche de barbarie, sa tète coupée, portée à Rome, passa sous les yeux de Poppée. On fit, en action de gr&ces, des oflrandes aux temples. Nous rappelons ce fait pour que ceux qui voudront connaître, soit dans ce livre*, soit dans tout autre , les malheurs de cette époque , sachent bien à l'avance qu'à chaque exil et à chaque supplice ordonné par le prince, des actions de grâces ne manquaient pas d'être rendues aux dieux : signe autrefois de prospérité pubUque, devenu alors un signe de malheur ^ »

Octavie et la première Agrippine, l'une plus douce et plus humble , l'autre plus forte et plus fière , sont , je crois , les deux seules femmes dignes d'intérêt que j'aie rencontrées depuis le temps d'Auguste. —En même temps, dans Octavie et dans la mère de Néron, nous avons un triste exemple du sort qui attendait les femmes placées près du trône des Césars^ soit qu'elles restassent, comme l'une, dans la limite de leur devoir , soit qu'elles s'emportassent^ comme Tautre, à toutes les ambitions et à tous les crimes.

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