‹ Les CésarsChapitre 257 sur 321 · Tacite, AnnaL, XVI, 10, il · texte numérisé non relu

Tacite, AnnaL, XVI, 10, il

3. Ex populis qui regiia'ferunt^ sors iiltima nostra est Quut servîpe pudet

(Fhars., VU.)

dieux; elles ont remis la foudre à des moins mortelles, couronné d'étoiles et de rayons les tètes humaines. d(Nous voyons encore dans les médailles les tètes des empereursdéifiés, entourées'de rayons et d'étoiles.) a Rome dans ses temples jure {>ar de vaines ombres '... Les peuples ne savent donc pas combien c'est un facile courage d'échapper par la mort à la servitude. L^épée sert aux tyrans pour se faire craindre, et la liberté, opprimée par les armes, ne sait pas quel'épée nous fut donnée afin qu'il n'y ait pas d'esclaves *. » Le complot de Pison (an 65) mit d'abord en avant la Rome impériale : complot mi-parti de caserne et de palais, où figuraient d'abord des centurions mécontents de Néron, empereur peu guerrier ; puis aussi des hommes de Tespèce dé Néron , mais qui seulement heurtaient leurs vices aux siens et se moquaient de son mauvais goût, gens trop délicats en fait de volupté pour la prendre selon le goût d'autrui et la recevoir sons peine de mort : — un Scévinus qui se vengeait d'une satire de Néron ; — un Sénéeion, encore son ami intime et le compagnon de ses folies ; -— Lucain , à cause de ses vers, que Néron, par jalousie d'auteur, né lui permettrait plus de lire ; — un complice de la mort d'Agrippine, qui ne se trouvait pas assez récompensé; -^ enfin la courtisane Épicharis, qui se montra plus courageuse que tous ces hommes. — Mais ce qui faisait

1. Beila pares superis facient civilia divos^ Futminibus mânes radiisque ornabit et astris Inque deûm templis jurabit Roma per ambras.

{Phars., VIL)

2. Non tameii ij^nav» post litec exempla virorum Percipienl gentea, quàro sit non aniua virlus Servitium fugisse manu ; sed régna timentur Ob ferrùm, et ssvis libertas uritur armis, Ignoratque datos ne quisquam serviat enses.

{Phars., IV.)

23î NERON.

dominer le côté frivole et libertin du complot, c^était le choix pour l'empire de Calpurniurt Piso, homme de grande famille, de mœurs indulgentes , et qui, dans sa maison de Baies, donnait l'hospitalité aux .ébattements impériaux , mais que de sourdes dénonciations poussaient à la crainte, et que la crainte poussait à risquer tout.

Il y eut un moment étrange. Figurez-vous la conspiration découverte et non saisie, ici captive et torturée , là encore vivante ; ce corps tronqué se remuant toujours y malgré le pied de Néron qui l'écrase ; le palais gardée les rues investies, la campagne battue par des éclaireurs^ Rome sillonnée de patrouilles; Pison libre encore, Pison que Ton presse d'aller au camp et d'appeler à lui les soldats, d'aller à la tribune et d'appeler le peuple ; Néron plein d'épouvante, renfermé dans la villa de Servilius, forteresse pour lui, prison et lieu de torture pour les accusés. Les passions égoïstes qui s'étaient réunies dans ce complot ont crié : Sauve qui peut ! Une partie de la conjuration est prisonnière et enchaînée aux pieds de César ; l'autre est libre et en armes auprès de lui ; elle fait la loyale, la fière, la rigoureuse ; elle interroge, accuse, mepace, conduit au supplice, et néanmoins conspire toujours. Les complices encore inconnus deviennent des bourreaux ; les complices arrêtés , des dénonciateurs. Natalis dénonce Sénèque , innocent peut-être; Scévinus dénonce Lucain; Quinctianus, Sénécion ; Sénécion et Quinctianus , leurs meilleurs amis ; Lucain, sa mère. Un centurion conjuré mène au supplice Plantius Latéranus , qui , seul généreux^ ne le trahit pas; un autre conjuré , chargé par Néron d'aller tuer Sénèque, consulte Fénius Rufus , conjuré lui-même^ qui lui dit dV béir. Enfin, Néron, interrogeant les coupables, est, sans le savoir, entre deux conjurés : Flavius^ centurion, et Fénius

Rufus, préfet du prétoire. Flavius a déjà la main sur la garde de son épée pour tuer César ; le timide Fénius l'arrête : l'empire du monde tint à cela.

Ces conjurés eurent diverses façons de mourir : Pisôn mourut en flattant César dans son testament, pour conserver son bien à une femme qu'il aimait; Lucain, en récitant et corrigeant ses vers; Sénèque, avec une fermeté un peu théÀtrale ; les centurions, avec courage. L'un d'eux , à qui Néron demande pourquoi il a conspiré : « Après toutes tes infamies , dit-il , c'était le meilleur service à te rendre, v» D'autreSy absous par Néron, se tuèrent.

La vengeance dépassa bientôt le cercle de la conspiration. Néron siégeait en conseil entre Tigellin et Poppée, condamnant comme juge quand il y avait un accusateur, donnant ses ordres comme empereur quand il n'y en avait pas'. Quelques-uns furent condamnés àTexi], qui ne savaient même pas être accusés ^. Le consul Yestinus est ami personnel de Néron ; il n'a aucun lien avec les conjurés, et rien ne semble devoir appeler l'orage sur sa tête. Il a rempli ks devoirs ordinaires de sa cbarge , il soupe avec ses amis, quand tout à coup on vient lui dire qu'un tribun l'appelle. 11 passe dans la salle voisine ,.et là on l'engage de la part de l'empereur à se faire ouvrir les veines et à se faire mettre dans un bain, ce qu'il exécute sans mot dire. Aussi pourquoi a-t-il épousé une Statilia Messalina, qui fut pendant quelque temps la maltresse et qui

1. Non crimine^ non accueatore existente^ quia speciem judicis induers non potenit^ ad vim dominaiionis con versus. (Tacite^ AnnaL, XW, 69. Suet.^ 36. Sur Lucain, Martial, I, 9.)

2. Ainsi, la fenune de Scéviuus et GcBsonivs Mazimus, reos fuisse se tantum ex pœna experti. Tac., XV, 72. Ce Goesonius avait pour ami le sculpteur Ovide, qui raccompagna dans son exil. Martial loue ce dévonement : « Néron a condamné Gœsonius; mais toi tu as condamné Néron, dit-il à Ovide. » VII, 43, 44.

sera U famme de Néron * ? Être parent d'un proscrit, l'avoir salué, l'avoir rencontré, était un crime; les enfants des proscrits étaient chassés de Rome, empoisonnés, tués par la faim, égorgés avec leurs précepteurs et leurs esclaves. « Rome était encombrée de funérailles, le Capitole de victimes immolées aux dieux. » Ceux à qui on avait tué un père , un frère , un ami , mettaient des lauriers sur leurs portes, étaient aux genoux de Néron, baisaient sa main clémente. En cette occasion, le sénat le fit dieu.

Ce devait être le tour de la philosophie. Quoique elle se fût tenue à l'écart dans le complot , quoique Latéranus y noble jeune homme, l'eût seul représentée ^ ; si en arrière qu'elle fût, elle n'était pas hors de l'atteinte de Néron. Sénèque avait péri; le jnanteau du stoïcien fut proscrit, la philosophie partit en masse pour l'exil (an 66) ^ : ainsi fut banni Comutus, le maître de Perse ; ainsi le semi-liabuleux Apollonius ; ainsi Musonius Rufus , un des héros du stal* cisme, presque déifié dans le siècle suivant, et qu'un Père de l'Église compte parmi les hommes que Satan a persécutés, quoique païens, par haine de leur vertu ^. Gomme on avait accusé les chrétiens de sortilèges, on acusait les philosophes de magie. Une lutte commençait entre le stoïcisme et les Césars, qui devint le fait dominant de la génération suivante, jusqu'à ce que le stoïcisme, plusieurs fois exilé , revint définitivement au pied de la chaise curule impé* riale, et finit par y monter.

L'orage alla bientôt gronder sur d'autres tètes. Ce vieux

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