De medià poUre die. (Horace
plus d'encre que d'argent. On est député à bon marché ; député, on se contente dfètre conseiller d'état ou directeur général à 10,000 francs (1841) : cela est misérable. Nous en sommes là, grâce à notre jeunesse représentative, à notre candide innocence , disons sérieusement, grâce au meilleur esprit de notre nation.
Chez les Anglais, nos maîtres en fait de gouvernement constitutionel, comme on disait en 1828, on achète pour une grosse somme un siège aux Communes. Chez les Romains, qui eussent été les maîtres des Anglais, on achetait au moins aussi cher la questure ou l'édilité : c'était le début. Comme le peuple nommait et que le peuple était nombreux, l'élection était fort chère. Or la place d'édile ne rapportait rien ; seulement il fallait donner des jeux au peuple : si le peuple était content de vos jeux, il vous nom*mait préteur ; s'il les trouvait trop mesquins, il vous laissait là sans place et sans patrimoine. Aussi, ceux qui voulaient faire fortune donnaieut-ils des jeux magnifiques, et pour cela empruntaient au taux légal de 12 pour 100, quelquefois quadruplé par l'usure ^ Vous sentez que cela devait aller loin ; jugez-en par le budget de quelques no^ tabilités parlementaires (pour emprunter ce barbarisme à notre langue actuelle) : César avant d'être édile devait plus de 7 milKons de fr. ; Milon^ lorsqu'il fut condamné, près de 14 millions; Curion, lorsqu'il se vendit à César, 12 millions ; Antoine, aux Ides de Mars, près de 8 millions*.
Devenu préteur, on passait d'abord un an à juger le stillicidium ouïe mur mitoyen, à protéger l'orphelin et la
1. Un 8énatu8Hïon8ulte^ proposé par Caton en 703^ flxe le taux légal à 12 poar 100, ou 1 pour 100 par mois [usura centesima). L'usure alla parfois jusqu'à 48 p. 100 par an. Cic, ad Attic.j V, 21; VI, 15.
2. Plut., in Casare. Pline, Hist nat, XXVI, 15. Valer. Max., IX, !• Velleîns Pater., II, 48. Cic. Philipp., II, 37.
Veuve, SOUS les yeux des consuls, sous rinspeclion du sénat, sous la férule des Gâtons. Les profits étaient petits, mais au bout de l'année on allait en province ; c'est 1& qu'on relevait sa fortune, qu'on s'enrichissait de deniers siciliens ou espagnols ; de là, on rapportait de belles statues, et, revenu à Rome , on se reposait sur sa chaise d'ivoire au sénat, comme un ministériel émérite & la chambre des lords ; on montrait à ses amis sa magnifique galerie, on protégeait les sculpteurs grecs, on était artiste^ dilettante^ Mécène.
Mais, si on avait de l'ambition, il fallait se ruiner une seconde fois et devenir consul. Ce n'est pas que le consulat, ce pouvoir si précaire et si combattu, fût, alors comme autrefois, le née plus tUtrà de l'ambition romaine. Ce qu'on achetait quelquefois jusqu'à 20 ou 22 millions de sest. S ce n'était pas l'honneur de se pavaner douze mois avec les faiseeaux et la robe de pourpre. Mais, après le consulat comme après la préture, on se faisait donner une province, la Gaule, par exemple, l'Espagne, ou quelqu'un de ces royaumes de l'Asie devenus, sous le nom de provinces consulaires, de simples districts de l'empire, pour le gouverner quatre ou cinq ans , avec une armée à ses ordres, des trésors à sa disposition, droit de guerre et de paix, droit de vie et de mort. La province consulaire, c'était la joie de l'homme embarrassé dans ses afifaires ; c'est là qu'il donnait rendez-vous à ses créanciers pour l'apurement de ses comptes^ qu'il rentrait dans ses déboursés électoraux; une élection était un placement. Les provinces qui nourrissaient les publicains, saturaient l'ordre des chevaliers, donnaient l'abondance et l'oisiveté à la
' 1. V App., de BtU. civ., 11. Cic, ad QuirU,, II, 15; ad AUic,, lY, 15.
canaille romaine, râtablissaient aussi le patrimoine endommagé du patricien ou du noble. Il y avait deux ennemis aux dépens desquels tout le monde s'enrichissait : les provinces et le trésor public.
Tout aboutissait donc à une jouissance d'argent. Ajoutez, comme dernière cause de désordre, le renouvellement annuel des magistratures, vieille précaution contre le despotisme, moins fâcheuse au temps où il y avait plus d'unité dans la nation. Maintenant, c'était l'instabilité régulièrement organisée, la révolution rendue annuelle : chaque automne, pouvoir, magistrats, principes politiques, étaient l'affaire d'une partie de dés sur le tapis vert des comices (pardonnez-moi ce mot). Il y avait sans doute alors de grands publicistes pour prouver que l'activité politique avait besoin de cet aliment, et que c'était là l'essence du gouvernement populaire. Toujours est-il que nul n'était vainqueur ou vaincu que pour douze mois ; le mort pouvait toujours ressusciter, nulle tyrannie tant soit peu durable ne pouvait s'établir : aussi chacun avait-il hâte de prendre sa part d'un butin précaire, de « dévorer ce règne d'un moment, » et de faire servir le pouvoir qui passe à l'acquisition de la fortune qui reste.
Dans cette instabilité de tous les pouvoirs, un seul grandissait. En toute chose il y avait chance d'un prochain retour ; une élection était pour un an, une loi pour moins encore ; mais après une sentence des juges on en avait au moins pour quelques années. Quand on était condamné, exilé de l'Italie, civilement décapité {capitù minor)^ on allait en Grèce ou à Marseille, attendre non plus un simple revirement des comices, une crise ministérielle, mais une révolution véritable. Le pouvoir judiciaire s'accroissait donc par l'inconsistance des autres pouvoirs. Disons un
mot de cette justice, une des plus originales portions de la vie romaine.
Le citoyen romain était un être merveilleusement privilégié. Tous les habeas corpus de la Grande-Bretagne eussent paru insuffisants pour protéger sa personne sacrée. L'esclave, le barbare, l'allié romain, étaient à peu près égaux devant la justice du préteur; les ténèbres de la prison, les fers, les cachots infects étaient le droit commun pour eux ; un magistrat inférieur siégeait seul pour les condamner ; on crucifiait l'esclave, on étranglait l'étranger dans un cul-de-basse-fosse appelé TiUlianum, on jetait son corps sur les degrés, et un croc le menait au Tibre. Mais le criminel romain était autrement respectable : la prison, ce supplice servile, était quelque chose d'atroce et de hideux, le rare châtiment des plus grands crimes'. L'accusé restait libre; un ami le cautionnait, ou bien, pour prouver sa bonne foi, il se remettait à un magistrat qui le recevait dans sa maison, l'y gardait ou ne l'y gardait pas *. Condamné, il n'était ni battu de verges, ni mis à mort; on lui permettait F exil : la peine de mort né pouvait être prononcée que par le peuple.
Mais, si le citoyen romain n'avait rien à craindre de plus que l'exil , par compensation , les chances de l'exil étaient grandes. L'accusation n'était pas la suite légale du crime,
1. « La prison que noe aïeux ont établie vengeresse des plus grands crimes. » Cic.^ m CatiL, l\, 12. Silanus, cherchant à revenir sur son avis, déclare qu'en votant la peine la plus grave contre les sénateurs, il a entendu la prisiiii (dans la délibération sur les complices de Catilina). Ptutarque, in Cicérone, 6. Et César propose horribilem custodiam, Sallust., Cic, Catil,, IV., k, 5. Même sous les empereurs, les jurisconsultes interdisent l'usage de la prison perpétuelle. Ulpien, Digeste XLVIII, tit. 19, loi 8, %9de pœnis. Callistrat.^ Ibid., loi 35. V, aussi 3, de Custod. reor, (xlviii, 3).
2. Libéra custodia, çoXaxïj a^«apw;. Tacite, Annal., VI, 3, 4; V. 8. Diou Caasius, LVIII. Sallust., Cat, 37. Cic, CaiiL, I, 3. Suet., in VitelL, 2. Tit.-Uv., XXXIX, 14.
Taction naturelle des pouvoirs publics ; c'était un duel , une bataille entre deux égaux, une lutte de haine personneDe ou de partis politiques : le premier venu avait le droit d'accuser. Mais on n'accusait pas sans s'être fortifié contre la puissance de son adversaire. Une accusation mettait en mouvement Rome tout entière ; le sénat prenait parti ; du haut de la tribune on échauffait le peuple. Accusateur et accusé avaient trente jours , quelquefois plus ; pour chercher des preuves, acheter des témoins , arracher par la torture des aveux aux esclaves ; l'accusé en habit de deuil j en haillons (sordidatus)^ environné de ses amis en larmes, allait de porte en porte, supplier ses juges, pleurer à leurs genoux. Au jour du champ clos, en plein Forum, chacun comparaissait avec un cortège de défenseurs, de solliciteurs, de patrons (patroniy advocati^ laudatores). Pendant deux, trois jours et plus , se heurtaient toutes les passions , luttaient les témoins , invectivaient les orateurs ; la colère combattait contre les prières, la malédiction contre les larmes ; sous un ciel ouvert et le ciel du midi, en présence de tout un peuple ^ , les passions se développaient autrement que sous les formes resserrées de notre justice domestique ; cinquante, soixante ou quatrevingts juges, le visage ému des passions de l'auditoire, venaient déposer leur suffrage, jusqu'à ce que de l'urne sortit la lettre salutaire (A, absolvo)^ ou bien que le préteur, dépouillant sa robe prétexte, prononçât l'anathème qui interdisait au coupable le feu et l'eau.
1. Cùm tôt parit«r et tam nobiles Forum coarctarent; cùm clientels quoqae et tribus et municipiorum legationes et partes ItaliaB periclitaDtibus âdsisterent; cùm... crederet populus Romanus suâ interesse... (Tacit., de Cousis corruptœ eloqueniiœ, 39.) V. sur le changement qui s'opéra depuis dans les formes extérieures de l'éloquence, )os belles pages de ce Traité (38 et 39) et Quintilien (XI, 3) plein de détails curieux.
La puissance judiciaire était donc le fatum , Tarbitre supérieur des querelles politiques. Mais à qui devait-elle appartenir? Dans quel corps seraient choisis ces juges, ou^ pour parler le langage moderne , ces jurés qui distribuaient l'absolution ou Texil? Les Gracques enlèyentce droit aux sénateurs, et le donnent aux chevaliers (loi Sempronia, an 630). Sylla le rend au sénat (Comélia, 673). Après le procès de Verres, le peuple, révolté de la vénalité des jugements, partage ce pouvoir entre les sénateurs, les chevaliers et les tribuns du trésor , représentants de la pUbs (loi Aurélia, an 679). Nul pouvoir ne fut l'objet de luttes aussi violentes.
Mais quels qu'ils fussent, ces quelques centaines d'hommes ^ entre lesquels se partageait le droit de juger, ne pouvaient échapper à la corruption de leur siècle. Riches, ils menaient siéger avec eux les passions politiques ; pauvres , ils y menaient la faim. Sous la loi de Sylla, le proverbe était, et Cicéron le répète en plein tribunal « qu'un homme riche ne peut être condamné ^; » et Lentulus, acquitté par deux voix de majorité , s'écrie : a J'ai jeté mon argent par la fenêtre, qu'avais-je affaire de cette voix de trop? y> Sous la loi populaire, les juges de Clodius lacquittent , les uns pour de l'argent , les autres pour un salaire plus inf&me ; à d'autres juges qui , sous prétexte de dangers personnels, demandent des gardes : « C'est sans doute , dit-on , pour qu'on ne vole pas votre argent *. »
1. 300 au temps des Gracques. Par la loi de Pompée^ en 697^ 350 selon Patepculus, II, 76; 850 selon Oc, ad Attic, VllI, 16.