Tacite, de Orat
père. — «Mais Claude m'a contraint, crie ce malheureux; je n'ai fait qu'obéir à mon prince. — J'ai lu, dit froidement Néron, j'ai lu dans les mémoires de Claude mon père, que jamais il n'a forcé personne à devenir accusateur. — Messaline Ta voulu, » s'écrie alors l'accusé , qui ne peut démentir ni le César vivant, ni le César mort. — «Messaline ! lui dit-on , oses-tu donc t'avouer l'instrument des vengeances de cette prostituée ? Complice du crime , tu en goûtes les fruits, et tu veux en rejeter la honte sur une autre. » Le sénat prononce le bannissement , la confiscation , sinon la mort ; et ces grandes existences se sont presque toutes achevées dans l'exila
1. Extraire de Tacite la bio^aphie des principaux délateurs : Sous Auguste et Tibère : Cassius Sévérus, exilé une première fois en Crète, s'y fait détester par son éloquence hargneuse et accusatrice; relégué sur le rocher de Sériphe, il y meurt dans la misère (Tacite, Annal., I, 71 ;
IV, 21, 59. Suet., m Aug., 56; m Calig.y 16; de Rhetoribus, Hieronymus, in anno, 32. Senec, Controv., III, Prœf, TertulUen, m Apolog.); orateur habile, fondateur de la nouvelle école (Tacite, de Orat., 19, 26), mais malveillant et <c avide d'inimitiés. »
Sous Tibère : Romanus Hispo. (Tacite, Annni.y I, 74. Senec, Controv,,
V, 34.) — Q. Haterius (senex fœdissîmœ adulation is), orateur célèbre (Tacite , AnnaL, I, 13; II, 33; III, 57; IV, 61; VI, 4) ; Senec, Controv., IV, Prœf; Epist. 40. Suet., in Tiber., 29. — Gotta Messalinns, accusateur d'Agrippine, veuve de Germanicns; accusé à son tour. (Tacite, Annal,, II, 32;
IV,20; V,3; VI, 5). ^Brutidius Nigeret JuniusOtho. (ld.,ibid.,lU,M, V. page 320, à la note.) — Fulcinius Trio, facilis copessendis inimicitiU. (Tacite» Annal., V, 11; II, 28; III, 10, 19.) Il est contraint de se tuer, (/rf., ibid,, VI, 4, 4, 38.)
Sous Tibère, Caligula et Claude : Domitius Afer (/c/., ibid., IV, 52, 66; XIV, 19. Consul en l'an 39.) Sa lutte oratoire contre Caligula. (Ci- dessus, pages 24, 25. Suet., in Calig., 26. Dion, LIX )
Sous Claude : Suilius, d'abord exilé, accusateur de Valérius Asiaticus, ses fraudes et sa perfidie, meurt en exil. (K. page 87.) Tacite, Annal., IV, 31; XI, 1, 5, 6; XIII, 42, 43. J'emprunte plus haut quelques traits au récit de son procès.
Sous Néron : Cossutianus Capito, condamné d'abord pour péculat, rentre au sénat; gendre de Tigellin et accusateur de lliraséa. (/cf., ibid., XI, 6; XIII, 33; XIV, 48, 46; XVI, 17, 28, 33. Hist., IV, 44.)
Sous Néron et les princes suivants : Aquilius Régulus, accusateur des Crassus, accusé sous Vespasien. (Tacite, Hist., IV, 42 et suiv.) — Éprius
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Et quelques années plus tard, sous le règne d'un prince modéré, sous Yespasien, Tacite nous montre un poète comparant sa vie modeste et pp.isible à la vie agitée des orateurs : a Tu me nommes, dit-il à son interlocuteur, Crispus et Marcellus : qu'y a-t-il donc de si désirable dans leur fortune? Est-ce la crainte qu*ils inspirent ou celle qu'ils ressentent? Faut-il les envier, parce que, sollicités chaque jour, ils offensent ceux même dont ils servent les désirs? parce que, engagés dans les nœuds d'une vie de courtisan, jamais le prince ne les trouve assez serviles, le peuple, jamais assez indépendants? Leur grande puissance, qu'estce donc? Le crédit d'un affranchi vaut le leur. Quanta moi , puissent les douces Muses , comme dit Virgile , me conduire dans leur sanctuaire et à leurs sacrées fontaines, loin de ces inquiétudes^ de ces soucis, de cette nécessité de faire chaque jour quelque chose contre ma conscience ! Que le Forum désormais , avec sa folie et ses périls^ que cette renommée , toujours pâle d'épouvante , ne me fasse plus éprouver ses angoisses ! que jamais , ni le bruit des soUiciteurs à ma porte, ni les paroles d'un. affranchi haletant , ne h&tent mon réveil ! Que je n'aie jamais besoin , pour veiller aux chances de l'avenir^ de fedre de mon testament un gage de sûreté pour ma tète ! Que jamais je n'aie trop de fortune pour pouvoir la laisser à qui je voudrai , lorsque viendra le jour que les dieux ont fixé pour moi ! Que je descende au tombeau, non pas hideux et flétri, mais souriant et couronné de fleurs, sans qu'il soit besoin,
Marcellas, l'un des accusateurs dans le procès de Thraséa, commence luimême par être accusé de péculat ; vivement attaqué sous Vespasien. (Tacite, Annal., XII, 4; XIII, 33;^XVI, «2, 28, 33; Hist, IV, 6, 10, 43; de Ont, 5, 8.) — Vibius Crispus. {M., AnnaL, XIV, 28; Hist, II, 10; IV, 41, 4S; de Orat., 8. Suet., in Domit., 3.) — Exemples de châtiments infligés aux délateurs. (Tacite, Annat, IV, 36, 71; VI, 4, 10; XII, 42; XIII, 13, i2; Bist., IV, 44.)
pour les derniers devoirs à me rendre , ou de consulter le sénat, ou d'implorer la pitié du prince * ! »
Yoili pour les délateurs et la justice solennelle. Quant à la justice domestique , sa marche était simple. Caligula cause avec Canius, disciple des philosophes qui ose ne pas être de son avis. A la fin de Tentretien : a Pour que tu ne te fasses pas illusion , lui dit-il , j'ai donné ordre qu'on te men&t au supplice {dtici tejussi). — Gr&ces te soient rendues , excellent prince !» — Et le philosophe rentre chez lui , reste libre et tranquille une dizaine de jours ; puis , comme il faisait une partie d'échecs , un centurion , menant après lui une bande de condamnés , s'arrête devant sa porte et l'appeUe. Canius se lèvè^ prend le centurion à témoin qu'il a gagné la partie, se joint au funèbre cortège, et va, suivi de ses amis, causant avec eux, jusqu'au lieu où s'exécutent les arrêts de la justice de César *.
Sous Néron plus promptement encore, l'épée ou le poison alla droit au but. Un avertissement donné par le tribun , une heure de répit et le choix de la mort ^ étaient les formalités ordinaires. Rome et César s'accordaient pour aimer Cette liberté du suicide ; c'était une politesse de Tempereur pour le condamné , une façon d'être particulièrement miséricordieux. C'était surtout un privilège de la famille impériale : lorsque Caligula fit mourir son cousin le jeune Tibère , il défendit qu'on touchât à cette personne sacrée ; il fallut que le centurion , à qui ce jeune homme tendait la tête , l'aidât à placer la pointe de l'épée sur sa poitrine , et lui enseignât comment on devait s'y prendre pour bien se tuer ^.