PhiL, de Légat Suet., in Calig., 23. Dion, LtX
Si le condamné était paresseux à mourir , Néron envoyait ses chirurgiens <c traiter le malade ^ . d Mais, au reste. César en général était ponctuellement obéi , et Ton se gardait bien de vivre quand il vous ordonnait de mourir. Souvent même on l'entendait à demi-mot ; une disgr&ce était comprise comme un ordre de mort, et Tordre s'exécutait*. On avait renoncé au suicide par la faim , qui servait à gagner du temps et laissait des chances ; c'était bon quand on espérait quelque chose du lendemain : mais la justice de Néron ne se fût pas accommodée de cette lenteur. On adopta comme la mort la plus douce le bain chaud et le coup de lancette dans les veines ; ce fut le suicide à la mode.
Je me sers du terme de mode en un si horrible sujet et ce n'est pas sans un motif. 11 est vrai ; pour quelques disciples des philosophes, pour ceux qui croyaient à l'avenir de leur cause ^ la mort pouvait être un sacrifice destiné à fructifier au profit de la génération suivante. Le parti qui avait eu son chef en Rubellius Plautus, son représentant au palais en la personne de Sénèque, son modèle en Thraséa, en eux tous , ses martyrs ; ce parti, qui devait lutter trente ans encore contre l'esprit impérial , pouvait avoir quelque prétention à ne pas mourir ^utilement. Aussi , quand la sentence était prononcée, quand il ne s'agissait plus que de prévenir l'épée du centurion par une mort qu'on croyait plus libre, la fin» de ces hommes était austère et solennelle. Ils mouraient en causant avec le philosophe Démétrius « de la nature immortelle des Âmes , et de l'opinion des sages
i. Suet., m Ner.y 37.
2. « Tibère avait remis à un autre temps les chars^s sacerdotales destinées aux deux Blaesus. Puis il les considéra comme vacantes^ et les donna à d'autres. Les deux disgraciés comprirent que c'était là un ordre de mort. f'i ils obéirent. » TacitQ, Annal., VI, 40.
sur la séparation entre le corps et rintelligence'.» Sénëque et Thraséa faisaient une libation de leur sang à Jupiter libérateur*. Canius Julius allait au supplice, son philosophe à ses côtés : « Vous me demandez , disait-il à ses amis , si Tàme est immortelle. Je vais le savoir, et si je le puis, je reviendrai vous le dire*. »
Mais pour tous les autres , qu'était-ce que le suicide ? Bien que Néron le conseillât par clémence et qu'on le pratiquât par habitude 9 il n'était même plus utile. Les jurisconsultes de la couronne avaient trouvé un remède légal à cette facilité ancienne d'assurer, par une mort volontaire, son héritage à ses enfants : le proscrit qui se tuait était évidemment ingrat envers Néron, et l'ingratitude envers le prince était un infaillible moyen de nullité contre le testament ^ Le suicide était donc seulement affaire de bienséance et de point d'honneur : on tenait à périr de sa main plutôt que de ceUe d'autrui. Silanus, allié de la &mille impériale , se débat sous le glaive du centurion, lutte seul et nu contre les soldats armés, pour ne pas renoncer à son privilège «et ne pas laisser à un meurtrier vulgaire la gloire de lui donner la mort ^. p Lucain-, que je citais tout à l'heure, et que l'on peut appeler le poëte du suicide, après avoir déploré « que ces grands exemples de mort volontaire n'aient pas instruit la lâcheté des nations , » arrive ensuite, en homme qui ne sait ce qu'il veut , à souhaiter que a la mort soit refusée aux lâches et que le suicide soit un privi-
1. Ainsi, Thraséa à ses derniers moments; Tacite, Annal., XVI, 84. Et Pétrone, au contraire, comme Tacite le remarque : non de immortaiitate animi et sapientum placitis. (XVI, 19.)