Ainsi Mella. Tacite, Annal^ XVI
pour y recevoir le roi d'Arménie^ venant rendre honunage à l'universelle suzeraineté de César. Le frère du roi des Parthes, Tiridate,àla honte des armées romaines, avait chassé d'Arménie le prince vassal de Néron^ et Néron laissait Tiridate en paix, dans l'espérance d'une belle fête. En effet, à force de négociations et de prières^ gr&ce aussi à la crainte qu'inspirait Corbulon, Tiridate se décida à reconnaître la suzeraineté romaine, à déposer son diadème au pied de la statue de Néron, en s'obligeant à venir le reprendre de ses mains. Il arrive donc par terre après un voyage de neuf mois (la religion des mages lui défendait de souiller même d'un crachat les eaux sacrées de la mer *). Il traverse toute l'Italie à cheval, entouré de ses enfants^ des princes parthes ses neveux, et de trois cents cavaliers; sa femme est à cheval auprès de lui, le visage caché par un casque d'or. Toutes les villes le reçoivent en triomphe aux frais de Néron, et surtout à leur détriment. Chaque jour de son voyage coûte^ 800,000 sesterces (203,000 francs), s'il faut en croire Suétone, qui lui-même semble à peine le croire ^.
Néron, qui est venu au-devant de lui à Naples, le conduit à Rome. Rome, couverte de trophées^ illuminée^ ornée de guirlandes, conspire tout entière pour la fête qui se prépare. Au milieu du Forum est rangé par tribus le peuple, portion du spectacle, en toges blanches, couronné de lauriers; sur les degrés des temples, les prétoriens ayee leurs armes étincelantes. Le toit des maisons est couvert de spectateurs. Le théâtre de Pompée est doré tout entier; un velarium de pourpre, semé d'étoiles d'or, au milieu
1, Pline, HisU nai., XXX, 2.
2. Suet., 30. Il est cependant confirmé par Dion, qui dit vingt myriadt^ (de drachmes ou deniers romains), LXIII, i.
duquel est l'image de Néron conduisant un char, en écarte les ardeurs du soleil; aussi ce jour fut-il appelé la. journée d^or. Dès le matin , Néron , en habit de triomphe, vient s'asseoir sur sa chaise curule. Tiridate s^agenouille devant lui, et le peuple, façonné aux acclamations solennelles, le salue d'une clameur si grande , que le barbare en est épouvanté. (( Seigneur, dit ce roi d'Orient au citoyen de Rome QEnobarbus, le descendaiit d'Ârsace, le frère des rois parthes vient se reconnaître ton esclave; tu es mon dieu^et je suis venu t'adorer comme j'adore Mithra (le soleil). J'aurai le sort que tu voudras bien filer pour moi ; car tu es mon destin et ma fortune. » Néron reprit : <k Tu as eu raison de venir me demander la couronne; ce que n'ont pu tes frères ni ton père, je te fais roi, afin que l'univers sache que j'ôte et donne les royaumes. » Tiridate alors monte près du trône , baise les genoux de Néron, qui lui ôte sa tiare et lui met le diadème ^.
Tiridate repartit avec 100 millions de sest. (2S,400,000 f.) donnés par Néron (ce rusé Barbare avait su se faire payer son hommage), n'en méprisant pas moins le prince qu'il avait vu jouer sur le théâtre et parcourir l'arène avec l'habit vert et le bonnet des cochers. Ce qui nous étonne aujourd'hui l'étonnait lui-même : il ne comprenait pas que l'àpre soldat , le vieux Romain , Corbulon , restât l'humble sujet de ce comédien; la royauté despotique de l'Orient elle-même ne lui avait pas révélé le secret de l'incompréhensible asservissement des Romains. « Tu as, ditil à César, un bon serviteur dans Corbulon , » mot dont Néron ne comprit pas l'ironie.
Mais Rome a vu assez de fois les triomphes de Néron. La
i. F. Xiphil. ex Dion, LXIII; Suel., in Ner., 13, 30; Pline, Hist. nat,, XXX, 2; XXXIII, 3. Tacite, XV, 17, 18.
Grèce, patrie des arts , a besoin de lui comme lui d'elle. Chaque jour des députés des villes grecques viennent lai apporter des couronnes pour des combats où il n'a pas combattu ; il les admet à sa table ; il chante devant eux : ingénieux et servile, Tesprit grec sait trouver encore des formes d'adulation nouvelles quand Rome croit les avoir toutes épuisées, et Néron, enchanté, s'écrie : Seuls les Grecs savent entendre, seuls ils sont dignes de mes talents et de moi ! — Une fois déjà, il a été sur le point de partir pour la Grèce : il parcourait les temples, faisant ses adieux à ses parents les immortels, lorsqu'il s'assit, et saisi d'une fjBdblesse subite^ ne put se lever qu'avec peine. Eflfrayé de ce présage, il déclara qu'il lui en coûtait trop de s'arracher à l'amour de son peuple. — Mais aujourd'hui quel présage troublerait sa félicité ? Son affranchi HéUus sera assez bon pour gouverner Rome, et suivre tranquillement la voie toute tracée des proscriptions. Hélius a tous les pouvoirs de Néron , il versera le sang; Polyclète s'emparera des biens : Rome peut se consoler de l'absence de César.
Que la Grèce donc se réjouisse, son prince lui arrive ! Ce n'est pas seulement son cortège habituel de mille voitures, ces mules ferrées (ou plutôt chaussées) d'argent, ces muletiers revêtus de magnifiques étoffes, ces coureurs, ces cavaliers africains avec leurs riches bracelets et leurs chevaux caparaçonnés ^ C'est de plus une armée entière, assez nombreuse pour vaincre tout l'Orient si elle était composée d'hommes ; soldats dignes de leur général , qui ont pour arme la lyre du musicien, le masque du coigiédien, les échasses du saltimbanque. Que la Grèce se réjouisse ! Un hymne chanté par Néron a salué son rivage ; le maître du monde lui donne toute une année de joies et d'inces-
\ . Suet., in Ner., 30.
santés fêtes; les jeux d'Olympie, les jeux Isthmiques , tous ceux qui se célèbrent à de longs intervalles, seront réunis dans ces douze mois. Néron peut bien changer Tordre établi par Thésée et par Hercule *.
Ainsi il parcourt (an 67) toutes ces villes homériques , servilement abaissées aujourd'hui sous la royauté d'un Osque ou d'un Sabin. Il s* élance dans toutes les lices, prend part à tous les combats; toujours vainqueur, même à Olympie, où, sur un char traîné par dix chevaux, le maître du monde s'est d'abord laissé tomber dans la poussière , puis s'est trouvé trop ému de sa chute pour continuer la lutte. Il n'en a pas moins, à la fin de la course , proclamé, comme d'ordinaire (car il est lui-même son héraut) : « Néron César, vainqueur en ce combat, donne sa couronne au peuple romain et au monde qui est à lui ! 9 Ni aujourd'hui , ni dans le passé , Néron ne doit avoir de rival : les statues des vainqueurs d'autrefois sont renversées, traînées dans la boue , jetées aux latrines. L'athlète Pamînenès , après de nombreuses victoires, vit retiré, vieux, affaibli; que Pammenès reparaisse dans la lice : Néron prétend lui disputer ses couronnes; après l'avoir vaincu, il aura le droit de briser les statues de Pammenès. Malheur à qui est condamné à être son adversaire ! Vaincu d'avance , il n'en est pas moins exposé à toutes les manœuvres d'un inquiet rival ; Néron l'observe, cherche à le gagner, le calomnie en secret, l'injurie en public, lui jette des regards où la menace n'est que trop éloquente. Un jour (faut-il en croire Lucien?), certain chanteur, trop plein de sa gloire, s'oublie jusqu'à chanter mieux que Néron ; le peuple luimême (comme autrefois à Rome, au milieu d'une lecture
1. V. sur le voyage de Néron en Grèce, Suet., ihid., 22, 24; Xiphii., LXllI; Philoslrale, V, 2, 3. Lucian. in Nerone,
de Lucain , malgré la présence et la jalousie de Néron , des applaudissements s'élevèrent et perdirent le poète) , le peuple artiste de la Grèce écoute ravi ; quand tout à coup, par ordre du prince, les acteurs qui jouaient avec ce malheureux le saisissent, Tadossent à une colonne, et lui percent la gorge avec leurs stylets.
À Corinthe, César, qui ambitionne toutes les gloires, se rappelle le projet plusieurs fois essayé de la coupure de Tisthme ; entreprise gigantesque dont la nature a , pendant des siècles , refusé le succès à Tindustrie humaine, et que semblait interdire une superstitieuse terreur. Devant les prétoriens rangés en bataille, Néron sort d'une tente dressée sur le rivage, harangue ses soldats , chante un hymne à Amphitrite et à Neptune, reçoit en dansant , des mains du proconsul , un pic d'or, en frappe trois fois le sol , et recueille quelques grains de poussière qu'il emporte dans une hotte, aux acclamations de tout le peuple. Des milliers d'hommes travaillèrent après lui , soldats, esclaves, condamnés , six mille prisonniers juifs envoyés par Yespasien, bannis ramenés du lieu de leur exil (et parmi eux le philosophe Musonius), criminels sauvés de la mort pour venir concourir à la grande œuvre de l'empereur. En soixante-quinze jours, on avait ouvert un canal de quatre stades, la dixième partie du travail, lorsque tout à coup vint l'ordre de s'arrêter*. Hélius rappelait à Rome son souverain ; une conjuration s'y tramait, disait-il. — a Tu devrais plutôt souhaiter, lui répondait Néron, non que je revienne promptement, mais que je revienne digne de Néron. » 11 fallut qu^Hélius vint lui-même en sept jours pour Tarracher à ses triomphes .
1. V, Xiph. Jbid. Suet., in Ner., 19; Pline, Hisf. nat, IV, i; Lucien, in Ner.; Josèphe, de Beilo, III, 36; Phiiost., in ApolL, IV, 8.