Tacite, Hist,, I
3. Suet., in Ner,, 47. Plutarq., in Galbd, Tacite, BisL, 1, 53.
SA CHUTE. 29i
d'un empereur; Rome en était déjà au point que cette pompe fût un accessoire obligé de l'usurpation.
Pendant ce temps , que faisait Néron ? A la première nouvelle, il s'est peu ému. Il était à Naples, sa bonne ville ; il tressaille de joie à l'idée du pillage des Gaules ; il va voir des athlètes. — Les nouvelles deviennent plus graves, il ne s'inquiète pas encore, et reste huit jours sans donner un ordre ni faire une réponse. — Rome se remplit des proclamations injurieuses de Yindex. Néron écrit cette fois au sénat qu'il ne peut venir, parc^ qu'il a mal à la gorge et qu'il nuirait à sa belle voix; que d'ailleurs Yindex est bien sot de l'appeler « mauvais musicien, )» lui qui a donné tant de soins et tant d'années à cet art ; que chacun peut juger si personne chante mieux que lui ; que l'absurdité de ce reproche doit faire mesurer la valeur des autres. — Les nouvelles sont plus inquiétantes encore, il part pour Rome ; mais , sur la route, un bas-relief qu'il rencontre et qui représente un Gaulois traîné aux cheveux par un Romain, lui semble un présage favorable : il oublie ses craintes, saute de joie, envoie un baiser au ciel. Arrivé à Rome^ il délibère quelques instants avec les principaux du sénat, puis il passe le reste du jour à leur montrer un orgue hydrôulique d'invention nouvelle : « Nous entendrons cela sur le théâtre, dit -il, avec la permission de Yindex. y> — Mais survient la grande nouvelle : ce n'est plus une simple émeute de provinciaux ; c'est une armée romaine qui le trahit ; Galba s'est révolté ! Cette fois Néron tombe comme mort , demeure longtemps sans mouvement et sans voix. Revenu à lui, il se frappe la tète ; sa nourrice veut le consoler : « C'en est fait ! s'écriet-il; il lui arrive ce qui n'est arrivé à nul autre prince : il perd son empire avant de mourir. >/ Un César s'attendait bien à être assassiné,' non pas à être détrôné. — Je ne sais
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quelle nouvelle plus favorable lui est apportée : son Àme futile a secoué toute sa peur ; il est à table, il chante des couplets contre ^index et Galba; il accompagne de ses gestes le son d'une musique folâtre ; il se fait porter au théâtre en cachette , et envoie dire à un acteui* qu'on applaudissait : « Tu abuses de mon absence ! )>
L'ivresse impériale Ta repris : « Tous les généraux, ditil, conspirent avec Galba ; il va les envoyer tuer, il va faire mourir tous les exilés^ égorger tout ce qu'il y a de Gaulois dans Rome , mettre le feu à la cité , empoisonner le sénat dans un festin, et si le peuple y trouve à redire, lÀcher sur le peuple les bêtes du cirque , dignes auxiliaires de sa police. » Extravagances d'un poltron enivré ? fables inventées par la colère du peuple ? je ne sais, voilà du moins quels projets on a prêtés à Néron.
Mais, avant tout, il faut la guerre : mot étrange pour Néron, qui n'a jamais guerroyé que de loin. Le sénat a déclaré Galba ennemi public , sauf à rendre plus tard le même édit contre Néron. César rappelle ses troupes prêtes à partir pour le Caucase, forme une légion des matelots, ses gardiens de Misène et les complices de la mort d'Âgrippine. Il est magnifique envers les dieux; il leur voue, s'il est vainqueur, un spectacle où il se fera entendre à eux sur l'orgue, la flûte et la cornemuse, et terminera en dansant le ballet de Tumus. Ses préparatifs guerriers sont poussés à la hftte : des chariots sont déjà faits pour porter ses orgues; les courtisanes du palais coupent leurs cheveux, s'arment de haches et de boucliers, forment une légion d'amazones. Quant à lui, après avoir, en signe de guerre, arboré les faisceaux, sortant de table appuyé sur l'épaule de ses amis, l'àme attendrie par les joies du festin, il ne rêve plus que le drame larmoyant, au lieu du
mélodrame sanglant de la veille : oc Une fois arrivé dans la province, en présence de Fennemi, il s'avancera sans armes, et, sans dire une parole, il se mettra à pleurer. Tous seront touchés; on s*embrassera , et Ton chantera un hymne de triomphe qu'il fait déjà composer! »
Cependant Rome murmure; une levée se fait; on est réduit à enrôler des esclaves. Néron exige d'énormes impôts ; on refuse de payer. Le peuple de Rome ne sait ce que c'est que prendre l'épée ou payer la taxe. — « Que Néron, dit le peuple, fasse rendre gorge à ses délateurs! r» Rome souffre de la disette, pendant qu'un navire d'Alexandrie apporte au lieu de blé^ de la poudre du Nil pour les élégants lutteurs du palais. La nuit retentit de quolibets contre Néron S et tout à coup ce pouvoir colossal ne se fait plus obéir dans les carrefours de Rome. Puis viennent les rêves et les présages. Néron a vu des fourmis qui le dévoraient (Tibère eut une imagination pareille); Néron a vu son cheval favori, Asturcon, changé en singe, sauf la tête qui hennit en mesure; le mausolée d'Auguste s'est ouvert, et une voix en est sortie qui appelait César par son nom ; dans le dernier rôle qu'il a chanté, Néron est tombé en prononçant ce vers :
« Père, mère, épouse, me poussent à la mort ! »
Enfin il se voit en songe au théâtre de Pompée; les statues des quatorze nations de l'empire s'ébranlent de leur place, descendent vers lui et l'investissent : image vive de ce mouvement universel qui portait le monde contre lui^ et que pourtant il ne connaissait pas encore tout entier. La révolte en effet marchait sans obstacle. Galba, dont
1. « Etiam Gallos eum caniando excitasse... » Noctibus jurgia simulantes. . . vinflicem poscebant. (Suet., m JV^*., 45.)
Néron avait confisqué les biens à Rome, confisquait en Espagne ceux de Néron, et trouvait des acheteurs. Yindex, dont il avait mis la tête à prix, répondait : <« Néron promet dix millions de sesterces à qui me tuera; je promets ma tète à qui m'apportera celle de Néron ! » quand tout à coup surgit un mouvement nouveau, que l'insuffisance des récits venus jusqu'à nous, et surtout la perte des écrits de Tacite, ne nous permettent pas de bien apprécier. Yirginius, commandant de la Germanie supérieure, marcha contre Vindex. Cependant, après une entrevue^ ils étaient sur le point de s'entendre, quand les légions d'elles-mêmes commencèrent l'attaque. Vingt mille Gaulois périrent ; Yindex se tua. Yirginius, patriote romain ou sage ambitieux, refusa l'empire de la main des soldats^ et proclama souverain le choix du sénat et du peuple : prudent refus qui lui valut le rare bonheur d'échapper pendant trente ans aux défiances de tous les Césars, et de mourir, à quatre-vingttrois ans, chargé d'honneurs, vénéré de Rome parce que sa vertu l'avait mis en dehors d'elle, loué solennellement par Tacite, et, comme dit Pline, ayant assisté au juge* ment de la postérité sur lui-même ^
En même temps, une de ces alarmes dont rien ne peut rendre compte détruisait les espérances de Galba : ses soldats lui obéissaient mal, une partie de sa cavalerie fut au moment de l'abandonner. Des esclaves, apostés par un a&anchi de Néron, furent surpris prêts à le poignarder. Quand il sut la mort de Vindex, il se retira dans une ville d'Espagne, écrivit à Yirginius, puis songea à se tuer. Le mouvement soulevé contre Néron était donc étouffé
1. « Sus posteritati interfuit. » — Sur ce mouvement et sur Yirginius lui-même, Y. Xiph., LXIII; Piut.. in Galba; Suet., m Ner., 47; m Galbd, H ; Tacite, ibtd; Pline, Ép. II, 1 ; VI, 10; IX, 19.
comme de lui-même , et par cette seule terreur que la puissance impériale inspirait.
Mais Néron ne le sait pas : il vient d'apprendre les défections nouvelles qui ont suivi celle de Galba; il se lève au milieu de son repas, renverse la table, brise deux coupes de cristal qu'il aimait. Rome, les provinces et l'armée lui manquent à la fois ; il demande du poison à Locuste, se retire dans les jardins de Servilius *, pense à fuir. L'Orient peut lui servir de refuge. Les astrologues, en lui annonçant sa chute dans Rome, lui ont promis l'empire de l'Asie. Des Juifs flatteurs ont fait de lui leur Messie ; ce peuple, depuis trente ans que les prophéties sont accomplies, partout en quête de son Christ, applique à Néron, comme plus tard il appliquera à Yespasien, des oracles répandus , selon Tacite , dans tout l'Orient ; on promet à Néron la royauté de Jérusalem *. Néron ne serait-il plus roi, il sera encore grand artiste : la lyre, ornement de sa grandeur sera la ressource de sa disgrâce ; il ira chanter à Alexandrie (remarquez cet attrait pour l'Egypte commun à Caligula, à Germanicus, à Yespasien) ; « le virtuose ne trouve pas de terre qui ne le nourrisse ^. v> — Mais la lâcheté de Néron enhardit chacun à lui résister. Les officiers du prétoire refusent de le suivre dans sa fuite; l'un d'eux même lui dit : a Est-il donc si dur de mourir*? » Il ira demander aux Parthes un asile ; il ira se jeter aux pieds de Galba , il ira au Forum en habit de deuil ; du haut des rostres, il implorera la pitié du peuple, demandant comme retraite la préfecture de l'Egypte. Il ne peut se faire à
1. Entre la voie Appia et la route d'Ostie, près du bastion actuel de Saugallo.
2. Suet., m Ner., 40. /rf., in Vesp.. Josèphe, de Bello. Tacite, Htst., V.