Usquè adeô ne mori misemm est? (Virgile
envisager la mort : il a déjà dans son portefeuille une harangue toute prête à adresser au peuple. Mais non; la populace , avant qu'U soit au Forum , l'aura déchiré. 0«« fera-t-il donc?
Tout pourtant est encore dans Tordre accoutumé; les prétoriens veillent à sa porte. Après une longue agitation, Néron s'est assoupi. Au milieu de la nuit, il se réveille ; les prétoriens ne sont plus à leur poste ! Il envoie chez ses amis : nul ne répond ; TigeUin l'a abandonné ! Suivi de quelques affranchis, il va frapper de porte en porte ; les portes demeurent fermées. Il revient dans sa chambre ; les of&ciers de sa chambre ont pris la fuite. Son lit a été pillé, et on n'a pas même eu la triste pitié de lui laisser .sa boite de poison. N'y aurait-il pas du moins un gladiateur pour le tuer? Il ne s'en trouve pas. « Je ne puis donc, s'écriet-il, trouver ni un ami ni un ennemi ! » C'est bien le mot de Suétone : le monde le quitte.
Il faut expUquer cette catastrophe dernière. Celui qui renverse Néron n'est ni Vindex, ni Galba; c'est un ignoble personnage; bâtard, disait-on, d'une courtisane et d'un gladiateur, mais selon lui, de Caligula; Nymphidius, devenu préfet du prétoire pour avoir aidé à vaincre la conspiration de Pison *. Cet homme se mit en tète de terminer une lutte dont l'issue était encore douteuse. Il comprit que les soldats devaient se dégoûter un peu de cet empereur fugitif, et ne pas tenir beaucoup à verser leur sang pour sa royauté égyptienne. Il leur annonça que Néron était déjà parti, se fit de son chef le mandataire de Galba, et promit au nom de celui-ci 30,000 sesterces à chaque prétorien et 5,000 à chaque légionnaire (ce qui, au compte
i. Tacite, Annal,, XV, 72. //«/., I, 5, PluUrq., in GalhA.
de dix mille prétoriens et de deux cent mille légionnaires, faisait une somme de 322,000,000 de francs) : promesse impossible à tenir, que Galba n'avait pas faites et que pourtant il paya de sa vie.
Par suite de cette promesse, les prétoriens, seule force de l'empire, quittèrent donc leur maître *. Pour ce qui me reste à dire, je citerai Suétone. Il est bon de juger de son style, et de voir si l'on peut accuser de partialité ce procès-verbal écrit avec tant de minutie et d'indifférence.
<x Néron voulut se jeter dans le Tibre : mais il s'arrêta, et comme il désirait, pour se recueillir, un lieu un peu plus retiré, Phaon, son affranchi, lui offrit sa maison hors de la ville, entre la voie Salaria et la voie Nomentana, vers le quatrième mille » (près du lieu appelé aujourd'hui 5crpentara). « 11 était nu-pieds et en tunique ; il revêtit une pœnula (manteau à capuchon) de couleur fanée, mit un mouchoir devant sa figure, et monta à cheval, accompagné seulement de quatre hommes, <ftnt l'un était Sporus. Déjà effrayé par un tremblement de terre et par un éclair qui se montra devant lui, il entendit en passant auprès du camp les cris des soldats qui le maudissaient et faisaient des vœux pour Galba. Un passant même vint à dire : « Voilà des gens qui poursuivent Néron !» et un autre leur demanda : « Quelles nouvelles y a-t-il à Rome de Néron?» L'odeur d'un cadavre jeté sur la route effraya son-cheval ; ce mouvement découvrit sa figure ; un ancien soldat du prétoire le réconnut et le salua. Arrivés au lieu où il fallait quitter la route, ils abandonnèrent leurs chevaux au milieu des buissons et des épines, et ce fut à grand'peine que , par un chemin semé de roseaux et en étendant ses
J. Tâcite, Hiêt, I, 5. Plut., ibid. Snet., m Ner., 47.
habits sous ses pieds, Néron put parvenir au mur de derrière de la villa. Phaon Texhorta à se cacher dans une sablonnière^ en attendant qu'on lui préparât les moyens d'entrer secrètement dans la maison ; il répondit qu'il ne voulait pas être enterré vif, demeura là quelque temps, et but dans le creux de sa main un peu d'eau de la mare voisine, a Voilà donc, dit-il, le breuvage de Néron ' ! » Ensuite il enleva de sa pœnàla déchirée par les buissons les épines qui y étaient entrées, et puis, se traînant sur les pieds et sur les mains, par un passage étroit qu'on venait de creuser sous terre, il rampa jusque dans la cellule la plus proche^ où il se coucha sur un lit garni d'un mauvais matelas et d'une vieille couverture. Tourmenté par la faim et la soif, il refusa néanmoins du pain noir qu'on lui offint, mais but un peu d'eau tiède. Chacun le pressant ensuite de s'arracher au plus tôt à tous les outrages qui le menaçaient , il fit creuser devant lui une fosse à sa mesure, ordonna de réimirf s'il se pouvait, quelques débris de marbre, d'apporter de l'eau et du bois pour rendre les derniers soins à ses restes, pleurant à chaque parole et répétant : « Quel grand artiste le monde va perdre * ! »
a Cependant arriva un courrier de Phaon, dont il saisit les dépèches ; il lut que le sénat l'avait déclaré ennemi public et condamné au supplice des lob anciennes ; et comme il demanda quel était ce supplice, on lui répondit que le condamné, dépouillé de ses habits, était obligé de placer sa tète dans une fourche, que là on le battait de verges
i. « HsBC est Neronis decocta. » ^ Décoda était une eau chauflée que Too faisait ensuite rafraîchir dans la neige. Cette recherche était de rinveniion de Néron. Pline, Hist nai., XXXI, 3.