F. l'éloge de Catilina^ par Cicéron. Pro Cœlio^ 5, G
COIIMBNCEMSNTS JUSQV'a LA GUERRE CIVILE. 93
patriciens^ élégante de boudoir, qui se frisaient, se parfu* maient, portaient des tuniques à larges manches et des robes de pourpre transparentes; qui jouaient, s'enivraient, dansaient nus dans les festins, mais n'en étaient pas plus disposés à tenir Rome quitte de la réhabilitatiop qu'elle devait à leur banqueroute et des consulate qu'elle devait à leur nom : — ainsi, de tout autres hommes,'(des misérables, parfois profondément dévoués, bravi sans emploi, gladiateurs sans maîtres, assassins à grand'peine absous par des juges payés : — ainsi, toute l'Étrurie vaincue ou victorieuse, vétérans de Sylla ou proscrite de Sylla (n'avons-nous pas vu marcher dans le même parti, de 181 S & 1830, les serviteurs de Napoléon et les vieux républicains ses ennemis?) : — ainsi, même des femmes ; co\n*tisanes vieillies, femmes nobles auxquelles le libertinage échappait, femmes lasses de leurs maris, qui cherchaient une occasion de devenir veuves impunément; — en un mot, tout ce qui avait un compte à régler avec la république, tout oe qui réclamait d'elle impunité de crimes, abolition de dettes, fortune, plaisirs, honneurs même (quand on était Sergius ou Cornélius on ne s'en passait pas si aisément); gens de tout parti, de toute condition, de toute origine '.
Plus loin, des hommes prudente laissaient le nuage se former et, comme nous disons, voyaient venir ^ : c'étaient des riches qui eussent liquidé leurs affaires en vendant une villa; mais la villa leur tenait trop au cœur, une révolution valait mieux ^! c'étaient soixante-quatre sénateurs
1. Sur la composition de ce parti, V. Salluste^ 6^ il, 38^ et surtout Cic.^ CaHL, II, 8, 9, 10. Pro Murenâ, 24-26, 37.
2. Eraot pnetereà complures paul6 oocultiùs consilii hujusc*; participes DobUes. (Sallust, 17.)
3. C'est à ceux-là que Gioéron dit ce mot : Errant qui tabulas novas à Catilinà exspectant... Tabulas quidem proferam, verùm auctionarias. {Idi)
9i JULES CESAR.
qu'un coup de stylet du censeur avait rayés et qui s'agitalent pour renb^er au sén^t; c'était peut-être le spéculateur Crassus, spéculant même sur cette guerre contre les riches; peut-être César qui menait le peuple de Rome» et qui aurait essayé cette occasion de conquérir le pouvQÎr s'il n'e&t jugé Catilina de taille à le lui disputer.
Ce n'était pas, du reste, une intrigue, un complot nocturne ; à vrai dire, ce n'était pas un complot, c'était un Sait qui levait la tête et allait droit son chemin. C'était la querelle du riche et du pauvre (ou plutôt de l'appauvri) ^ miss à nu, affichée publiquement; cette question, qui est au fond de toutes les questions politiques et apparaît quand elles sont vidées, ne se posa jamais plus franchement. Catilina est un pauvre de bonne maison. C'est le noble flamand qui met l'écu à son chapeau et se fait chef des gueux;; c'est Goetz de Berlichingen^ le seigneur féodal qui commande la révolte des paysans. Cette misère patricienne accueille toutes les misères roturières : « Pauvres et malades, leur dit-il, défiez-vous des riches et des forts. Voyez qui je suis, ce que je dois, ce que je puis faire. Prenez un gueux pour être le porte-étendard des gueux *. m
Aussi son étendard est-il déployé : ce n'est pas en s^Qrçt qu'il soutient cette jeunesse perdue, lui fournit argent, maîtresses^ chiens et chevaux, tout cela sur la fortune qu'il n'a pas; qu'il encourage tous ces gentilshommes vemer9, qu'il touche dans la main à tous ces truands : avec la vie en plein air de Home, tout cela se voit. Chacun a vu l'éclair insultant de ses yeux; chacun peut savoir ses superstitions ministres, cette aigle de Marins qu'il a prise pour son dieu, à laquelle il a écigé chez lui un sanctuaire, et offre, dit-on,
!• Ciç., Catil.,
. COMMENCEMENTS JUSQU'a LA GUERRE CIVILE. »5
des libations de sang humain. Sa vie passée : le meurtre d'un fils pour épouser une seconde femme ' ; quatre accusations, de meurtre, d'inceste avec une vestale, de conspiration' et de brigue ; quatre acquittements obtenus en dépit de l'évidence : rien de tout cela n'est secret domestique ou a£E&ire de famille. 11 vend ses troupeaux et garde ses pâtres; il a demandé deux fois le consulat; il vient d'échouer contre Cicéron; il demande encore le consulat, il le demandera tant que la révolution ne sera pas faite. Au Champ de Mars, où il vient solliciter les électeurs, tout ce qu'il y a de proscrits, de sicaires, d'aventuriers, lui fait cortège. Cicéron menacé ne sort pas sans escorte et montre une cuirasse sous sa toge. Croyez-vous que Lucius Catilina se cache? Voilà ce qu'en plein sénat il a répondu à Cicéron : « Il y a deux corps dans la république : l'un faible , mais qui a une tète (le sénat) , l'autre puissant, mais qui n'en a pas (le peuple) ; je serai cette tète qui lui manque. x> — Caton le menace de l'accuser : •*» « On allume l'incendie contre moi, je l'éteindrai sous des ruines. »
C'est donc un parti plus qu'un complot, des révolutionnaires plus que des conspirateurs. L'évidence du péril a seule fait porter Cicéron au consulat, et Cicéron, dès les premiers jours de sa charge, haranguant le peuple^, a désigné Catilina et parlé clairement de ses projets. Mais il y a de ces moments où, en présence d'une crise imminente, on est d'accord pour dissimuler et pour attendre : nul n'ose aller droit au fait et tirer à boulet sur le nuage. Autrefois le sénat eût nommé un dictateur, et son maître
i. Sallust., 15.
2. C'est la conspiration patricienne dans laquelle Géaar fut compromis. Y, ô*4m8U8. Sur les antécédents, de Catilina, voyez les curieux fraJ^oMots de Cicéron t» To^d candidà, etc., Q. Cic, de Petitione consulatûs.