‹ Les CésarsChapitre 38 sur 321 · Plut., in Cicérone · texte numérisé non relu

Plut., in Cicérone

COMMENCEMENTS JUSQU'a LA GUERRE CIVILE. <0l

de son drapeau national^ le drapeau du débiteur récalcitrant, ne mettre sur pied que quelques milliers de pâtres, de bandits, de paysans en faillite, de vieux légionnaires endettés, et, après avoir conquis sa liberté politique, désespérer de sa liberté corporelle.

Le manifeste de ces révoltés italiens est énergique et curieux. Les termes tels que Salluste nous les transmet ne sont pas authentiques, sans doute, mais le fond de la pensée doit être exact. Il est adressé par le chef de ces révoltés à un général du sénat :

« Imperator, nous attestons les dieux et les hommes que si nous avons pris les armes, nous ne voulons pourtant pas mettre qu péril ou la patrie ou nos concitoyens. Nous ne voulons que protéger nos personnes. Misérables et pauvres que nous sommes, la rigueur et les violences de nos créanciers nous ont enlevé à presque tous notre patrie, à tous notre réputation et notre fortune. On nous refuse jusqu'au bénéfice des lois anciennes; on ne nous permet point, par l'abandon de nos biens, de sauver notre liberté: telle est la dureté et des usuriers et du préteur ! Souvent l'ancien sénat eut pitié de la plebs^ et par ses décrets porta remède à la misère publique ; de notre temps même, on a ainsi libéré les patrimoines grevés à l'excès, et, de l'avis de tous les gens de bien, il a été permis de payer en cuivre ce qu'on devait en argent *. Souvent aussi, la plebs, poussée par des désirs ambitieux^ ou provoquée par l'arrogance des magistrats, s'est séparée du sénat. Mais, quant à nous^ nous ne demandons ni la puissance ni la fortune, ces grandes causes de combat entre les hommes, nous demandons seulement la liberté, qu'un

1. Loi Valéria en 667. Les dettes se trouvèrent par là réduites des trois quarts. Velleius Patercul., 11^ 23. Sallust., Cai., 33.

honnête homme ne consent à perdre qu'avec la vie. Nous vous supplions, toi et le sénat, prenez garde à la misère de vos concitoyens. Rendez-nous la sauvegarde de la loi que le préteur nous refuse, et ne nous mettez pas dans la nécessité de chercher une mort quelconque, mais une mort du moins qui ne sera pas sans vengeance, »

C'est à ces alliés qu'était arrivé Catilina, débarrassé de son cortège de jolis danseurs et d'élégants patriciens ; Catilina soldat de Sylla, peut-être d'origine étrusque^ peutêtre, comme devaient l'être bien des familles patriciennes, lié par des rapports de patronage aux races italiques, mais surtout Catilina pauvre, aventurier, proscrit. L'Étnirie, cette terre si cruellement ravagée par l'épée de Sylla, se souleva à son approche ; les pacages de l'Apennin lui envoyèrent leurs p&tres armés d'épieux, et les forêts leurs bandits ; les vétérans de Sylla, les colons militaires d'Arezzo et de Fésules, reprirent leurs vieilles épées; les esclaves lui vinrent en foule^ mais par orgueil patricien ou par un reste de probité , il les repoussa : et néanmoins d'un camp de deux mille hommes, il eut bientôt formé deux légions (environ douze mille hommes).

Il se passa ainsi près de deux mois. Catilina avait commencé par attendre l'explosion du complot dans Rome, et le soulèvement de Italie ; le sénat avait peu de troupes et craignait beaucoup; mais les villes dévouées à sa cause * contenaient l'Italie, veillaient sur Rome^ et la débarrassaient de ses hôtes dangereux, les gladiateurs.

1. On voit que Cicéron compte sur elles : Jàm verô urbes municipiorum ooloniaranique respondebunt Catiline tumulis silvestribuB. {CatiL, II» il, 12.) F. la conduite de la préfecture de Reate. {CatiL, III, 2), le décret rendu par Gapoue {pro Sextio, 4). Le Picenum^ l'Ager Camertinus, la Gaule cisalpine, étaient favorables à Catilina; Naples était contre lui {pro Sylld^ 19), K, aussi Cic, Catil., II, 3. Fro Sextio, 4. Sallu8t., 42. Appien, II.

COMMENCEMENTS JUSQU A LA GUERRE CIVILE. tOa

Aussi, quand arriva la nouvelle du supplice des conjurés, les trois cparts de l'armée de Catilina désertèrent. Il ne lui resta guère avec ses affranchis que les soldats de Sylla, les plus sérieux partisans de sa cause. Les troupes du sénat approchaient. Une armée lui ferma l'entrée de la Gaule cisalpine; une autre était entre Rome et lui; il n'avait plus de vivres, il avait abandonné ses bagages. Il prit son parti en homme de cœur, redescendit TApennin, se posta au pied ( près de Pistoie ). Il avait en Cace de lui le consul Antonius son ancien ami, assez favorable à sa cause, mais qu'en lui cédant un riche proconsulat Cicéron avait gagné. Cicéron fit même en sorte que le jour du combat Antonius eût la goutte; un officier de fortune commanda l'armée. Il n'y avait guère de part et d'autre que de vieux soldats appelés à la hâte pour la révolte ou pour la défense. Aussi le combat fut-il acharné. Nul homme de condition libre {ingenims) ne se rendit. Tous les morts furent trouvés à leur poste, blessés par devant. Les deux chefs qui commandaient sous Catilina furent tués* Lui-même, se voyant presque seul, « se rappela sa naissance et sa dignité, marcha au plus épais des rangs ennemis et tomba percé de coups ; on le trouva bien en avant de sa ligne parmi les cadavres des soldats romains, respirant encore et la fierté sauvage de son &me peinte dans ses regards n (janvier 692 ].

Cette grande secousse heureusement soutenue aurait dû affermir la puissance qui gouvernait Rome. L'union des chevaliers et du sénat, ce rêve de Cicéron, semblait accomplie ^ Mais des questions d'écus ne tardèrent pas à

1. Prima causa invenla est io qu& orones consentirent... quam conjunctionem si... perpetuam in rep. tenuerimus, conflrmo vobis nuUum maium cïTile aut domesticum ad ullam reip. partem esse ventaruin. (CatiL, IV, 7.)

rompre cette alliance replâtrée *, et à mettre la brouille entre les vieux millionnaires du sénat et les insatiables publicains. Quant à Cicéron, le héros de c^tte crise, dont la gloriole fiit sans doute trop bavarde, mais qui n'en avait pas moins eu le courage de s'exposer, et le courage bien plus rare de se compromettre, il savait qu'au premier revirement politique, ce courage-là serait puni. Il devait voir que la punition n'était pas loin : Pompée répondait si froidement aux emphatiques bulletins de sa victoire * !

Pour César, ce n'est guère à cette époque qu'un démagogue, je dirais volontiers un tapageur vulgaire. Il soulève assez gauchement contre Cicéron un tribun qui ne fait qu'attirer au consul les applaudissements du Forum. Puis (an 692 ), accusé, non sans quelque apparence de raison, de complicité avec Catilina, il se justifie en faisant, comme préteur, emprisonner le questeur qui a reçu Tac* cusation, et en jetant l'accusateur au peuple qui pense le déchirer. Puis il imagine avec le tribun Métellus de demander le rappel de Pompée , pour venir « mettre en ordre la république » ( Pompée était le grand drapeau populaire, à l'ombre duquel on pouvait tout tenter); il amasse pour cela des armes, fait emplette de gladiateurs, amène des soldats étrangers. Caton son adversaire vient seul sur la place publique, au milieu de cet appareil de guerre : « Les lâches, dît-il, d'avoir asst^mblé tant de soldats contre un homme désarmé! » Il va droit s'asseoir entre César et Métellus, les déconcerte, leur met la main sur la bouche pour les empêcher de lire leur projet de loi ;

1. Tueor, ut posaum, conglutinatam concordiam. Sur ces brouilles^ Att.. 1, 17, 18, 19.

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