POUR LA. QUATRIEME EDITION. XI
preuve plas éclairé et plus libre. Peut-être comprendra-t-on mieux qu'en défendant le christianisme on défend la vraie liberté, la vraie égalité, le vrai progrès , la vraie et légitime démocratie. On ne se laissera pas arracher sa foi , ce qui serait le comble du malheur ; et on ne se la laissera pas arracher, sans même s'en douter, ce qui serait le comble de la honte.
Jour de la Touapaini 1867.
Les essais qui vont suivre, et dont quelques-uns avaient déjà para à différentes époques, embrassent toute la période pendant laquelle régna la famille des Césars. Un tableau de la société et des mœurs terminera ce travail, et achèvera la peinture de ce siècle, qui commence avec Jules César et finit avec Néron.
Ce travail, fait à des temps divers, peut manquer d'u* nité quant à la forme. Au moins a-t-il été fait sous l'influence d'une même pensée. C'est le moment d'en dire un mot.
La science de l'histoire a fait de nos jours d'incontest tables progrès. Un don psurticulier à notre siècle, c'est desavoir, au besoin , s'oubDer et faire abstraction de luimême pour s'identifier à autrai. 11 s'est épris à la feus de tous les siècles qui l'ont précédé ; il a imité leurs arts ; il a relevé leurs monuments; il s'est fait le traducteur universel de tous les soavenirs, l'éditeur de toutes les grandes
œuvres. Sous cette influence, l'histoire a été autrement comprise qu'elle ne l'avait été jusque-là. Au lieu de Tenchainement de quelques faits, le plus souvent recommandés à notre souvenir par leur rapport avec le présent, nous avons appris à y trouver, sous la plume de quelques écrivains supérieurs, une entière résurrection du passé. Ils ont évoqué de leurs tombes couvertes de mousse les anciens chevaliers nos pères; ils nous ont appris leur langue ; ils nous ont fait vivre de leur vie ; ils nous ont fiait voyager par les siècles, plus loin de notre patrie et de nous-mêmes que lorsque nous voyageons par le monde. Les noms propres ne viennent pas aisément sous ma plume : l'éloge est suspect , la critique ne me regarde pas. Ici d'aiUeurs est-il besoin de nommer? Depuis vingtcinq ans, la science de l'histoire s'est renouvelée. L'Allemagne, avec sa hardiesse aventureuse, s'est embarquée de prime abdrà , comme ses aïeux les Scandinaves , sur le vaste océan de l'antiquité et des origines ; elle a mené sa nef toucher à toutes les plages ; elle a abordé et la Grèce mythologique, et la Rome conjecturale, et l'Inde mystérieuse, et quelque chose, s'il se peut, de plus caché et de plus inconnu. En France, avec la promptitude de notre coup d'oeil et la ténacité de notre logique, nous avons jeté à bas notre histoire, comme nous avons jeté à bas notre société; nous sommes occupés à refaire l'une et l'autre : puisse notre société se reconstruire aussi vite et aussi bien que notre histoire! L'Angleterre est venue en aide à cette œuvre par le roman, gracieux engagement à la science, séduisant exemple dont l'imitation est trop commode, et dont les banales copies allaient pervertissant
rintelligence historique, si la lassitude ne fût venue. En un mot , jamais chaque époque , chaque pays n'avait été, dans sa vie propre, plus étudié et plus compris; et si^ comme le dit Fénelon , en fait d'histoire , nous ne pouvons tenir la vérité que par fragments, jamais du moins nous n'avions tenu autant de fragments de vérité.
Mais il y a dans notre nature un besoin d'unité, un dé*, sir de Tabsolu , qui nous empêchera toujours de nous contenter de tels résultats; nous voulons avoir le dernier niot de l'énigme, connaître la philosophie de toute cette science et l'unité de tous ces fragments. Ici, depuis longtemps, une double question avait éveillé la pensée hu* maine. Bossuet, d'un c6té, a cherché dans les événements leur but et leur fin ; il les montre tous conduits par la Providence vers l'éternel objet de ses desseins; il assigne au monde la grande fin de son être, et il le fait voir mené vers cette fin par une pensée qui sait tout y faire concourir. D'un autre côté, Vico, le premier, je crois, chercha, non sans génie et sans hardiesse, si quelque loi constante, nécessaire, mathématique, réglait la marche des choses ; si le retour de certaines phases, en difTérents temps et en pays différents, n'était pas obligé et prévu comme les révolutions des astres; il voulut découvrir la règle qui gouverne la vie des peuples. Il cherchait la loi de l'histoire ^ Bossuet en avait cherché le but. Celui-là considérait les nations en elles-mêmes et les événements comme les phases de leur vie ; celui-ci ne les voyait que comme instruments, et s'inquiétait peu de leur caractère et de leur sort, quand il avait touché le point important et fait voir leur utilité dans les desseins de Dieu : diversité de point de vue qui
n'entraîne pas, du reste, la contrariété des doctrines ; ce sont deux aspects divers d'une même chose, deux questions posées sur le même sujet, deux études compatibles l'une avec l'autre.
Mais cette loi que cherche Yico, l'a-t-il découverte? Dans l'antiquité, on pourrait croire à sa présence ; la vie des peuples est bornée par le temps, presque régulière'dans sa marche, presque uniforme dans ses phases; eUe a son cours, ses phénomènes, ses périodes, je dirais presque sa physiologie, comme la vie de l'homme ; les rapprochements entre les âges de l'homme et les âges d'un peuple, l'enfance, la maturité, la vieillesse de l'un et de l'autre, sont familiers à la sagesse antique. Mais chez les peuples chrétiens en est-il de même? Déjà ils comptent plus de siècles d'histoire positive que n'en compta Tantiquité (et ce qui leur est particulier, c'est que leur histoire est positive dès le jour où ils sont chrétiens). Pendant ces siècles, la loi de leur existence s'est-elle révélée à nous? Avonsnous signalé leurs différents âges? Leur grandeur a-t-elle constamment amené leur déclin ; le déclin, la mort? N'ontils pas eu chacun et plus d'une vieillesse et plus d'un retour à la virilité? Remarquez que pour les formes politiques, pour les institutions, pour les empires, pour tout ce que l'homme a créé , l'antique loi de progrès et de déclin, d'enfance et de vieillesse, a subsisté; les peuples seuls lui échappent : les puissances tombent et les peuples restent, l'empire croule sans entraîner la nation. Les nations abaissées et comme vieillies se relèvent ; les nations tombées ne désespèrent pas et comptent toujours sur leur avenir ; « leur jeunesse se renouvellera comme celle de
l'aigle. » Il semble que les peuples chrétiens soient ini'* mortels ; et, en effet , comptez-vous beaucoup de peuples chrétiens qui aient disparu de l'histoire? «
C'est que <c la vérité nous a affranchis, » c'est que les lois fatales de l'antiquité ne pèsent plus sur nous ; c'est que le genre humain a repris la plénitude de son libre arbitre, et que le libre arbitre de l'homme, ondoyant et divers, sans pour cela concourir moins aux desseins de Dieu, ne se soumet pas à des lois mathématiques comme celles qui régissent le monde matériel ; c'est peut*ètre aussi que la mort, ayant perdu a son aiguillon , » il ne doit plus rien y avoir de fatal ni d'irrémédiable ; rien n'appartient au néant. C'est enfin que, Tunité des nations s'étant fondue dans la grande unité chrétienne^ il n'y a plus de nations aux yeux de la Providence; plus de peuples, en tant que peuples, à récompenser et à punir ; plus de générations solidaires pour les générations précédentes ; il n'y a, à bien dire, qu'un seul peuple et un peuple immortel, le peuple chrétien.
Pour avoir négligé cette différence, Yico, si ingénieux et si frappant de vérité quand il parle des nations antiques, t&tonne lorsqu'il s'agit des peuples modernes. Bossuet demeure , au contraire, fermement appuyé sur la pierre angulaire de sa pensée. Son époque était moins, avancée que la nôtre dans la science historique proprement dite ; mais il amène l'histoire à une généralité assez haute pour que cette ignorance de quelques détails perde son importance. Et en même temps il l'édaire par trop de génie et trop de foi, pour qu'en face de cette lumière une erreur grave puisse subsister. Bossuet dit quelque
part : a Notre siècle est plein de lumières ^ » et peut-être le dit-il à meilleur droit que nous, parce que son siècle avait pour lui cette rectitude de sens et cette liberté d'esprit qui tient au calme intérieur et vaut beaucoup de science.
En effet, notre siècle est venu, plus riche de connaissances, mais moins calme et moins recueilli , trop hàtif pour être philosophe : aussi, en tout, c'est le côté philosophique auquel nous prétendons davantage et qui nous manque le plus. Une certaine préoccupation de finir empêche Tesprit de comprendre jusqu'au bout ; on n'a pas le temps d'approfondir, on devine. On pense à demi, le mot est à peine né sur les lèvres, que déjà il est accepté comme une idée. Concevoir, énoncer, définir, tout cela demande bien dut^nps; qui s'en occupe sera volontiers montré au doigt comme idéologue. Sous cette influence, la philosophie de l'histoire, comme toute philosophie, est devenue plutôt éloquente que précise, plutôt emphatique que sérieuse : et cette double question, qui exerçait le génie de Bossuet et le savoir de Yico, nous n'avons pas pris le temps de la poser, que déjà nous nous trouvons l'avoir tranchée d'un seul coup.
« La loi de l'histoire, avons-nous dit, et en même temps son but, c'est le progrès. Le progrès, c'est la marche ascendante et indéfinie de l'humanité vers le bien. Inhumanité^ c'est le genre humain dans sa vie unitaire, le genre humain formant un seul être et résumant en soi la destinée de tous les hommes ! »
1 Ejcplication de rApociUypse^ dans la préface, 26.
DE LA PREBiriSRE ÉDITION. 7
Mais sur tout cela, cpie de choses à dire, ou, plutôt, que de questions à faire? Le progrès^ qu^est-il donc? qui le fait? Dieu ou l'homme? la fatalité ou le libre arbitre?-^ Hélas ! on ne sait guère; ce sont des abstractions dont on s'est peu occupé. — Si le progrès est la loi du monde, le monde a donc commencé par le mal? Le monde marche donc sans cesse vers le bien ? Il n'aura pas de vieillesse, il n'aura pas de déclin? — Mais le bien ou le mal, quel est-il? Mais le progrès, n'est-ce pas ce que d'autres ap* pellent déclin? Mais le déclin, n'est-ce pas ce que d'autres nommeront progrès?
V humanité l Mais quoi donc ! faut-il admettre que Pindividu n'est pas et que l'homme ne vit que comme une molécule de ce grand tout, l'humanité? «c Oui, sans doute, n'hésite-t-on pas à répondre, l'humanité, vit, sent, souffre dans tous les hommes; elle souffre moins chaque jour, parce qu'elle progresse; elle arrivera, à forée de progrès-ser, à un état que nous appellerions parfait si un état plus parfait ne devait le suivre, et ainsi de suite jusqu'à l'infini. — Et i mesure qu'elle progressera, elle sera indem* nisée plus complètement de ses souffrances passées. *- Et ainsi, par cette fatale et bienheureuse tendance, l'histoire s'explique, la philosophie est satisfaite ; l'homme n'a rien de plus à demander à la Providence : il n'est pas besoin qu'on lui parle d'une vie hors des sens et hors de ce monde (préoccupation fatigante); la vie des sens et de ce monde suffira à elle seule pour satisfaire l'hiunanité et justifier la justice de Dieu. )>
Ainsi, je me trompe quand je me crois un être un, indépendant, identique avec moi-même. Mon individualité
s PRÉFACE
n'existe pas ; mes soufErances pourront justement être payées à celui qui ne les aura pas souffertes. Ma personne sera indemnisée en la personne de mon arrière-petit* neveu. Le sens intime me trompe quand il me persuade de mon unité propi^ , de la propriété de mes mérites , de mes droits personnels à la justice et au bonheur.
Chose étrange ! il y avait une école philosophique qui ne permettait pas au christianisme de s'appuyer, pour Texplication des destinées humaines^ sur cette loi mysté* rieuse, mais admise par toute l'antiquité, de la solidarité des races ; il y avait une école scientifique qui rejetait Tunité d'origine du genre humain ; il y avait une école politique qui s'élevait contre tout privilège héréditaire , et même contre la transmission des biens du père au fils : et de ces écoles est sortie la doctrine de l'unité absolue du genre humain, de la compensation entre les souffrances du père et le bonheur du fils, de la fusion «n une seu)e personne, l'humanité, de toutes les personnes humaines.
Sans discuter ces doctrines émises , je dirais volontiers chantées, avant d'avoir été perçues et définies, — je demande seulement : qu'en est-il sorti? Beaucoup de poésie peut-être, des traités de philosophie en forme d'hymnes et d'épopées^ — mais en même temps une confusion étrange. Qui prend la peine aujourd'hui de distinguer entre l'humanité et l'homme, entre la raison et le fatalisme , entre la chose et le symbole, entre la métaphore et la réalité, enti^ l'idée et le mot? L'esprit humain s'est appuyé sur le vide; il s'est fait un marchepied de paroles pour atteindre, s*il se pouvait, à une idée. Jamais chaos ne fat plus complet que dans certains livres d'un siècle qui ,
enr sa qualité de siècle positif, abhorre la métaphysique comme nébuleuse ; — et je ne saurais dire que d'admis jrable talent, que d'imagination, de style, de science, d'es-prit surtout, s'est déplorablement consumé sur Tautel du iranscendantalisme et du symbolisme^ ces dieux inconnus, dieux de la Germanie (pour parler conmie Tacite) « qui se cachent dans les ténèbres des forêts, et dont la grandeur mystérieuse ne se révèle que par le respect qu'elle ins* pire^ »
Et pourtant de cette confusion il est sorti de graves con* séquences.
Ce qu'on appelle le progrès, ce que j'appellerais le changement^ a été reconnu comme la loi universelle des choses. S'il en est ainsi, rien au monde ne saurait lui échapper, pas plus les dogmes que les institutions, pas plus les religions que les sociétés, pas plus les idées que les fûts. On a porté, même dans la foi, dans ce sanctuaire de l'inunuable et de Tabsolu, cette universelle adoration dtt changement, «i II n'y a plus, a-t*on dit, de vérités générales ni de dogmes éternels. Le dogme s'est appelé la forfne , tandis que , pour qui veut parler français , le dogme et la forme sont absolument les deux contraires. — Rien n'est vrai que d'une façon relative ; en d'autres termes, rien n'est vrai. — La vérité d'hier n'est pas la vérité de demain ; en d'autres termes, il n'y a pas* de vérité. — Dieu était hier, Dieu ne sera peut-être pas demain; en d'autres termes. Dieu peut bien ne pas être. »
1. « LuooB et nemora oonsecnint deommque nominibas appelant secretum iliud quod solA revefbntià vident. » Tacite^ Ger.
iO PREFACE
Voilà les tristes et dernières conséquences auxqaeUes une logique involontaire nous mène plutàt qu'une logique raisonnée. Ces conséquences, nous ne reculons pas devant elles ; nous les enveloppons seulement de quelques nuages, nous évitons de les accuser sous leur forme précise et philosophique; noujs voulons ici, comme partout, échappera la réfutation par le vague. Il n'en est pas moins vrai (oe qui par la suite humiliera l'orgueil de notre siècle) que, pour tout soumettre à notre universelle formule de progrès, nous sommes arrivés à la négation de toute croyance, de toute philosophie, de toute vérité; que nous en sommes venus à dire implicitement (usant, pour ne pas le dire d'une façon plus explicite , de notre phraséologie confuse et de notre style antiphilosophique) que le dogme de l'existence de Dieu, vrai il y a un siècle, peut ne pas être vrai aujourd'hui; que Tàme humaine, hier immortelle, peut demain ne pas l'être ; qu'on a eu autrefois raison de croire à la Providence, et qu'un jour on aura raison de ne pas y croire; en d'autres termes , qu'hier encore, deux et deux faisaient quatre, mais que, demain peut-être, deux et deux feront cinq.
Et, tout au contraire, nous ne voyons pas que de toutes parts nous heurtons l'immuable et l'absolu! Le monde n'accomplit-il donc pas des lois éternelles? La géométrie recevra-t-elle jamais un démenti? Le dogme mathémati-que cessera-t-il de régir les nombres? La nature en viendra-t-elle un jour à s'insurger contre la gravitation et à secouer le joug de cette vieille loi newtonienne ? L'homme souverain abrogera-t-il à la majorité des voix les formules surannées par lesquelles Dieu gouverne le monde physi-
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que? Notre corps cessera-t-il jamais d'être régi par celte loi mystérieuse de la vitalité qui se cache étemeUement à nos recherches? Notre àme (ou , si vous voulez , l'homme moral) cessera-t-elle d'être inclinée vers les mêmes pentes, poassée par les mêmes passions , retenue par les mêmes liens? La grande réyolution chrétienne elle-même, la seule importante dans l'histoire de l'homme, a-t-elle donc changé la nature de Thomme, ou n'a-t-elle fait au contraire que lui prêter un secours surhumain? Dans le monde extérieur des phénomènes, dans le monde abstrait des nombres, dans le monde moral de nos volontés, partout nous trouvons le dogme, c'est-à-dire Tincommutable. Dans le monde de Tintelligence, nous manqoera-t-il? La sphère des idées, la plus abstraite de toutes, serait-elle donc la seule sans vérité et sans loi ? Quelques révolutions humaines qui ont à peine effleuré la surface du globe étourdissent notre orgueil ; mais tout ce que l'homme a changé ou pourra changer en ce monde est imperceptible auprès de tout ce que jamais il ne changera. Nous sommes environnés de lois immuables ; l'absolu pèse sur nous de toutes parts ; les vérités étemelles nous gouvernent en tous sens, et notre plus grand désir , comme le plus beau triomphe de notre science , est d'en reconnaître et d'en proclamer une de plus.
Et il y a encore un ordre de vérités que notre système de matabililité à l'infini nous fait méconnaître, je veux parler des vérités purement morales ; et j'en vais dire un mot dans leur application à l'histoire. Ici du moins une idée nette, une conséquence pratique commence à se produire et perce le nnage.
La voici : c< Si le progrès, dit-on, est fatal et nécessaire, si le bien-être de Tavenir est mis au prix des soufiPrances du présent, ne faut-il pas laver de tout reproche ceux qui, par les désastres du présent, ont instinctivement travaillé au bonheur de l'avenir? Ils- n'ont fait qu'accomplir une loi du destin, une loi même miséricordieuse et clémente ; ils n'ont rien ôté à l'humanité qui ne dût lui être rendu plus tard. Leur devoir a été cruel ; mais comme la Providence, ils ont aperçu le but^ et le but excuse tout. »
En efifet , si le progrès est inévitable , si l'issue en toute chose est nécessairement favorable au progrès, quiconque réussit a travaillé pour le progrès ; quiconque réussit est justifié ; les tyrans ne seront plus que des hommes intelligents qui étaient, eux aussi, de l'avis du destin, et aimaient mieux l'humanité future que Thiimanité présente , leurs arrière-petits-neveux que leurs frères et leurs cousins.
Hais qu'est-ce alors que le juste et l'injuste, le bien ou le mal, la vertu ou le vice, la faiblesse même ou le génie? Tout cela est absorbé par une fatalité immuable. L'hontime ne peut rien sur les choses humaines, il n'a qu'à les servir, et il est assez vertueux. Il y a au monde des hommes intelligents qui comprennent le mouvement et le suivent , il y a des fous qui le méconnaissent et lui résistent, voilà tout. L'histoire n'a plus à louer ni à flétrir, à s'occuper des bonnes ou des mauvaises actions ; l'histoire a bien autre chose à faire ; à glorifier Thumanité dans son infaillible progrès , quelle que soit la route qu'elle a suivie^ à reconnaître et à honorer partout, au bout de toutes les révolutions et de toutes les misères , l'inévitable gravitation du genre humain vers son bien-être.
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II est vrai cependant que la tyrannie ne fait pas seulefflent souffrir le genre humain ; il est vrai qu'un Robespierre ou un Néron, donneraient-ils au monde, en échange du sacrifice de quelques milliers de proscrits, tout le bonheur matériel possible, n'en auraient pas moins dégradé, avili, abaissé moralement l'humanité. Mais on ne tient pas compte (et c^est une grande faute) de ce malheur moral que les gouvernements tyranniques infligent aux Dations; on ne met pas en compensation avec un bonbeur matériel , au moins douteux , une misère et une dégradation de Tàme, qui doit tôt ou tard enfanter le malheur matériel; on arrive malgré soi, sans se le dire, sans se l'avouer, par la force des choses ou par la force des mots, à séparer le bonheur d'avec la vertu.
J'ai hâte de le dire : ce ne sont pas là des doctrines écrites, des dogmes proclamés; ce sont bien plutôt des tendances auxquelles nous obéissons, des habitudes qui nous dominent. Nous nous complaisons dans cet enchaînement des causes par lesquelles nous déduisons les uns des autres les événements humains ; nous aimons à jouer le rôle de Providence; nous ne voyons dans les actions que leurs conséquences sociales, et ces conséquences nous paraissent tellement grandioses, que, sans y songer, nous passons l'éponge sur les actions elles-mêmes.
Oserai-je le dire & mon siècle, lui si fier de ses lumières et de sa science, lui qui pense avoir tellement hâté la marche de l'esprit humain? S'il a quelque chose à apprendre, ce n'est pas la partie la plus mystérieuse de quelque science indéfinie ; dans l'indéfini et dans le vague, personne au monde n'a été plus avant que lui. Ce ne sont pas quel-
ques notioiis plus traDscendantes et plus hardies que les siennes; pourrait-il y en avoir? Non ! je lui demanderai au contraire de s'abaisser un moment. La morale est quelque chose de bien peu transcendant et de bien vulgaire ; il ne faut qu'une portée d'esprit assez médiocre pour distinguer le bien du mal, la vertu du crime ; en histoire, c'est le sentier battu, la vieille ornière, le lieu commun où chacun s'est traîné depuis Hérodote. Et pourtant, si quelque chose nous reste à apprendre, si quelque chose numque dans l'histoire telle qu'on l'écrit aujourd'hui, c'est tout simplement peut-être cette naïve et vulgaire équité, cette bonhomie d'honnête homme d'un Hérodote ou d'un Rollin ; c'est une appréciation des choses et des hommes, non pas seulement dans leur rapport avec l'histoire de l'humanité, mais aussi dans leur rapport avec notre sens moral et nos habitudes d'honnêtes gens. Voilà humblement ce que je voudrais faire ici, admettant bien et en toute franchise, qu'il y a des choses plus intellectuelles et plus hautes, n'admettant pas qu'il y en ait de plus utile ni de plus vraie.
J'insiste trop peut-être sur le vague des idées et l'oubli du point de vue moral chez les hommes de talent qui suivent les tendances du siècle. Mais j'aime le talent à ce point qu'il me peine de le voir conduit et dominé, même par son siècle et par un siècle tel que le nôtre. Un excès d'indépendance ne lui sied pas mal, et de notre temps une noble impopularité lui eût parfois été utile. L'opposition contre le pouvoir est une vertu assez peu rare, souvent honorée davantage quand elle est plus facile ; l'opposition contre l'opinion suppose toujours quelque courage. En face de
l'opiûioB, je voudrais le génie factieux plutôt que courtisan : les Bonald, les Ch&teaubriand, les de Maistre, le spirituel Ch. Nodier, Ballanche, ce génie si contemplatif et si pur, sont des factieux qu'aime assez notre siècle lui-même, et auxquels le siède suivant pourra bien donner raison. Nous qui sommes la foule, il nous serait plus permis de céder à Timpubion commune, et de ne pas nous retourner contre ce flot qui nous pousse. Mais, quand au génie, il fiuit qu'il marche à notre tète, ou qu'il marche conti*e nous ; il ne iaut pas qu'il nous suive. Je lui voudrais cette devise d'une vieille fanûlle féodale : Contre le torrent I{Le torrent, pourra-t-on me dire, est désormais un beau fleuve, majestueux et puissant, dont le cours égal, quoique .irrésistible, emmène avec lui certains génies, même des plus beaux; certaines &mes, même des plus droites. — Eh bien ! oui, j'excuse ceux qui le suivent : laissez-moi honorer d'autant plus ceux qui lui résistent.
A eet égard, l'époque qui est traitée dans ce livre me semble instructive, principalement pour notre siècle. Elle est un embarras et une épreuve pour ces théories de progrès infaillible dont nous venons de parler. Toute l'antiquité se résume dans cette époque et y vient aboutir ; ce siècle devrait être la gloire et la perfection de l'antiquité ; il en est le siècle le plus misérable et le plus dégradé ; et, par cela même, j'ose ajouter, le plus souffrant et le plus triste. L'humanité, livrée à elle-même, et certes sans que les beaux génies ou les guides puissants lui aient manqué, lliumamtéen est venue là, à ne vivre que sous la condition d'adorer son dieu Néron. Si l'humanité, autrefois, avait été plus haute, plus morale et plus heureuse, qui l'avait fait
descendre? Et surtout si^ plus tard, elle eut plus de di* gnité, plus de vertus, plus de bien-être que jamais, qui la fit monter?
Non ! ce n'est pas elle-même. Ici, nous rencontrons (si une telle citation est permise) ce a nœud digne d'un Dieu, v et qu'un Dieu seul peut dénouer. Entre Tantiquité et les âges modernes, il y eut une autre dififérence que telle d'une science plus ou moins profonde, d'un progrès plus ou moins grande d'une philosophie plus ou moins certaine (comme si, du reste, on fût arrivé aujourd'hui, plus qu'il y a deux mille ans^ à la certitude philosophique). Le genre humain, avant le Christ, était déshérité ; c'était le fils de la servitude envoyé comme Fenfant d'Agar, pour souffrir de la soif au désert. Le genre humain a été appelé de la. servitude de l'esclave à la liberté des enfants ; il est devenu «l'héritier de Dieu et le cohéritier du Christ ^ )> Les nations ont maintenant auprès d'elles, même quand' elles veulent s'en éloigner, la lumière étemelle et intelligenle,..àl&quelle seule il faudra qu'elles viennent demander la vie,' si elles ne veulent pas que leur vie s'éteigne; elles ont auprès d'elles non-seulement la parole écrite, mais la parole vivante du Christ, cette Église qui a sauvé les nations par la vertu du Christ qui a sauvé les hommes. C'est là tout le secret de notre félicité, de notre vertu, de nôtre perfectionnement et de notre progrès.
Voilà dans quelle pensée et dans quel but on s'est arrêté si longtemps sur une époque, curieuse à quelques égards, mais bien repoussante par ses crimes et ses turpitudes*