Et iDaoem proeeqaar umbram. (Lucain
qu'un sens trop droit : Caton ferme les yeux, suit sa route jusqu'à recueil où il se brise lui et son vaisseau ; Gicéron aperçoit Fécueil et louvoie pour l'éviter. Son hésitation n'a pas d'autre cause; il est, comme le dit très-bien Crevier, irrésolu par trop de lumières. Son àme ne manqua de force ni en face de Catilinani en face d'Antoine. Mais cette seconde vue, qui lui révèle des maux contre lesquels tous ses avertissements ne prémuniront personne, lui ôte à la fois l'illusion, la décision et l'espérance.
Se soumettra-t-il donc au mal qu'il prévoit? Marcus Tullius courra-t-il au camp de César? baiserart-il la main d'Antoine? sous un Tibère (et remarquez que ce qu'on devait prévoir c'était une domination comme celle de Tibère), deviendra-t-il un af&dé de la cour, un panégyriste à gages, un prêtre du dieu régnant? Ne sera-t-il qu'un éloquent délateur, à qui le stylet de Lépidus marquera ses victimes, comme sous les Césars un Hatérius ou un Domi^ tins Afer, ou tout au plus, comme Sénèque, un rhéteur et un philosophe du palais? Pardonnons à l'orgueil païen ^ si c'est là de Torgueil, de se révolter contre une telle nécessité, et de croire, malgré tout, à la possibilité d'un meilleur avenir.
Ce n'est pourtant pas que César ne traite Cicéron en ami, qu'il ne s'indigne quand il voit Cicéron faire antichambre à sa porte. Ce n'est pas en général César qui abaisse ou dégrade personne; c'est une cause plus durable que lui, c'est son pouvoir et la révolution qui l'a fait. Aussi, quoique Cicéron cherche parfois à égayer sa servitude*, qu'il donne des leçons de rhétorique à ses amis de cour Hirtius et Dolabella et reçoive d eux des leçons de gastronomie,
1. Miraria làm exhilaratam senitutem. {Fam,, IX, 26; V, IV, 14; IX, 16, 19, 20.) Toutes les lettres h Pstus.
quoiqu'il soupe chez eux avec Cythéris, la tristesse demeure au fond. Il ne sait se résigner ni au silence du Forum ni à la nullité du sénat; il ne s*habitue pas à n'être le défenseur, le conseiller, le patron de personne. A la douleur que lui cause la mort de sa fille, il mêle le deuil de la république : quand il revenait triste de ce Forum vide et de ce sénat muet, TuUie était sa consolation ; et, si la république eût duré, la république et ses devoirs l'eussent distrait et soulagé après la mort de TuUie*; maintenant que tous deux lui manquent^ il pleure à la fois ces deux morts; il élève un temple à Tullie, et il fait, dans le paDégyrique de Gaton, l'oraison funèbre de la république. Je m'arrête peut-être trop sur un seul homme; mais CicéroD nous fait comprendre les sentiments de tous les hommes supérieurs de cette époque, qui voyaient leur échapper tout ce qu'ils avaient appelé honneur, dignité personnelle [konestas)^ élévation politique {dignitas) ; tout ce qui soutenait et embellissait leur vie {omamenta et s(h tatiay. Chose remarquable! Pompée, homme médiocre, irrésolu, ami infidèle, a des amis dans sa ruine ; tout ce qui s'élève un peu, les Gaton, les Brutus, sont avec lui;
i. Me republieft moBstum domus accipiebat. Nunc ia domo dolentem, resp. non recipil. (Fam.^ IV, 6.) V, encore IV, 3, 4. 9, 13; VI, i, 6; VII, 3, 28; XV, 18, et môme devant César il dit : a Je regrette que la république, qui devrait être immortelle, soit mamtenant renfermée dans un homme mortel. » Pro Marcello. (Doleo, cum respublica immortalis esse debeat, eam in uniua mortalis anima consistere.) Et, dans le reste du discours, tout en louant César, il indique bien la pensée qoe le régime actuel ne devrait être qae provisoire et que TEtat Romain est à constituer : « Si, en finissant, tu laissais la république dans l'état où elle est aujourd'hui, tu renconU^rais dans la postérité plus d'étonnement que de gloire. » 8 et 9.
2. Ea nobis erepta quœ hominibus non minus quàm liberi cara sunt, pa- Iria, honestas, dignitas, écrit Servius. Pam,, IV, 5. Quod perfugium spoliato et domesticis et forensibus ornamentis et solatiis. (Gic, Ibid,^ V, 15.) Remarquez ces mots bien propres & Thonneur romain. Et Cicéron dit ailleurs plus énergiquement : Sedebamus in puppi, nuno vix est in sentinà looas. j'étais au gouvernail, je suis à peine à fond de cale. Fam., IX, 15.
Cicéron a pour lai une passion aveugle, persistante comme de l'amour, passion malheureuse, il en convient*: tandis que César, tout grand et tout aimable qu'il est, n'est entouré que de créatures; il a des âmes damnées, non de dévoués amis ; c'est le banqueroutier Curion, l'étourdi Gélius qui va se révolter contre luij le fou Antoine qui complota sa mort ^ , l'aventurier Dolabella, devant la villa duquel il ne passe plus sans escorte'. Et Cicéron lui-même, qui aima César et que César traite si honorablement, ne peut s*empècher de souhaiter sa mort : «J'aime mieux, ditil à l'occasion d'une de ses statues, j'aime mieux César auprès de Romulus qu'auprès de la déesse du Salut*, b
Et cependant la domination de César est plus douce^ plus noble, plus conservatrice que personne ne pouvait s'y attendre. Certes, ni Pompée, ni surtout le parti de Pompée n'auraient eu cette clémence'. Lisez les lettres de Cicéron au commencement de la guerre civile, et voyez de quels maux il croyait la patrie menacée, parce qu en effet il ne lui était pas donné de deviner une façon de vaincre aussi inusitée que celle de César. Le temps de César est une époque de suspension; le tyran tempère la tyrannie. Pour le bien comprendre, attendez seulement l'heure du triomphe de son serviteur Antoine.
César sait que a dans son parti il n'y a de bon que luimême •. » Il est loin d'avoir persuadé à tous les siens que la guerre civile ne devait aboutir qu'à un état régulier, à