I. Jae., IV, U
JuUletl84i.
p. s. En publiant cette nouvelle édition, je n'ai rien à changer et j'ai peu à ajouter à la préface qu'on vient de lire. Je n'ai rien à y changer, car l'idée ou plutôt le mot de progrès, bien qu'il ait perdu un peu de son crédit, est demeuré une des grandes banalités, un des grands nonsens, une des grandes déceptions de notre époque.
Je n'ai rien non plus à ajouter, si ce n'est que j'ai fait ce qui était en moi pour rendre ce livre moins indigne de l'accueil indulgent qu'il a reçu. Cet accueil, je le sais^ n'était pas dû au talent de l'auteur; il était dû tout entier à ce que l'histoire en elle-même a de saisissant, lorsqu'elle est traitée dans sa simple vérité, sans mutilation, sans parti pris, sans prétention de plaidoyer. Les anciens disaient : l'histoire plaît de quelque façon qu'elle soit écrite [historia , quoque modo scripta, placet) ; et il a fallu chez certains modernes un grand effort de bonne volonté et de talent pour rendre l'histoire ennuyeuse.
J'ai tâché donc de donner un caractère plus précis à l'étude des causes qui amenèrent la décadence de la république romaine ; sur cette époque, les fragments nouvellement retrouvés de Nicolas de Damas ont pu être employés avec fruit, pour confirmer bien plutôt que pour rectifier
PRÉFACE. i»
les renseignements des historiens déjà connus. J'ai tâché sortoat de développer davantage Tépoque d'Auguste^ cette époque qui fut celle de la construction de l'empire romain. J'ai dû me rappeler une controverse qui s'est produite, il y quelques années, sur la manière de juger la révolution opérée par César et par Auguste; mais j'ai dû aussi me rappeler que cette controverse, soutenue par d'éminents écrivains, s'était ressentie à beaucoup d'égards de la ré* cente impression des événements contemporains. J'ai t&ché après ces écrivains, de traiter la même question, non pas avec une connaissance plus grande du passé [cela n'eût pas été possible), mais avec une moindre préoccupation du présent. Enfin, dans tous les détails de ce livre, j'ai fait ce qui était en moi pour améliorer, rectifier, rétablir, quand il en était besoin, l'exactitude matérielle des faits, et atteindre, d'une manière complète, s'il se peut, à l'exactitude morale du récit.
Du reste, pas plus dans cette troisième édition que dans la seconde, je n'ai cru nécessaire d'ôter à ce livre sa date. Il est de 1841 et de 1843. Bien des expressions, bien des souvenirs, bien des rapprochements peuvent s'y trouver qui sont de ce temps-là et ne sont plus guère du nôtre. Je demande pardon au lecteur de ces anachronismes, inévitables en un siècle qui va si vite.
Seulement, cette différence des temps me suggère une pensée à laquelle il est impossible que je ne donne pas place ici. On lira le dernier chapitre où j'achevais mon labeur par un coup d'oeil jeté sur notre siècle et sur ce que j'appelais le paganisme de notre siècle. Ce coup d'oeil était triste, j'en conviens, mêlé de douloureux pressentiments et
ÎO PRErACE.
de faibles espérances. Je n'ai pu le relire sans reconnaître avec quelque joie que les espérances avaient eu raison contre les craintes. Nous sommes encore bien loin du but; mais du moins ces seize années nous ont-elles fait faire quelques pas. Elles nous ont fait voir, après la salutaire leçon de 1848, cette réaction vers l'ordre moral et la foi religieuse, qui a pu s'affaiblir depuis, mais dont les fruits subsistent. Elles nous ont fait voir le Christ vénéré^ en 1848^ par ce peuple de l'émeute qui, en 1830, brisait les croix ; la sainte patronne de Paris reprenant possession de ce temple dont on avait fait le Panthéon de Marat; la nation à ses heures de périls, sortant des voies révolution* naires d'autant qu'on avait voulu l'y pousser davantage, et demandant ce jour-là conseil au prêtre et à l'homme de bien qu'elle avait tant de fois repoussés. Elles nous ont fait voir surtout l'enseignement, qui n'avait pu être émancipé par les stipulations d'une Charte, émancipé par suite d^une révolution, et les écoles dépositaires de la foi se multipliant comme par enchantement d'un bout de la' France A l'autre; — la liberté des vœux monastiques conquise par l'assentiment de l'opinion autant qu'obtenue de la bonne volonté du pouvoir; — la liberté des conciles également rendue à TÉglise à qui on l'avait si obstinément disputée ; — le chemin de Rome ouvert au clergé, et les voyages épis* copaux, gr&ce à la vapeur et & la liberté, se multipliant vers cette cité à laquelle on prétendait empêcher autrefois qu'une lettre même pût parvenir. Hors de France, qu'avons-nous vu encore? La papauté secourue par la France un moment républicaine; — une guerre infligée à l'Europe, propre sans doute à attrister les cœurs, mais en
même temps à retremper les âmes, et montrant dans une nouvelle génération de soldats autant d'héroïsme militaire et plus de foi chrétienne que n'en avait eu la génération précédente. Nous avons vu^ il y a peu d^années, non pas un concile sans doute, mais une assemblée d'évèques de tous les points du monde proclamant au Vatican cette doctrine de la Conception Immaculée qui était depuis longtemps renseignement de TÉglise de France avant de devenir le dogme de l'Église universelle. Et aujourd'hui, voici que les mondes fermés de l'Orient s'ouvrent aux nations chrétiennes, et, pour la première fois depuis le temps de Jean Sobiesky, deux peuples catholiques unissent leurs armes pour la cause de leur foi.
Sans doute il y a bien des ombres au tableau et bien des mystères dans l'avenir. Mais les ombres n'anéantissent pas la lumière, et les périls de l'avenir n'annulleront pas les conquêtes du passé. Quelles que soient les agitations du moment actuel^ je ferme ce livre en 18S9 avec de moins tristes pensées que je ne le fermais en 1843. Nous sommes loin, je le sais^ d'avoir remonté la pent^ que depuis un siècle nous avons si rapidement descendue. Nous avons peu de chose à envier à nos pères ; mais, à nos grands pères, en revanche, nous avons toujours beaucoup à envier. Dieu veuille nous mener plus loin dans cette voie ! Ce n'est pas, j'en conviens, la voie du progrès, tel qu'on le prône aujourd'hui, qu'on le déifie et qu'on l'adore. Mais, à mes yeux obstinés, ce n'en est pas moins la voie du seul progrès digne de ce nom.
L'époque qui s'écoula depuis les guerres de Sylla et de Marius jusqu'à la bataille d'Actium, fut une des plus actives de l'histoire du monde. Ces soixante-dix ans (ans avant J.-C. 88-31, de Rome 665-722) sont une révolution permanente. Quand la guerre civile n'est point au champ de bataille, elle est au Forum ; quand des légions, qui souvent paient leur général pour les mener au pillage de Rome ne s'avancent pas vers le Capitole, poussant devant elles l'Italie éperdue, alors des milliers d'hommes, libres, affranchis, esclaves, gladiateurs, délibèrent au pied du Capitole, le bâton ou l'épée à la main : c'est là Tétat de paix.
La fièvre du combat est partout; orgueil ou souffrance^ le monde entier veut prendre part à ce grand déchirement de la puissance romaine. Les pâtres errants, les fils vagabonds des anciens Samnites, les esclaves fugitifs dont l'Italie est pleine, sont prêts à se lever à la voix du premier Catilina qui les appellera. Les Scythes placés si loin de Rome se soulèvent contre elle au nom de Mithridate (ans
de Rome 673-690). L'Asie, sucée jusqu'au sang par la cupidité romaine, monte sur des barques, et des nations de pirates couvrent la mer (674-686). En Espagne, le parti de Marius^ chassé de l'Italie, a trouvé un refuge, et Sertorius veut ériger une Rome nouvelle au lieu de la Rome de Sylla (666-67S). La Gaule vaincue se soulève contre son vainqueur (700), et plus de soixante nations révoltées mettent €ésar en danger: 1,192,000 hommes périrent dans ces guerres de la Gaule ^ Les p&tres de Sicile, malheureux esclaves que leurs maîtres ne jugent pas même à propos de nourrir, armés d'épieux, vêtus de peaux de bètes, suivis de chiens énormes, se font brigands, et il faut pour les réduire d'effroyables guerres où périt, dit-on, un million de ces hommes (648-6S4). Enfin les gladiateurs, dégoûtés de tuer et de mourir pour le plaisir d'un parterre romain, prétendent tuer et mourir pour leur propre compte ; Spartacus l'esclave (679-681) plante sa tente aux portes de Rome, qui peu d'années auparavant, a manqué d'être prise par une armée de pâtres samnites (662-665).
Et au miUeu de tous ces déchirements, l'empire reste debout. César lui conquiert la Gaule (695-701) ; Mithridate vaincu lui laisse l'Asie (690) ; Sertorius, en soulevant l'Espagne contre Rome, la lui a donnée; chaque parti qui se meurt entraîne avec lui quelque royauté ou quelque nation indépendante: la république mourante s'agrandit au pro* fit de l'empire qui va naître. 11 y a plus : la civilisation ne périt pas. Ce monde qui se déchire est plein de lumières. Ce ne sont pas des barbares qui font ainsi égorger leurs ennemis au Forum ; ce sont des hommes élégants, des littérateurs qui ont fait leurs études à Athènes, qui parlent grec