‹ Les CésarsChapitre 75 sur 321 · La Bruyère, X · texte numérisé non relu

La Bruyère, X

2. Gie.j Fam., \l\, 30, 31, et Philipp., 11,32. Suet., m Cœs., 76 et tuiv.

(juand il a abdiqué : je veux qu'on me parle désormais avec plus de réserve et que mes paroles soient des lois. i» Le peuple dit que César ira plus loin encore, que Rome cessera d'être la capitale du monde, que l'empire sera transféré à Ilion, à Alexandrie ; que l'Italie, épuisée par des levées d'hommes, sera abandonnée à la dangereuse tutelle des amis de César. Une loi est prête, on la lue, Helvius Cinna l'a dans sa poche : elle autorisera César à épouser telles femmes et autant de femmes qu'U voudra pour donner des rejetons à sa dynastie '.

La £aveur du peuple se détache-t-elle de César comme elle se détache toujours des grandeurs qui déclinent? Dans unç certaine fête où les images de César se trouvaient mêlées aux images des dieux, on s^est tu devant les dieux pour ne pas acclamer César.

Tant de fatigues souffertes, tant de périls bravés, tant d'efforts, de volonté et d'intelligence ont-ils épuisé César? Les débauches de sa jeunesse, Tépilepsie dont il craint sans cesse le retour, et qui fut aussi la maladie de son successeur Caligula, lui ont-elles préparé une précoce décadence? Le vertige de l'empire, qui eut une prise si facile sur les faibles cerveaux des Caligula et des Néron, l'étourdissement d'un tel pouvoir joint à un tel danger, a-t-il pu obscurcir la vue de César et jeter un nuage sur sa pensée? César sent-il l'affaiblissement de son génie? — Une tristesse mélancolique, signe de la décadence de son &me comme de l'affaissement de son corps, le rend indifférent à la vie : <& Sa mort^ dit-il, après tout, est à redouter non pour lui, mais pour la république; en fait de gloire et de puissance ses désirs ont été comblés; mais la république»

1 V. Suétone et Plutarque^ oonfirmés par le césarien Nicolas de Damas. César^ dilril, s'eatimait déjà pliu qu'un simple mortel. In Cœs,, i9, 20.

GUERRE CIVIVE ET DOMINATION DE ciftAJU 18S

après luf, ne doit attendre que des calamités sans fin et une guerre civile pire que la première ^ )» Malgré les prières de ses amis, il a renvoyé sa garde espagnole : « il aime mieux succomber une fois que craindre toujours. » On le prémunit contre Antoine et Dolabella : c< Je ne re* doute pas ces faces réjouies; ce sont les visages p&Ies qu'il faut craindre. » Mais lui parle-t*on du pâle Brutus : « Croyez-vous, dit-il en regardant son corps affaibli, que Brutus n'ait pas la patience d'attendre que ces pauvres restes aient fait leur temps?»

La seule pensée de la guerre pourrait l'aider à vivre ; dans les camps sa santé a toujours été plus forte. Il sait d'ailleurs quelles espérances tiennent le monde en suspens ; il sait que l'Orient est dans l'attente d'un conquérant et d'un maître; les traditions de tout Tunivers, les oracles de la sibylle, les prophéties du judaïsme s'unissent pour annoncer aux hommes que l'heure est venue. Le monde ne demande pas mieux que d'appliquer au dieu César ces prophéties qu'il appliquera plus tard à Auguste, à Néron^ à Vespasien, à tous les tyrans plutôt qu'au Fils de l'homme qui, «doux et humble de cœur', ne brisa pas le roseau froissé et n'éteignit pas la mèche encore fumante^. » Porter la guerre en Asie, soumettre en passant les Daces qui infestent la Thrace et le Pont, dominer le Pont-Euxin et le Bosphore cimmérien (mer Noire et mer d'Azof)^ venger sur les Parthes la défaite de Crassus, conquérir l'Inde, re* venir par le Caucase et la Scythie jusque dans la Germanie et la Gaule, toucher par tous les points cette mystérieuse limite du monde, ce fleuve Océan chanté par Homère; être

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