‹ Les CésarsChapitre 85 sur 321 · JuliuB Gaesar! Thou art mighty yet · texte numérisé non relu

JuliuB Gaesar! Thou art mighty yet

Thy spirii walks abroad and turns our swords iDto our own proper entrails.

(Shakspeare, JuliUs Cœsar.) 8. Dion. Plut.^ in Anton, Lettre d'Antoine aux peuples d'Asie dans Ap picn, V.

inculte, déserte^ couverte de tous les routiet^s que lui avaieni légués dix ans de guerre civile. Les vétérans, plus nombreux et plus insatiables que jamais, se faisaient à euxmêmes leur part. Capoue, Bénévent, Crémone, dix-huit des plus belles cités furent traitées en pays conquis. Octave lui-même le déclarait : il n'y avait plus de titre de propriété que celui des vétérans ; il fallait que tout patrimoine passât de la toge à l'épée ^ Octave ne les maîtrisait plus, ils envahissaient de leur chef; si on leur donnait Crémone, ils y ajoutaient Mantoue, à cause du voisinage :

Mantua, vœ miserae Dimiùm vicina Gremonœ!

L'Italie, si abattue qu'elle fût, se révolta contre cette oppression ; des bandes de colons dépouillés affluèrent à Rome; le peuple de Rome s'irrita.

Mais les vétérans de leur côté, au seul bruit d'un adoucissement accordé à l'Italie, se soulèvent, tuent un de leurs centurions et jettent son cadavre sur le chemin d'Octave (713). Dans ce désordre, se révoltent à la fois, sous la conduite de Fulvie, feoune d'Antoine, et de L. Antonius son frère, spoliateurs et spoliés, soldats et paysans^. Fulvie, l'épée au côté, passe des revues, harangue les troupes, a une cour de sénateurs et de chevaliers, parle de rétablir la république. Une réunion de soldats députés par toutes les légions, s'assemble à Gabies, fait dresser un tribunal pour

1. Appicn, Bell civ., IV et V, 13. Dion Ca«8., XLVII, XLVIII. Suet, in Aug., i3. Velleius, II, 74. Virgrile, Eglog., I, IX.

2. 11 noua reste un sin^lier souvenir de cette ^erre de Pérouse. On a trouvé près de cette ville des balles de plomb lancées par les frondeurs des deux partis, et sur lesquelles ils gn^vaient le nom de leur corps, des injures pour lennemi et leurs propres plaintes. Octavi XVI. — Q. Sal (vins Rufus) iM (perator). — L." Anton, calve peristi. — C. CLcsaius Victoria. — ESVREis ET ME CELAS. — (s) iNE MASA (i. C. sine pauc), etc. . . Hensen, 6836.

les juges et des estrades pour les plaideurs, somme les chefe rivaux de comparaître devant elle ; Octave obéit do* cilement; mais Fui vie refuse et se moque de ce sénat botté.

D'un autre côté, Sextus Pompée, échappé aux armes de César, tient la mer. Pirates, proscrits, esclaves fugitifs, tout vient à lui. Il occupe la Sicile et la Sardaigne ; il intercepte les convois d'Afrique. J'aime ce hardi flibustier, ce fiis de Neptune^ qui change la pourpre romaine contre les vertes couleurs de l'Océan ; homme grossier, au langage barbare, Africain ou Espagnol autant que Romain ou plu* tôt citoyen et roi de cette nation de forbans que son père avait cru détruire, et qui, n'ayant plus de patrie, avait pris ses galères pour patrie ; au demeurant, un des plus honnêtes gens de cette époque, qui, au moment où les triumvirs promettaient 100,0(^0 sesterces par tète de proscrit, affichait dans Rome qu'il en donnait 200,000 pour chaque proscrit sauvé ; qui ne concluait pas un traité sans stipuler liberté pour les esclaves et retour pour les exilés ; qui par une trahison aurait pu se rendre maître du monde et ne voulut pas trahir ^

Il y eut cependant un moment de paix. La guerre de Pérouse, cette guerre de paysans révoltés, s'était terminée par un flot de sang et par un holocauste de trois cents chevaliers ou sénateurs, immolés aux mânes de César le jour anniversaire des ides de Mars. Fulvie, vaincue, était morte de colère, laissant une lettre à Antoine à moitié ejffacée par ses larmes. Antoine arrivait en Italie (714) deman* der avec quelques centaines de vaisseaux des explications à Octave. Mais les soldats, à qui la paix était profitable, ordonnèrent la paix. D'un autre côté, le peuple de Rome,

1. K. les moDoaieft de S. Pompée avec la t6te de son père, celle de Nepinné, le trident, Scylla avec les chiens autour d'elle, etc.

tiO AUGUSTE.

affamé par la flotte de Sextus, se révoltait, se battait trois jours contre les troupes 'd'Octave, et lui aussi ordonnait la paix entre les triumvirs et Sextus ; le peuple avait Mtk faible pour cet aventurier. Bon gré , mal gré, on fut . amis : Octave avait déjà épousé une belle-sœur de Sextus ; Antoine, sur Tordre des soldats^ dut épouser Octavie, la sœur d^Octave, déjà mariée une fois et que le sénat dispensa de son année de veuvage. Soldats et peuples étaient las de ces interminables guerres. On partagea le monde encore une fois; Antoine garda TOrient, Octave TOccident, Sextuâ eut les lies, TAchaïe et la mer (715).

Octave, maître de TOccident, jugea vers ce temps-là que César était suffisamment vengé , et fit raser la barbe que depuis la mort du dictateur, il laissait pousser en signe de deuil «.

Mais quelle que fùt la situation d'Octave à Rome et dans rOccidènt, l'Orient et son maître devaient s'entendre à merveille. Ce n'est pas qu'Antoine ne fût un rude déprédateur, et que l'Asie ne lui eût payé jusqu'à 200,000 talents (1,341,000,000 fr.); mais Antoine était si fou, si somptueux, si oriental! Ce nouveau Bacchus, qui avait été reçu aux portes d'Éphèse par toute la population déguisée en bacchantes et en faunes, jouait de si bon cœur son rôle de satrape et de dieu ! D'ailleurs, il avait vu Cléopàtre. Cléôpàtre était belle, mais non d'une beauté extraordinaire ; l'amante de Jules César et de Sextus Pompée n'était plus dans le premier éclat de sa jeunesse. Mais son esprit merveilleux, ses railleries impertinentes, son insolence de courtisane, enchantèrent Antoine; elle le séduisit en l'humiliant, en se montrant plus prodigue, plus inventive,

1. F. DioD, XLVIII, 24, et les monnaiM d'Augoste en «mée* 711-718, •t où il est représenté barbu.

ETABLISSEMELNT DE hX MONARCHIE. 2il

plus extravagante que lui. On sait son arrivée à Tarse » où Antoine l'avait sommée de venir rendre compte de sa conduite dans la guerre de Philippes ; comment elle apparut sur un vaisseau tout doré^ aux voiles de pourpre, sous un pavillon en forme de ciel étoile, au milieu d'Amours et de Néréides, avec un appareil tout à fait digne de Thétis ou de madame de Pompadour ; comment le peuple, à son approdie, courut en foule sur le rivage, et laissa Antoine seul sur son tribunal. Antoine fut ckarmé de cet affront, charmé d'être battu dans sa lutte quotidienne de fêtes et de banquets, charmé de ces festins où Cléop&tre distribuait aux convives les lits de pourpre, la vaisselle, les litières même et les esclaves qui les avaient apportés. Ce fut un bonheur pour lui que d'apprendre le savoir-vivre à l'école de cette Égyptienne, de faire initier sa simplicité italienne aux mystères de la vie immuable^ de se laisser envelopper, lui vieux soldat marse , dans les fascinations de ce serpent du Nil; enfin de la suivre à Alexandrie, d'y courir les rues avec elle la nuit en habit d'esclave, cassant les vitres et insultant les passants, souvent injurié, parfois battu; de mettre en tiers dans la fête les Alexandrins, courtisans spirituels qui faisaient leur cour en jouant des tours d'éco** liers à leur prince et lui faisaient pêcher dans le Nil un p<H88on salé ^

i . Monnaies d'Antoine avec la tiare arménienne auprès de lui (en signe de victoire sur ce pays.) — Clbopatrak reginae RRavn nuoRVM rbovm. La tête de Cléopàtre avec le diadème (Distribution de royaumes aux enfants dfi Cléop&tre et d'Antoine.)

Imoription : « An grand Antoine inimitable, son dien et son bienfaiteur^ Aphrodisius le parasite. Tan 19 (de Clëop&tre comme reine d'Egypte] et 4 « (de rinvestiture des royaumes susdits.) — Revue archéol. 1864.

loMription mentionnant la date du triumvirat : M. AmroMTvs. no». GLcMB m vm R (ei) p (ablicœ) c (onstitnendœ) ex a (nte) d (iem). Kal. dec. (711) AD PR. Kal. lAN (uarias) sext (as) (71 6\ Le nom d*Antoine a été effacé aprèt sa défaite. Orel., 6S4«

Pendant ce temps. Octave travaillait patiemment, laborieusement, habilement à pacifier, à soulager, à fortifier rOccident. Il venait à bout de Sextus Pompée (718), et savait même se faire aider par Antoine à vaincre ce rival qui, plus tard, aurait été pour Antoine un utile auxiliaire. Il rendait la Sicile à Tempire, il purgeait Fltalie des brigands, rétablissait un peu d'ordre dans la confusion des guerres civiles. 11 entrait enfin dans les voies d'une politique nouvelle, douce, tempérante et modérée ; ne voulait pas de triomphes ; laissait seulement écrire au bas de sa statue, pour avoir rétabli la paix longtemps troublée : il n'était ni conquérant, ni grand pontife, ni même tribun ; simple préfet de police, n'usurpant les attributions de personne, parlant toujours du rétablissement prochain de la république ; il laissait s'accumuler les torts d'Antoine , et, maître du monde à vingt-huit ans, il avait la patience d'attendre (715-721).

Mais enfin (721) la mesure est comblée. Antoine, quoique toiqours marié à Octavie, et bien que, dernièrement encore, il ait épousé Minerve et se soit fait payer par les Athéniens mille talents comme dot de leur déesse, Antoine épouse solennellement Cléop&tre. En plein gymnase , à Alexao^ drie, sur une estrade d'argent, Cléop&tre et lui s'asseyent ensemble sur deux trônes d'or. Cléop&tre, sous le costume d'Isis, est proclamée reine d'Egypte et de Libye, avec son fils Césarion qu'Antoine reconnaît pour fils de César. Les fils d'Antoine et de Cléop&tre sont déclarés rois des rois^ monarques l'un de la Syrie, l'autre de l'Arménie et du Pont; ils apparaissent, chacun avec le costume de son royaume , entourés d'une garde étrangère. Et Antoine envoie aux consuls & Rome le récit officiel de cette cérémonie, en même temps que la pauvre Octavie, repu-

diée, reçoit l'ordre de quitter sa maison de Rome, et en sort baignée de pleurs aux yeux du peuple indigné (722).

Octave avait beau jeu. Il est bien vrai que, de son côté, il avait épousé et répudié qui il avait voulu. Ainsi, — d'abord fiancé à Servilie, il la repousse. Puis ses soldats, pour le réconcilier avec le parti d'Antoine et dejulvie, lui font épouser Claudia, fille de Fulvie; mais bientôt, brouillé avec la mère, il lui renvoyé sa fille (711). Un peu plus tard, il éprouve le besoin d'une réconciliation avec Sextus Pompée; il épouse Scribonia, belle-sœur de celui-ci, déjà mère et deux fois veuve (714). Mais deux ans après, Livie vient auprès de lui implorer la grâce de son mari proscrit ; il fait grâce au mari, mais il lui prend sa femme ; avec la permission du pontife, il répudie Scribonia le jour même de ses coucbes, et il épouse Livie (716), enceinte de six mois : le mari de Livie joua le rôle de père dans ce mariage.

Hais en tout cela la dignité romaine n'était pas blessée : Octave n'avait pas épousé une reine ; il restait, selon la morale de son temps, digne Romain et même époux fidèle. Antoine^ au contraire, ce galant adorateur qui suivait à pied la litière de Cléop&tre, qui échangeait la chaise curule contre le trône et le prétoire contre la tente royale, qui gravait le nom de Cléopàtre sur les boucliers des soldats romains, qui lui promettait l'empire dont il devait transporter le siège à Alexandrie ; Antoine, qui non-seulement se déclarait l'époux de Cléopàtre, mais déclarait héritier de César le fils bâtard de Cléopàtre et de César, en même temps qu'il faisait rois les autres enfants de cette égyptienne ; Antoine, qui prenait le nom d'Osiris comme elle s^était faite Isis, et ordonnait qu'après sa mort on le plaçât dans le tombeau des Ptolémées ; Antoine oubliait la ma-

jesté romaine aatant que la fidélité conjugale K C'était ' rOrient avec sa barbarie, disait-on, qui se soulevait contre Boriie la victorieuse; c'était le chien Anubis et les dieux monstres de TËgypte, qui déclaraient la guerre aux dieux romains^; c'était Cléopàtre avec le sistre égyptien; c'était Teunuque Mardion et les coiffeuses de Cléopàtre '; traînant après eux les peuples de l'Aurore et les armes bigarréesde l'Orient *, contre lesquels Octave menait l'Italie, le sénat, le peuple, les pénates et les grands dieux'. , L'Orient et TOccident se rencontrèrent donc À Actium (2 septembre 723), comme ils s'étaient déjà rencontrés deux fois à Pharsale et à Philippes. Cette dernière journée

1. V. les discours d'Oclave, selon Dion et PluUrque; et HoracM». fidèle écho d'Octave :

Romanus eheu ! ( posleri negabilis î )

Ëmancipatus feminœ, Feri vallum et arma miles, et spadonibus

Servire rugosis potest; I nterque signa ( turpe ! ) militaria

Sol aspicit conopeum.

Ad hoc frementes verterunt bis mille equo»

Galli, canent«8 Cfesarem. . . .

{Epod., 9.)

2. Omnigenûmque Deûm monstra, et latrator AnubÎE^ Contra Neptunum et Venerem, coiitràque Minervam.

(Virgile, Enéide, VlII, 698.)

- 3. C'est ce que disait Auguste. V. Plutarque. V. aussi Tnde aUégoriqoe d'Horace, I, 15.

4. Hiric ope barbaricà variisque Antonius armis, Victor, ab Aurorae popuHs et littore rubro /£gyptum, viresque Orientis et ultima secum Bactra veliit, sequiturque (nefaaî) .'Egyptia conjux.

Reglna in mediis patrio vocat agmina sistro.

(Virgile, Enéide, Vlll, 685 et seq.) El toute l'admirable fin de ce morceau.

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