Senèq., Ep
sent, ce qu*on trouvait plus noble et plus digne que ces largesses populaires, c'était de voir, au milieu de cette Rome devenue si belle, si voluptueuse, si pleine de sécurité , passer un homme simplement vêtu , marchant à pied, coudoyé par chacun, habillé comme Fabius, d'un manteau de laine filée par ses propres filles. Cet homme allait aux comices voter avec le dernier prolétaire; il allait aux tribunaux cautionner un ami^ rendre témoignage pour un accusé ; il allait chez un sénateur célébrer le jour de naissance du maître de la maison , ou les fiançailles de sa fille. 11 rentrait chez lui : c'était une petite maison sur le mont Palatin, avec un humble portique en pierre d'Albe; point de marbre, point de pavé somptueux, peu de tableaux ou de statues ; de vieilles armes, des os de géant, un mobilier qui était à peine celui d'un particulier élégant *. Ce qu'il avait eu de vaisselle d'or du trésor d'Ales;andrie , il l'avait fait fondre , de la dépouille des Ptolémées, il n'avait gardé qu'un vase précieux [vas murrhi^ num). 11 se mettait tard à table, y restait peu , ne connaissait point le luxe des repas, si extravagant alors : avec du pain de ménage, des figues et de petits poissons, le maître du monde était content. A le voir si simple, qui aurait osé dire que c'était un roi? — Un soldat l'appelait en témoignage : €< Je n'ai pas le temps, disait-il; j'enverrai un autre à ma place. — César! quand tu as eu besoin de moi, je n'ai pas envoyé un autre à ma place, j'ai combattu moimême ; » Et César y allait. — Il fallut que, déjà vieux, à la célébration d'un mariage^ il fût poussé et presque maltraité par la foule des conviés, pour qu'il cessât d'aller aux fêtes où on l'invitait.
l. Vix privaUe ele^anii» (Suet., in Aug., "73.)
Et puis, cet homme pacifiait l'Italie et le monde ; c'était le conciliateur universel, l'homme des ménagements et de la paix. 11 remettait les vieilles dettes, déchirait les vieilles enquêtes, fermait les yeux sur les usurpations consacrées par le temps, sur tous ces droits à demi légitimes qui restent des révolutions, et auxquels il est si dangereux de toucher. 11 passait le jour et la nuit à rendre la justice; malade, il écoutait chez lui les plaideurs. Il ne prenait pas fiait et cause pour lui-même ; il condamnait à une simple amende l'homme qui avait dit : « Ni le courage, ni le désir ne me manqueront pour tuer César ; » enfin il é<»*ivait à Tibère : a Ne te laisse pas aller à la vivacité de ton Âge, et ne t'irrite pas trop si on dit du mal de nous; c'est bien assez si on ne nous en fait pas. y>
Le pouvoir d'Auguste fut certainement le plus doux que Rome eût encore subi; parmi tant d'hommages que la flatterie lui adressa , il en est un , rare dans l'antiquité , et qui donne une noble idée de sa politique : le jour où Auguste rentrait dans Rome, on ne faisait périr aucun criminel.
Aussi nulle popularité ne fut plus digne et plus manifeste. Quand sa maison fut détruite par l'incendie , les vétérans^ les décuries, les tribus, tout le peuple contribua volontairement pour la relever. Après sa maladie, le peuple éleva une statue au médecin qui lui avait rendu la santé; des mourants ordonnaient qu'on remerci&t les dieux en leur nom, de ce qu'Auguste leur survivait '. Enfin le peuple entier l'appela père de la patrie. Un emphatique louangeur de Tancienne Rome cherche à rabaisser cet hommage ; il fut cependant assez beau : lorsqu'une députation