ROME
Telle était la gloire du présent; mais quelle serait la garantie de l'avenir? qui guérirait ces plaies radicales et permanentes que j'ai déjà montrées mortelles à la république, et qu'à nulle révolution politique il n'était donné de fermer ? Disons en quelques mots comment ces grandes questions se posaient.
D'abord l'empire était-il sufQsamment gardé? La milice était un privilège du citoyen; les sujets de Rome, exclus
1. K. Suet, m Àug., 58; Ovide, Fastex, II, 121 et suiv. ; Calendrier clii' par Gruter; Juvénal., etc.
de» Irions, ne servaient qu'en seconde ligne et à titre d'auxiliaires. Or, la population romaine qui était de 450,000 citoyens avant César, qui après lui était d'un mil* lion peut-être, mais que quinze ans de guerres civiles avaient atrocement décimée, était-elle suffisante pour garder un empire que Pompée avait porté jusqu'au Jourdain, César jusqu'à l'Escaut, Auguste jusqu'au Nil? Et cette population, eûi-elle été suffisante par le nombre, était insuffisante faute de patriotisme et d'unité. César l'avait recrutée de Gallo-Italiens, Antoine d'étrangers de toute sorte; le mouvement journalier des affranchissements la recrutait d'esclaves. La porte de la cité s'ouvrait à l'esclave , même quand elle était fermée au sujet de Rome ; et les affranchissements chargeaient Rome de citoyens étrangers à elle par l'esprit, par l'origine, par les mœurs.
Gr&ce à cet appauvrissement et à cette* altération de la race romaine, vers la fin des guerres civiles, la population servile, au moins aussi nombreuse que là population libre ^ , la débordait de toutes parts. Sextus Pompée se fait le patron des esclaves fugitifs, les arme, les émancipe; traitant avec Octave , stipule leur liberté, et verse ces nouveaux libres comme un déluge sur l'Italie : les vestales effrayées ajoutent une prière pour demander aux dieux la délivrance de ce fléau; et Auguste, se croyant autorisé par le danger public à manquer de parole, fait d'un seul coup
4. Je ne crois pas me mettre en contradiction avec les ingénieux calculs par lesquels M. Delamalle détruit les exagérations de quelques savants sur la population et surtout la population servile de l'Italie. Ces calculs portent sur Tan de Home 529. Or, depuis cette époque, la conquête du monde, les progrès du luxe, la concentration des biens, Tusage de la culture servile, avaient dû étrangement multiplier le nombre des esclaves. D'un autre côté, tous les citoyens romains (il s'en fallait de beaucoup) n'habitaient pas l'Italie, et l'Italie se nourrissait en boono partie de blé étranger : deux faits qui changent complètement les bases du calcul.
arrêter.toiis ces affranchis, renvoyer lésons àleursmiAIresi tuer ceux dont les maîtres ne se retrouvent pas. Néanmoins les esclaves remplissent les légions^ ils se glissent jusque dans le sénat, et un maître qui cherche le sien le retrouve dans un élu des comices prêt à exercer la questure ^
De plus le sol italique manquait sous les pieds de cette population diminuée et altérée. La propriété était incertaine. Dans l'antiquité, le sentiment de la justice était insuffisant pour défendre la propriété; ce sentiment écrit dans le coeur de Fhomme , est devenu par le christianisme seul une puissance et une loi. 11 fallait, pour que la propriété fût défendue, que la religion la consacrât arpent par arpent» que chaque borne fût un autel arrosé du vin des sacrifices, que chaque patrimoine fût délimité par l'augure d'après les régions du ciel, que chaque propriété sur la terre répondit à une propriété dans le ciel. Et la foi s'aiFaiblissant aux autels , aux augures, aux symboles , la propriété demeurait sans protection. Ajoutez à cela ces remaniements contraints et violants de la propriété ita-* lique pendant la guerre civile, et vous pourrez comprendre ce que devenait le droit de propriété. César, par sa loi agraire, avait 4oté 20,000 familles; mais pour combien.de
i, Od connatt Ténergique invective d'Horace contre Menas, affrancJii et amiral de Seztus Pompée^ qui avait trahi trois ou qaatre fois son patron pour Octave ou Octave pour son patron. .. . « Toi qui portes sur tes flancs la trace du fouet d'Ib^rie, à tes pieds la marque des entraves^.. . vois -tu, quand avec six aunes de toge tu balaies la voie Sacrée, les regards d'indignation qui viennent hardiment se flxer sur toi? Quoi donc! ce misérable, déchiré par le fouet des triumvirs jusqu'au point de lasser le crieur public, a maintenant mille jugères du territoire de Falerne, et ses coursiers piétinent la voie Âppia! Insolent chevalier, au mépris de la loi d'Othon, il s'assied au premier rang du théâtre. A quoi bon mener nos vaisseaux contre les brigands et les esclaves en révolte, quand cet homme- là, cet homme est notre tribun des soldats? i> {Épode, 4.) Ailleurs, parlant de Sextus lui-même :
Minatus urbi vincla quœ detraxerat
Servis amicus perfidis.
t^nps? La Campanie, ôtée par César aux fermiers du sénat, passa bientôt des colons de César aux colons d'Antoine , ptds aux soldats d'Octave. — Les mesures de César dictateur, si admirablement calculées, restent également sans effet, ou par la force des choses, ou par le trouble des guerres civiles : il n'en demeure autre chose que 120,000 soldats installés propriétaires en Italie. — Antoine , pendant ses quelques mois de consulat , taille et coupe à son gré, partage aux parasites de sa table et aux comédiens de sa maison- les meilleures terres d'Italie et de Sicile, accorde 3,000 jugères à son médecin, 2,000 à son faiseur de discours; quant au peuple romain, Antoine lui donne à cultiver... tes marais Pontins *. — Sous le triumvirat, révolution nouvelle. A force de proscriptions, d'exactions, de chicanes, il n'est pas de fortune qui ne change de main. — Après la victoire de Philippes , c'est mieux encore , c'est l'épée, je l'ai dit, qui se porte seule propriétaire légitime : c'est une population coupable d'avoir élevé un tombeau aux soldats de la république, condamnée par Octave à une amende qu'elle ne peut payer, et, faute de paiement, chassée de ses murs ^ ; ce sont des bandes de cultivateurs dépouillés qui passent.les Alpes, passent la mer ^; c'est enfin, au milieu du bruit des armes , la voix plaintive du cygne de Mantoue : Virgile arrive à grand'peine aux pieds d'Octave, dont la protection même est quelquefois impuissante.
l. PhiHpp., H, 17, 39, 40; V, 2; VI, 12, n.
2 Siiet., in Aug.y 12.