ET DE L'ISTHME DE PANAMA
Lorsqu'il fut question du percement de l’isthme de Panama, les Etats-Unis eurent le désir de dominer cette voie de communication d’une importance mondiale si considérable. Ils voulaient éviter, toutefois, de blesser le patriotisme des Colombiens par un démembrement de leur pays qui aurait provoqué une vive irritation dans toute l'Amérique latine, et ils songèrent qu’ils pouvaient arriver à leur but en acquérant, au moyen d’une cession à bail, la possession, pour une période plus ou moins longue, d’une zone territoriale entre les deux
Océans.
Ce procédé, nous l’avons, vu, avait déjà été employé plusieurs fois, mais entre Etats inégalement civilisés; il intervenait maintenant entre deux puissances parvenues sensiblement au même degré de civilisation.
La jonction de l’Océan Atlantique et de l'Océan Pacifique au moyen d’un canal a été longtemps projetée. Les Etats-Unis et l'Angleterre étaient las deux puissances les plus intéressées dans la question d’un canal inter-
océanique. Le 19 avril 1850, elles conclurent la célèbre convention Clayton-Buwler; les: Etats-Unis acceptaient de garantir la neutralité du canal interocéanique et d’en partager le contrôle avec la Grande-Bretagne. Ce traité avait en vue surtout le canal de Nicaragua, utilisant le fleuve San Juan et le lac de Nicaragua, mais il s’appli-
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quait aussi à toute entreprise similaire à travers l’Amérique centrale.
Au moins de mai 1878, après une série d’explorations dans l’isthme de Panama, un officier de marine français, M. Wyse, obtint du Gouvernement colombien la concession du canal à ouvrir dans ce pays.
En 1880, se constituait, au capital de 300 millions de francs, la « Compagnie universelle du Canal interocéanique » ayant à sa tête Ferdinand de Lesseps. Le 4 février 1889, le tribunal de la Seine en prononçait la dissolution et la mise en liquidation; la Compagnie avait dépensé un capital d’environ 1.400 millions de francs.
En 1894, se constituait « La Compagnie nouvelle du Canal de Panama >», ayant, pour l’achèvement des travaux, un délai de dix ans prorogé, en 1900, jusqu’en
Sous la pression de l’état d’esprit créé aux Etats- Unis, en 1898, par la guerre hispano-américaine, notamment le passage difficile du cuirassé Oregon par le détroit de Magellan, le gouvernement de Washington manifesta le désir d’entreprendre la construction du canal ‘de Nicaragua et d’acheter la concession accordée à la « Maritime Canal Company of Nicaragua », formée en 1888 par l’ingénieur américain Ménocal.
Connaissant le mouvement d’opinion qui régnait aux Etats-Unis en faveur du canal de Nicaragua, la Compagnie nouvelle du Canal de Parama avait, dès novembre 1888, invité le gouvernement américain à procéder à l’étude comparative des canaux de Panama et de Nicaragua; comme suite à cette proposition, le Président Mac Kinley institua, le 10 juin 1899, l’ « IZsthmian Canai Commission », composée de neuf membres et pré-
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sidée par l'amiral Walker. Après une longue discussion, cette Commission déposa, le 21 novembre 1901, un rapport dans lequel, après avoir fait ressortir les avantages du canal de Panama, elle se prononçait cependant en faveur du canal de Nicaragua, à cause des exigences de la Compagnie nouvelle du Canal de Panama. Mais cette dernière, alarmée à juste titre des conclusions de l «Isthmian Canal Commission», offrait aux Etats-Unis, dès le 9 janvier 1902, de leur céder tout son actif pour la somme de 40 millions de dollars, chiffre auquel la Commission avait estimé les biens de la Compagnie. Cette offre fut alors acceptée.
Par ailleurs, le gouvernement américain, anticipant sur ces événements, songeait depuis un certain temps déjà à s’assurer le contrôle exclusif du canal, c’est-àdire à s’affranchir radicalement des garanties de neutralité que consacrait le traité Clayton-Buwler.
A la suite de négociations laborieuses, le Gouvernement américain passait avec l’Angleterre, en février 1900, une première convention qui porte dans l’histoire le nom de « Convention Hay-Pauncefote ».
Les Etats-Unis obtenaient le droit de construire le canal et de l’administrer sans le concours d’autres puissances, mais sous la condition expresse du maintien du principe de neutralité; en d’autres termes, le canal devait être traité, au point de vue international, d’après les mêmes principes que le canal de Suez, en vertu de la convention de Constantinople de 1888; liberté de nanavigation pour tous, interdiction de tout acte de guerre dans le canal, qui ne sera jamais bloqué. Malgré les avantages qu’elle paraissit présenter pour les Etats- Unis, cette convention fut très, mal. accueillie par
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l'opinion américaine. Le Sénat y apporta de nombreux amendements dont le résultat était de placer le canal sous l'autorité exclusive des Etats-Unis, en annulant les clauses relatives à la neutralité et à la garantie des puissances, par la clause restrictive suivante : « Il est en- « tendu, toutefois, qu'aucune des conditions et stipula- « tions qui précèdent ne s’appliquera aux mesures que « les Etats-Unis pourront juger utile de prendre pour « assurer, par leurs propres forces, la défense des Etats- « Unis et le maintien de l’ordre public. » Le respect de la neutralité du canal était donc laissé à la discrétion du Gouvernement des Etats-Unis. L’Angleterre, absorbée par les affaires du Transvaal, se vit obligée d’accéder aux prétentions des Etats-Unis par un nouveau traité Hay-Pauncefote (18 novembre 1901). Cependant, pareille cession impliquait pour sa validité l’adhésion de la Colombie, en vertu d’une clause de la convention passée entre la Compagnie française et le Gouvernement de cet Etat, et comme d’autre part, les Etats-Unis entendaient rester complètement maîtres du canal, ils devaient amener la Colombie à renoncer en leur faveur à ses droits de puissance publique sur une zone territoriale suffisante pour permettre la construction et l’exploitation du canal. Après beaucoup de difficultés et de laborieuses négociations, un traité intervint, le 22 janvier 1903, entre les Etats-Unis et la République de Colombie. D’après ce traité, qui porte dans Phistoire le nom de «Convention Hay-Herran », la République de Colombie cédait à bail aux Etats-Unis d'Amérique, pour une période de cent ans, renouvelable à leur gré, c’est-à-dire à perpétuité, une bande de territoire de 6 milles de largeur, soit à peu près dix kilo-
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mètres couvrant le tracé du canal entre Colon et Panama, — cela moyennant le prix de 10 millions de dollars, aussitôt après la ratification du traité, et le paiement, à partir de la neuvième année, d’une location annuelle de 250.000 dollars.
La Colombie gardait la souveraineté nominale du territoire ainsi concédé, mais il était entendu que les Etats-Unis auraient le droit exclusif d’y construire, exploiter et protéger un canal réunissant les deux océans. Les villes de Panama et de Colon restaient en dehors de la concession. La zone. était neutre et les Etats-Unis se portaient garants de cette neutralité. Des règlements sanitaires et de police devaient êre promulgués par une Commission mixte. Les Etats-Unis se voyaient reconnaître le droit de protéger et d’assurer la sécurité du canal, ce qui antraînait pour eux la faculté d’édicter des ràglements et d'établir des tribunaux compétents entre les sujets des Etats-Unis, ainsi que pour toutes contestations relatives au canal, au chemin de fer et autres travaux. Il était, en outre, prévu la création de tribunaux mixtes pour les litiges pouvant s'élever entre Colombiéns et Américains et entre étrangers. En résumé, les Etats-Unis allaient exercer le contrôle exclusif du canal, avec compétence pour toutes les questions ayant trait à sa construction et à son exploitation.
Les choses ne devaient pas se passer aussi simplement. Au mois d’août 1903, cette convention si avantageuse pour les Etats-Unis fut rejetée à lPunanimité par le Sénat colombien. Le vote fut dû à un rapport très défavorable de la Commission spéciale qui s'efforçait de démontrer que cette prétendue cession à bail n’était, en réalité, qu'une cession de territoire, ét que, de ce chef,
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la convention en question ne pouvait être acceptée parce que contraire à la Constitution colombienne, qui prohibe les cessions de territoire. Le Congrès de Bogota, qui devait se prononcer définitivement sur le traité, le rejeta également le 29 août de la même année. Il indiquait en même temps les conditions auxquelles il autorisait le Président de la République à négocier avec un gouvernement étranger ou une Société privée pour la construction de ce canal. Le Gouvernement colombien pouvait bien consentir pour une durée de cent ans, et moyennant redevance, une servitude « dans le seul but « d’excaver, entretenir, exploiter le canal et ses œuvres « auxiliaires, sur une surface de territoire colombien « de dix milles de large, s'étendant de la mer des Ca- « raibes à l'Océan Pacifique », mais la souveraineté de la Colombie sur tout le territoire et ses habitants devait être expressément reconnue, et à la Colombie aussi appartenait le droit d’assurer, dans la zone, l’ordre et la sûreté avec le concours de la police et de l’armée nationales.
Une pareille délibération ne pouvait satisfaire les Américains qui désiraient, avant tout, exercer leur autorité sur le canal et le territoire environnant. Ils allaient bientôt trouver, dans les événements mêmes, un précieux auxiliaire.
La province de Panama, qui faisait partie de la Colombie, était, pour ainsi dire, en état constant d’insurrection vis-à-vis du gouvernement- central, et, à maintes reprises, les Etats-Unis avaient eu à intervenir, dans un esprit de conciliation, pour empêcher une scission. Ve US Lorsque la décision du Congrès de Bogota y fut connué, une vive agitation se manifesta dans la popula-