CIRCONSTANCES QUI ONT AMENÉ LA CHINE A CONCLURE DES CESSIONS A BAIL
Il nous faut étudier, à présent, les circonstances qui ont amené la Chine, — si iongtemps rebelle à louverture de son territoire aux Européens, — à conclure ces cessions à bail, qui devaient avoir pour résultat de faciliter la pénétration commerciale dans l’intérieur du pays.
Ce furent*:
1° La guerre sino-japonaise de 1894, révélant au monde la faiblesse du colosse chinois, son effondrement militaire, dernier terme d’une longue décadence que le monde ignorait et que, seul, le Japon connaissait.
La victoire des Japonais stupéfia l’Europe. La diplomatie fut tout d’abord absolument déroutée en présence de ce changement complet et imprévu de la face des choses. Mais elle se ressaisit vite et, dès le printemps de 1895, elle modifiait totalement son attitude et ce furent des principes tout à fait nouveaux qui guidèrent
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depuis lors la conduite de l'Europe vis--à-vis d’un pays qu’elle avait cru fort et dont l’impuissance venait de lui être démontrée.
2° Au lendemain du traité de paix de Shimonoseki, signé le 17 avril 1895, l'intervention de la France, de la Russie et de l'Allemagne, aupres du Japon, en faveur de la Chine, pour que l'Empire du Soleil-Levant adoucisse les conditions imposées au Céleste-Embpire.
Par ce traité de Shimonoseki, la Chine reconnaissait d’une façon irrévocable l’indépendänce de la Corée (art. 1). Elle abandonnaït à perpétuité au Japon sa souveraineté sur les territoires ci-dessous avec les forteresses, arsenaux et autres propriétés de l'Etat se trouvant dans ces localités (art. 2) :
a) la partie Sud de la province de Feng-Tien comprise dans la ligne de démarcation suivante : de l’embouchure de la rivière Yalou jusqu’à l'embouchure du fleuve An-Ping, comprenant Feng-Houang, Tch’eng-Haïtcleng, Ying-K’eou, jusqu’à l'embouchure du Leao-Ho et les autres villes : là où le fleuve formait limite, la limite de démarcation serait le milieu du fleuve;
les îles qui se trouvent dans le golfe de Leao-Toung et qui dépendaient de la province de Feng-Tien;
b) l’île de Formose, en Dai et les îles adjacentes; c) les Pda doL ês, c’est-à- te les îles situées par le 119° et le 120° de longitude Est (Greenwich), et 23° et 24° latitude Nord.
La Chine s’engageait encore (art. 4) à payer au Japon, dans un délai de sept années, une indemnité de guerre de 200 millions de taëls Kou- ping), avec faculté,
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d’ailleurs, de se libérer par anticipation à un moment
quelconque, — et, aux termes de l’article 6, à conclure avec le Japon de nouveaux traités de commerce et der navigation, — à ouvrir au commerce étranger quatre
nouveaux ports :
1° Cha-Ohi-Kin-Tchéou (Hou-Pé);
2° Tchoung-King (Se-tch’ouen) ;
3° Sou-Tchéou (Kiang-Sou) ;
4 Hang-Tchéou (Tché-Kiang);
De plus, la Chine consentait au Japon la liberté de navigation sur le Yang-Tseu, de I-tchang à Tchoung- King, et sur la rivière de Wou-Soung et le canal, de Chang-Haï à Hang-tchéou.
Ces conditions étaient magnifiques. Le Japon avait compté sans les puissances occidentales.
Sur l'initiative de la Russie, qui se voyait lésée pour l’avenir, par ce traité, la France et l'Allemagne se joignirent à elle pour faire une démarche amicale auprès du Japon, tandis que l'Angleterre déclarait n'avoir aucune objection à faire aux demandes du Japon.:
Le 22 avril, les représentants des trois puissances européennes remirent au gouvernement du Mikado une note, rédigée du reste dans les termes les plus courtois, par laquelle ils le priaient de renoncer à la possession de la presqu'île de Liao-Toung, l’établissement de son autorité dans ce pays étant une menace contre la capitale de ia Chine, rendant illusoire l’indépendance de la Corée et devant être un danger permanent pour la paix de l’Extrême-Orient.
Le premier mouvement du Mikado fut, dit-on, de refuser, coûte que coûte, la concession qu’on lui de-
mandait. Mais, après échange de notes, le Gouvernement de Tokio, ne se sentant pas nettement soutenu par l’Angleterre, céda.
La renonciation au Liao-Toung par le Japon, admise en principe, devait être suivie de négociations, pour marquer la durée de l’occupation de la presqu'île par les forces japonaises et fixer le chiffre de l’indemnité. Ces négociations furent laborieuses et la convention ne fut signée que le 8 novembre 1895.
Le Japon rétrocédait à la Chine à perpétuité et en. pleine souveraineté la partie sud de la province de Feng-Tien, qui lui avait été cédée par l’article 3, $ a, du traité de Shimonoseki.
Comme compensation la Chine s’engageait à payer au gouvernement japonais une indemnité de 30 millions de taëls (Kou-Ping) avant le 16 novembre 1895.
Trois mois après le paiement de cette indemnité compensatrice, le territoire rétrocédé devait être complètement évacué par les forces japonaises.
La France, la Russie et l'Allemagne avaient donc rendu un signalé service à la Chine en obtenant pour elle du Japon la rétrocession du Liao-Toung. Ce service, la Russie et l’Allemagne étaient bien décidées à se le faire largement payer le plus tôt possible, estimant que leur immixtion dans les affaires de la Chine leur avait créé des droits vis-à-vis du Céleste-Empire.
3° La nécessité, pour les nations possédant des colonies ou un commerce important au-delà des mers, d’avoir, sur les grandes routes maritimes du globe, des points d’appui de leur flotte, des ports de relâche où lon puisse accumuler de grandes quantités de combustibles et de munitions de guerre,
Cette nécessité est beaucoup plus impérieuse de nos jours, à cause de la consommation formidable de charbon, huile lourde ou d’essence par les escadres actuelles que du temps de la marine à voile.
Ces bases navales doivent être constituées de préférence par une baie ou estuaire entrant profondément dans les terres et dominé par des hauteurs difficiles à battre par l'artillerie de l’adversaire. Santiago de Cuba et le fort Morro qui en défend l’entrée sont le modèle du genre, De plus, pour permettre la sortie simultanée de plusieurs navires et faciliter ainsi la rapide formation en ligne de la flotte de défense, il importe que le goulet, donnant accès dans le port, ne soit pas trop étroit.
En résumé :
1° La guerre sino-japonaise révélant au monde la faiblesse de la Chine; :
2° l'intervention de la France, de la Russie et de l'Allemagne en faveur de la Chine auprès du Japon;
3° la nécessité pour les nations européennes d’avoir des ports de relâche en Extrême-Orient.
Telles sont les trois circonstances et raisons qui favorisèrent l’immixtion de l’Europe dans les affaires de Chine. 1
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