I. — KIAO-TCHÉOU
Comme toujours, ce fut l'Allemagne qui commença.
Il y avait longtemps déjà qu’elle cherchait une occasion favorable pour se faire céder ou pour occuper un point de la côte de la Chine, car elle désirait vivement un grand port dans les mers orientales.
Avant 1894, le commerce allemand en Chine et au Japon était plutôt médiocre; mais, depuis le traité de Shimonoseki (17 avril 1895), qui mit fin à la guerre sino-japonaise, les vaisseaux battant pavillon allemand se. firent de plus en plus nombreux dans les mers de Chine. Son commerce se développant énormément, il était naturel que l’Allemagne cherchât un débouché pour ses produits, et quel champ d’exportation plus favorable que la Chine eüût-elle pu trouver? Des manufactures et des succursales allemandes furent fondées dans les-ports ouverts. Pour protéger ce commerce, il fallait £ Gs une station navale et un dépôt de charbon.
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Ce fut sur la baie de Kiao-tchéou, dont le géographe von Richtofen avait, depuis longtemps (1869), signalé la valeur, que l’empereur Guillaume II jeta son dévolu, bien que Kiao-tchéou eût été déjà octroyé pour quinze années à la Russie, en vertu d’un traité secret (connu sous le nom de Convention Cassini, art. 9), signé à Saint- Pétersbourg, en 1896, par Li Houng-tchang et le prince Lobanow.
Nous devons, d’ailleurs, reconnaître que ce traité, n'ayant pas été notifié, ne pouvait lier l'Allemagne.
La baie de Kiao-tchéou est située dans la presqu’ile du Chantoung, qui s’avance dans le golfe de Pe-Tchi- Li, en face de la presqu'île mandchoue de Liao-toung, à vingt heures de Shanghaï. C’est une excellente position stratégique qui domine toute la province de Chan- Toung et qui commande l'entrée de la mer Jaune.
Mais, pour donner à un coup de main, au moins les apparences d’une cause juste, il fallait un prétexte, si minime fût-il. Cette occasion se présenta de la façon suivante.
Dans la nuit du 1” au 2 novembre 1897, deux missionnaires catholiques allemands, les Pères Nies et Nenle, de passage à Tchang-kia-tchouang (préfecture de Tsao-tchéou, province de Chan-toung), surpris dans leur premier sommeil. furent assassinés avec une cruauté raffinée par une bande de brigands appartenant à l’association du Grand-Couteau (Ta Tao Houei) ; c'était une sorte de société secrète, dont Li Ping-Heng, gouverneur du Chan-toung, xénophobe notoire, encourageait hypocritement les efforts criminels.
Précédemment, c’eût été à la France, désignée par le Saint-Siège comme protectrice de toutes les missions
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catholiques en Chine, à intervenir dans cette affaire et à exiger une réparation.
Car, jusqu’à cette époque, comme on l’a fort bien dit à la tribune de la Chambre :
« Toutes les fois qu’un missionnaire ou un Euro- « péen, relevant à un titre quelconque des missions « d'Extrême-Orient ou d'Orient, était lésé, maltraité, < Mmassacré, c'était à la France seule, à l'exclusion des « autres nations, qu’il appartenait de s’en faire le pro- « tecteur ou le vengeur. C’était là, sans doute, une « charge souvent onéreuse qui nous obligeait à des né- « gociations longues, difficiles, quelquefois périlleuses, « et souvent aussi à de lourds sacrifices. Mais cette « charge avait sa compensation : c'était le respect du - « nom français, l'expansion de l'influence française, le « rayonnement de notre prestige à travers tout l’Orient. « Et comme le commerce national est solidaire du cré- « dit, du prestige et du bon renom de la patrie, il y « trouvait largement son compte. »
Malheureusement, depuis 1890, les prêtres de la Congrégation de Steyl, à laquelle appartenaient précisément les deux missionnaires assassinés, étaient placés sous la protection de l'Allemagne, quoique leur maison-mère de Steyl se trouvât, hors de l'empire allemand, en Hollande.
Aussitôt informé, le Kaiser, désireux d'obtenir de la Chine une prompte et fructueuse réparation et voulant se saisir d’un gage, ordonna télégraphiquement à l’amiral von Diederichs, commandant de lescadre allemande dans les mers de Chine, d'occuper la baie de Kiao- tchéou et de débarquer quelques centaines d'hommes sur le littoral. |
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Le 14 novembre, l’amiral allemand, — qui avait pris soin de notifier son intention aux amiraux anglais, français et russes dans les mers de Chine, — se présentait à l'entrée de la baie de Kiao-tchéou avec les croiseurs Irène, Kaïser, Prinzess-Wilhelm, Arcona, et débarquait, sous les forts de Tsing-tao protégeant la passe au nordouest, 600 hommes. Ceux-ci s’emparèrent, sans combat, des hauteurs et des forts dont ils prirent possession en amenant le pavillon chinois et en hissant l’étendard allemand, salué de vingt et un coups de canon par lartillerie de la division navale. à
Le même jour, l'amiral von Diederichs adressait aux habitants une proclamation, dans laquelle il disait « que les relations entre l'Allemagne et la Chine étaient « amicales. Dernièrement, quand les hostilités ont éclate « entre la Chine et le Japon, l'Allemagne est venue à « son secours avec toute sa puissance, afin de montrer « son bon vouloir à la Chine. Le présent débarquement « de troupes ne signifie pas qu’elle est ennemie de la « Chine, et les habitants du pays n’ont pas besoin de se « méfier... Il est préféfable que, dans le territoire occupé « par l’Allemagne, tous les fonctionnaires chinois con- « tinuent à remplir consciencieusement leurs devoirs. »
Comme le déclara Li Houng-tchang au correspondant du New-York Herald à Péking, cette occupation constituait une violation flagrante des traités et du droit des gens, car la Chine s’était très sagement empressée d'offrir des compensations complètes : la destituton des fonctionnaires locaux et le paiement de très fortes indemnités en argent. Et Li Houng-tchang ajoutait : « Dans notre désir d'éviter tout sujet de conflits plus « graves, nous retirâmes nos troupes de Kiao-tchéou,
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lorsque les Allemands y débarquèrent, et, en dépit du mouvement de l’opinion publique qui nous pousse à défendre notre territoire contre l’agression étrangère, nous n'avons pas envoyé de renforts à Kiao-tchéou. »
Le Gouvernement de Pékin protesta donc aussitôt. Mais Guillaume IT n’était pas d’un caractère à s’y arréter et à se contenter de cette facile victoire. Le 22 novembre, il demandait encore à la Chine, par l’entremise de son ministre à Chang-Haï, le baron von Heyking :
1° l’érection d’une tablette impériale à la mémoire des missionnaires assassinés ;
2° une indemnité aux familles des missionnaires assassinés ;
3° la dégradation à perpétuité du gouverneur du Chan-toung;
4° le gouvernement chinois devra payer les frais d'occupation de Kiao-tchéou par l'Allemagne;
5° on choisira, de préférence, des ingénieurs allemands pour la construction de tout chemin de fer que la Chine peut établir dans la province de Chan-toung et pour lexploitation des mines qui pourraient exister sur le parcours des chemins de fer.
La Chine ayant refusé d’entrer en pourparlers-avant l'évacuation, de Kiao-tchéou, l'Allemagne fit partir, pour renforcer son escadre dans les mers de Chine, les cui rassés Deutschland, Gefion et Kaïserin-Augusta, sous le commandement du prince Henri de Prusse, frère de l'Empereur. À cette occasion, Guillaume II prononça un discours retentissant, dont voici la teneur :