‹ Les Cessions à Bail en ChineChapitre 65 sur 84 · IT. — WEI-HAI-WAI · texte numérisé non relu

IT. — WEI-HAI-WAI

Sur le conseil d'ingénieurs allemands, entre autres du major von Hanneken, qui avait construit les principaux forts de Port-Arthur, le Gouvernement chinois décida, en 1889, de créer sur la côte nord du Chantoung, une autre base navale, qui lui permettrait de mieux défendre l’entrée du golfe de Pé-tchi-li.

Son choix se porta sur la baie de Weï“haï-weiï, à 37 milles à l’est du port ouvert de Tchi-fou, dont le mouillage n’était pas assez abrité et trop difficile à

défendre. ER AMC EM

« Cette baie, suivant Fauvel (1), ainsi appelée du « nom d’une petite ville murée située au fond, s'ouvre « de l’est à l’ouest dans le petit promontoire du cap « Cod, qui la protège des vents du nord et du sud par « l’ouest, tandis qu’un archipel de cinq petites îles brise « les grosses mers soulevées par les vents venant du « nord au sud par l’est. Le mouillage est donc fort bien « abrité contre tous les vents surtout dans la partie « orientale dominée par les deux maîtresses îles de « Liéou-koung tao et de sa voisine Shoung tao.

« En 1894, à la veille de la guerre avec le Japon, « tous les ouvrages de ce port, au nombre de onze, « avaient été achevés et armés de gros canons Krupp de « 15 à 28 centimètres, par les soins du major allemand < von Hanneken. »

En somme la situation était très capable de supporter avec succès un siège de longue durée.

Le 19 janvier 1895, le maréchal Kuroda, commandant un corps d'armée d’environ 20.000 hommes et 10.000 coolies, réunissait ses troüpes à Talien-wan, sur cinquante transports, et les débarquait le lendemain, dans la baie Young-tching, au sud du cap Chan-toung, sans grande résistance de la part du colonel Yen.

Le 26 janvier, les Japonais attaquèrent les forts de l’ouest de Weï-haï-wei, et furent repoussés; mais, le 30, ils s'emparèrent de deux forts de l'Est et en firent sauter un à l’ouest; Weiï-haï-weï tomba entre leurs mains. Les Chinois, qui occupaient les autres forts terrestres, ayant pris la fuite, les Japonais tournèrent

G) Fauvel, op. cit., p. 509,

nee PR ME TT

les canons des forts sur la flotte chinoise et sur l’île Liu Kong tao.

L’amiral Ting In-tch'ang s'était réfugié là avec 2 cuirassés, 2 croiseurs, ses canonnières, avisos et torpilleurs, après la défaite du Yalou et la prise de Port- Arthur. Il ferma les passes avec des chaînes et résolut de vendre chèrement sa vie. Malheureusement, il fut mal secondé par ses lieutenants et par la garnison. Après avoir eu plusieurs vaisseaux torpillés, du 4 au 9 février, il se trouva, le 11, totalement dépourvu de munitions. Ne voulant pas survivre à sa défaite, il se suicida; son second, le contre-amiral Lieou Pou-tchin, et Tchang Tasan, commandant les forts de l’île, suivirent son exemple; le général Taï en fit autant. Le 12, le pavillon blanc fut arboré et Weï-haï-weï, remis au Japonais.

Comme garantie de lexécution fidèle des stipulations du traité de paix conclu à Shemonoseki, le 17 avril -1895, la Chine, aux termes de l'article 8, consentait à l'occupation temporaire par les Japonais de Weihaï-wet.

Des articles séparés, joints au traité de Shemonoseki, réglementaient cette occupation.

‘Le territoire à occuper comprenait l’île de Liu- Kong et une zone large de cinq lis japonais, tout le long - de la côte de la baie de Wei-haï-weï. Autour de ce territoire était constituée une zone neutre, également de cinq lis japonais, où Îes Doupes chinoises n’avaient pas “le droit dé pénétrer {art. 2).

L'effectif maximum des forces japonaises à Weihaï-weï était fixé à une brigade et les frais d'occupation

seraient supportés pour 1/4 seulement par la Chine, soit environ 500.000 taëls par an (art. premier).

L'article 3 stipulait que l’administration civile resterait aux mains des autorités chinoises, mais que ces autorités auraient le devoir de se conformer aux ordres du commandant des troupes japonaises, relativement à la santé, à la sécurité et au bien-être de ces troupes, ainsi qu’à leur répartition.

Toutes les infractions militaires commises dans les limites du territoire occupé seraient de la compétence des autorités militaires chinoises. Et par «infractions militaires >» on entendait à la fois celles commises par les soldats japonais et les crimes et délits commis par les habitants contre les militaires de l’armée d’occupation.

En 1898, les Anglais, mécontents de s'être laissés devancer par les Russes à Port-Arthur, et voyant leur influence encore menacée dans le nord de la Chine par la prise de possession des Allemands à Kiao-tchéou. résolurent de s’assurer du second battant de la porte du Pe-tchi-li, en obtenant une base navale, en face de Port- Arthur. Ils jetèrent leur dévolu sur Weï-haï-weï et s’entendirent avec les Chinois (2 avril), de façon à en obtenir la concession à bail sitôt que les Japonais l’évacueraient, après avoir touché le reliquat de l'indemnité de guerre dû par le Céleste-Empire.

Quel était le but poursuivi par la diplomatie anglaise en réclamant la cession de Weï- der -Wel « pour des motifs d'équilibre? “ ue | Il était multiple : RU Rn 1° avoir un point d’appui ai dans 1e Nord des. mers de Chine. Quand leur escadre serait occupée dans

ces parages, elle n’aurait plus besoin de faire une traversée de quatre ou cinq jours, pour venir se ravitailler ou se mettre à l’abri à Hong-Kong;

2° avoir un nouvel important débouché pour son commerce et ses capitaux;

3° enfin et surtout, avoir un appui politique et militaire contre la Russie, arrêter ses velléités d'extension, opposer forteresse à forteresse, neutraliser Port-Arthur par Weï-haï-wei, situé presque en face à une centaine de kilomètres seulement et empêcher le golfe de Petchi-li de devenir un lac russe.

L’évacuation de Weï-haï-weï par les Japonais commandés par le général Mivoshi, commencée le 17 avril et terminée le 24, le pavillon britannique fut hissé le 25 mai à côté du pavillon chinois, comme avaient fait les Russes à Port-Arthur. Au besoin, les Anglais auraient payé eux-mêmes aux Japonais le dernier versement de l'indemnité de guerre pour obtenir d'eux qu’ils abandonnassent au plus vite Weï-haï-wei.

Pendant ce temps, M. Balfour, pour ménager les susceptibilités de l'Allemagne, informait le gouvernement de Berlin par l’intermédiaire de son ambassadeur, Sir F: Lascelles, que l'Angleterre, en s’établissant à Weï-haï-weï, n’avait nullement l'intention de faire du tort à l’Allemagne ou de contester ses droits et intérêts dans la province de Chan-toung, ou de lui créer des difficultés dans cette province. L'Arñgleterre s'engageait à ne construire aucun chemin de fer de Weï-haï-weiï et le district loué avec, à l’intérieur de la province de Chan-toung.

La convention relative à cette cession ne fut signée que le 1° juillet par Sir Claude Mac Donald et le prince Tching.

Afin que l'Angleterre possédât un port convenable dans le Nord de la Chine et pour la meilleure protection du commerce britannique, la Chine lui cédait Weïhaï-weï et les mers voisines, pour une période d’une durée égale à celle de l’occupation de Port-Arthur par la Russie. Cette clause était analogue à celle de larticle 6 du traité du 1° juillet 1878, relatif à l’île de Chypre. Le territoire concédé comprenait l’île de Linhung et toutes les autres îles du golfe de Weï-haï-weï, ainsi qu'une bande de terre de dix milles anglais de largeur et suivant les côtes entières du même golfe. Sur ces territoires la juridiction anglaise était seule reconnue.

L’Angleterre avait, en outre, le droit d’y établir des fortifications, d’y entretenir des troupes et de prendre toutes les mesures de défense qu’elle jugerait nécessaires, sur les côtes ou près de celles-ci, et ce, dans toute la région à l'Est d’une ligne passant par 126°407 de longitude orientale de Greenwich, ce qui mettait en somme la partie péninsulaire du Chan-toung dans ses mains.

Enfin, bien que ce traité, à la différence des précédents, ne contint aucune stipulation réservant la souveraineté chinoise, il laissait à la Chine, sur le territoire occupé, certains droits que ne lui conservaient pas -les autres conventions d'occupations à bail. C’est ainsi que, dans l’intérieur des murs de Weï-hai- “wef, les mandarins chinois devaient continuer à exercer leurs fonctions, excepté dans le cas d’ une action militaire ou

navale ayant pour but la protection de la concession. Les villages situés sur le territoire cédé à bail seraient du reste également administrés par les indigènes, con-

lormément au droit et aux coutumes chinoises; ceux-ci -rendraient la justice pour les contestations de pêu ‘d’îm-

portance; toutes les autres affaires seraient portées devant la Haute-Cour de Weï-haï-weï, avec appel devant la Cour suprême de Hong-Kong.

. Aucune expropriation ou expulsion ne pouvait être prononcée contre des sujets chinois y habitant, sauf indemnité convenable.

Les Anglais, aussitôt installés, se préoccupèrent d'organiser la défense de leur nouvelle base navale.

Les Japonais avaient fait sauter les forts, enlevé toutes les pièces, ou brisé à la dynamite les gros canons trop difficiles à transporter; aussi fallut-il dépenser de fortes sommes pour remettre le tout en bon état. Cela en valait la peine, car la rade est beaucoup plus large que celle de Port-Arthur; «le port de Weiï-haï-weï est « facile d’accès et capable d’offrir un abri à un nombre « considérable de navires d’un tirant modéré, mais le « mouillage est un peu rétréci pour de grands bâti- « ments. Il y a deux entrées, l’une à l'Ouest et l’autre

« à l'Est de l’île de Liu-koung-tao, offrant ainsi facilité

« d’accès pour entrer ou pour sortir par presque tous « les vents. La ville s'élève sur la pente d’une colline, « au fond de la baie, et est presque entourée d’une mu-

« raille. Le meilleur mouillage est près de la pointe

« occidentale de Liu-koung-tao (2).

(2) China, N° 1 (1899), p. 80. ï

Etat actuel. — La conférence de Washington (1921- 1922) ayant consacré le retour du Chan-toung sous la souveraineté chinoise, ainsi que le territoire ex-allemand de Kio-Tchéou, l'Angleterre accepta de négocier la rétrocession à la Chine du territoire de Weiï-hai-weï.

Le principe directeur fut le retour pur et simple : mais, malgré toute la bonne volonté de l'Angleterre, il ne fut pas facile de faire l'accord entre les deux parlies.

Après une union de plus de vingt années, la rupture des liens n’est pas aussi aisée qu'elle le paraît au premier abord.

En 1922, la délégation anglaise fit des propositions pouvant se résumer ainsi :

1° Restituer complètement l'administration de Weïhaï-wei, à la Chine;

2° Transférer gratuitement les terrains, bâtiments et autres propriétés publiques à la Chine;

3° Louer certains établissements navals de l’île de Liéou-Kong à la Grande-Bretagne pour une durée de dix ans;

4° Bien entendu, respecter tous les intérêts privés,

comme l'avaient d’ailleurs affirmé les délégués chinois dans leur mémorandum de Paris et de Washington.

L'accord ne put se faire.

Les pourparlers continuèrent et aboutirent à un projet d'accord qui devait être rendu définitif le 23 octobre 1924 Des troubles politiques ayant éclaté en Chine la restitution fut de nouveau ajournée.

Un nouvel accord, le troisième, fut signé à Nankin le 18 avril 1930. La rétrocession fut effectuée avec une grande solennité ie 30 septembre, et prit effet le 1” octobre 1930.

Voici quelles en furent les principales clauses.

L'article 17 stipule :

« En attendant la promulgation et Papplication généralisée des lois concernant le système de gouvernement local indépendant en Chine, les autorités locales chinoises s’assuüreront des vues des résidents étrangers à Weiïi-haï-weï dans telles matières municipales qui peuvent affecter directement leur bien-être et leurs intérêts. »

Il serait étonnant que, dans l’état où elle se trouve actuellement, la Chine songe à s’astreindre à cette consultation. Il ne faudrait voir là, de la part de lPAngleterre, que le désir de ne pas voir se rompre brutalement le lien de suzeraineté qui, pendant trente-deux ans, avait tenu les habitants et les autorités chinoises de Weiï-haï-weï sous son pouvoir.

L’article 18 est d’un ordre plus pratique. Il stipule :

« Le Gouvernement national de la République de Chine, à moins et jusqu'à ce qu’il ne décide de fermer le port de Wei-haï-weï et de le réserver exclusivement comme base navale, donnera à baïl au Gouvernement du Royaume-Uni, libres de toutes charges, pour une

période de trente ans, avec faculté de renouvellement accordée aux détenteurs, certains terrains et édifices dont le détail est donné à l’annexe II, pour les besoins du Consulat britannique et les intérêts généraux des

résidents. »

Les terrains et édifices portés à l’annexe II, étaient l’objet d’une liste portant principalement, les anciennes maisons et jardins des officiers supérieurs anglais; les cimetières, terrains de golf, etc.

Les intérêts privés furent strictement sauvegardés. IV. — KOUANG-TCHÉOU-OUAN.

La France possède avec Kouang-tchéou-ouan une concession analogue à celles que nous venons d’étudier. C’est, à ce jour, le seul territoire qu’elle ait acquis en Chine par le procédé de la cession à bail.

La France avait suivi pas à pas les progrès faits par les autres puissances en Extrême-Orient. L’opinion publique, surexcitée par les prises de possessions successives des Russes, des Allemands et des Anglais, força nos gouvernants à demander aussi une base navale quelque part sur les côtes chinoises.

Nous n’avions guère le choix.

« Il ne pouvait malheureusement, écrit Fauvel (4), « plus être question des Pescadores conquises par l’ami- « ral Courbet et qui auraient formé pour nous une ex- « cellente base navale, si notre gouvernement, crai- « gnant sans doute de déplaire à l'Angleterre, n’avait « eu la faiblesse de les rendre à la Chine, au grand « désespoir de la marine française. On sait qu’elles « sont aujourd’hui aux mains du Japon ainsi que l’île « de Formose tout entière. Les îles Chusan possédant «un bon port à proximité de l’entrée du Yang-tze-

(1) Revue Politique et Parlementaire, tome XX.

kiang auraient bien fait notre affaire. Mais lAngleterre, qui les a occupées en 1840 et 1841, ne les a rétrocédées à la Chine que sous la condition formelle qu'elles ne pourraient être cédées à aucune nation.

« Il ne pouvait non plus être question, pour la France, de se fixer à Port-Hamilton, entre l’île de Quelpaërt et la Corée. On sait que, pour empêcher les Russes de prendre pied dans ce royaume, l’Angle-

« terre occupa en 1885 les trois îles de Sodo, Sunodo « et Chuwel (ou Observatory Island), formant ensemble « la rade de Port-Hamilton, et ne se retira en 1888 que

lorsque Lord Rosebery eût obtenu de la Russie une promesse formelle qu’elle respecterait l’intégrité de la Corée, et de la Chine la garantie la plus explicite qu'aucune puissance ne pourrait s'installer à sa place dans les îles en question. L’Angleterre, il faut bien le dire, ne fut pas fâchée de se retirer dans ces conditions, étant donné que trois de ses amiraux avaient déclaré successivement qu’on ne pouvait défendre Port-Hamilton qu’en y faisant d'immenses dépenses de fortifications et qu’il faudrait toute une flotte pour Fempêcher d’être bombardé par une escadre ennemie (2). >

Aussi, pour sauvegarder ses intérêts dans le sud du

Céleste-Empire, et pressée de prendre n'importe quoi, la France réclama, à titre de compensation, le droit

occuper à bail, pour quatre-vingt-dix-neuf ans, la baïe

(ouan) de Kouang-Tchéou, située dans la partie orien-

- tale de la péninsule de Lei-tchéou, entre les parallèles

(2) Problems of the Far East, by ne Right Hon, George N. Cur-

zon M. P. 1896, p. 214. 4 “5

20245 et 21°17° de latitude nord et les méridiens 107°55? et 108°16° de longitude est.

Quelle était la valeur exacte de cette concession ?

C’est là une question qui a été, en son temps, très discutée et a donné lieu dans une cerÿaine presse à de vives polémiques. Les critiques faisaient volontiers remarquer qu’un port voisin du golfe de Pe-tchi-li nous aurait donné plus d'influence que Kouang-tchéou ouan situé à l’extrémité sud de l'Empire. Mais il ne faut pas perdre de vue que, précisément à raison de sa situation voisine du Tonkin, dont elle peut être considérée comme un poste de grand’garde, notre nouvelle possession présentait une grande valeur stratégique.

Ce point de vue a été développé avec talent par M. Paul Doumer, dans son intéressant ouvrage L’Indo- Chine française, Souvenirs (1905), p. 373. Il rappelle à cette occasion l’avis du Conseil de. Défense réuni en Indo-Chine dans le courant de 1899 : « La baïe, y était- « il dit, pouvait être rendue accessible tous les jours et « à toute heure aux grands navires; ellé était facile à « aménager pour des établissements maritimes impor- « tants. Saïgon-Cap Saint-Jacques constituait le pre- « mier appui de notre flotte. Kouang-tchéou pourrait « être éventuellement utilisé comme une seconde base « navale en vue d'opérations militaires dans la mer de « Chine. »

On ne peut, cependant, s'empêcher de constater que la position de cette baie, en face de Haï-nan, la met

tout à fait en dehors de la route rs des paquebots.

Le climat n’est pas excellent.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement chinois ayant acquiescé à notre demande, le 10 avril 1898, le contreamiral Gigault de ia Bédollière, commandant l’escadre française d’Extrême-Orient, arbora aussitôt (22 avril 1898) le pavillon français sur un fort abandonné, situé dans la presqu’ile de Lei-tchéou, au Sud-Sud-Est de la baie de Kouang-tchéou; la cérémonie fut célébrée en présence des compagnies de débarquement en armes; le Pascal, la Surprise, le Lion, mouillés sur une ligne, à 600 mètres du fort, saluèrent par 21 coups de canon (3), et la population des villages voisins était ou paraissait sympathique.

Les conditions de cette occupation furent déterminées par une convention du 4 juin et, le 8, le commandant en chef de notre escadre d’Extrême-Orient, l’amiral de Beaumont, remplacé depuis par l’amiral Courrejolles, était accrédité pour signer au nom de la France.

Il faut croire que l’amitié des membres du Tsongly-Yamen et la sympathie des populations n'étaient pas d’une solidité à toute épreuve, car ce fut le 16 novembre 1899 seulement que le traité de délimitation a été signé; non sans qu’il ait fallu faire parier la poudre et répandre le sang.

Jusqu’au printemps de 1899, les négociations avaient marché sans trop d’encombre; les territoires à nous cédés à l'embouchure de la rivière Matshé, qui s’ouvre dans la baie de Kouang-tchéou, n’avaient pas encore été délimités d’une façon précise, mais il avait été convenu entre le maréchal Sou et l’amiral Courrejolles, qu’ils comprendraient les îles et les îlots qui ferment la baie.

(3) Livre Jaune, p. 52. RENE LENS

Or il suffit de jeter les yeux sur une carte pour voir que l'ile des Aigrettes, l’île de Tan-haï et celle de Nauchau commandent l'entrée de la baie et ne pouvaient point ne pas faire partie de notre nouvelle possession. Le vice-roi de Canton, de qui dépendait la région de Kouang-tchéou, cédant à des pressions qui ne venaient pas toutes du Tsong-ly-Yamen, se mit néanmoins en travers des opérations du maréchal Sou, obtint son rappel à Pékin, l’y fit ouvertement blâmer et, pour nous amener à accepter une délimitation réduite à la seule île de Tan-haï, entreprit de soulever sourdement, contre l'influence française, la population de la presqu'ile.

La tâche, d’ailleurs, était aisée. Les indigènes de la région de Kouang-tchéou étaient constitués à peu près exclusivement de peuplades semi-indépendantes, appartenant à la vieille race autochtone des Mia-Tsoé, refoulée depuis des siècles par les Chinois sur le littoral et dans les îles, où elles vivaient dans un perpétuel état de révolte et d’insoumission. L’amiral Courrejolles et M. Doumer, gouverneur général de l’Indo-Chine, durent bientôt se préoccuper d’une situation devenue inquiétante. Pour augmenter les effectifs dispersés dans les petits forts échelonnés le long de la rivière Matshé, une milice spéciale fut créée. Les indigènes qui la composaient étaient tous de race chinoise. Ils étaient recrutés, non dans les environs de Kouang-tchéou ouan, où ils n'auraient pu nous inspirer qu'une confiance très limitée, mais dans notre province tonkinoise de Monkaï, et, encadrés par des sous-officiers d’infanterie de marine, ils constituèrent bientôt un corps supplémentaire aussi bien organisé que celui des tirailleurs annamites. Echelonnés, avec l’infanterie de marine, dans différents

postes entre le fort Bayard, à Hoï-teou-Sun, et le fort de Muitao, où ont péri les enseignes Gourlaouen et Koun, ils ne tardèrent pas à aller au feu.

La résistance à l’occupation française avait en effet pris naissance entre ces deux points, dans-les régions de Nampo et de la Selle, sur la rive droite de la rivière, et lorsque, du 3 au 5 novembre, des troupes furent envoyées à l'embouchure de laroyo de Tsé Kam pour renforcer le petit poste de Pé-Sé, situé au confluent de Paroyo et de la rivière, elles eurent un engagement des plus sérieux avec les Chinois qui, deux fois repoussés et deux fois revenus à la charge, finirent par prendre la fuite, non sans avoir tué un adjudant et un homme et blessé un sergent et trois soldats. La leçon semblait suffisante et l'amiral Courrejolles avait pu signer, le 14, avec le maréchal Sou, revenu enfin de Pékin avec des instructions plus conciliantes, la délimitation définitive : mais la résistance n’était pas vaincue. Après l'assassinat des deux enseignes, nos troupes, sous la conduite du lieutenant-colonel Marot, eurent avec les Chinois, du 16 au 22, plusieurs engagements dans lesquels ceux-ci laissèrent plus de mille morts et de nombreux blessés.

Cette fois, c’était bien la fin; on put dès lors procéder au bornage de la frontière. Tout ce que nous demandions, sauf Mui-Tao, nous fut accordé.

Les opérations de délimitation définitivement approuvées à Pékin, le vice-roi de Canton disgracié et remplacé par Li-Hung-Chang, une indemnité de 200.000 francs promise aux familles des deux victimes de Mui- Tao; cette somme versée le 14 janviër à Paris entre les mains de M. Delcassé, enfin la remise, entre les mains -de M. Doumer, le 15, de l'administration du territoire

de Kouang-tchéou, qui ferait désormais partie intégrante de notre colonie indo-chinoise, telle était l’heureuse et rapide conclusion d’une échauffourée qui, un moment, aurait pu prendre des proportions inquiétantes.

Aux termes de l’aricle 1” de la convention, le Gouvernement chinois, en raison de son amitié pour la France, nous donnait à baïl pour 99 ans, Kouang-tchéou ouan, afin d’y établir une station navale avec dépôt de charbon. Mais il restait entendu que cette location n’affecterait pas les droits de souveraineté de la Chine sur les territoires concédés.

Le territoire loué comprenait (art. 2) les eaux et terrains nécessaires à la sécurité, à l’approvisionnement et au développement normal de la station navale et au dépôt de charbon, c’est-à-dire :

1° l’île de Tong-haï;

2° l’île de Nao-tchéou;

3° au Lei-tchéou, une bande de terrain reliant un point de la côte situé au Sud de Kieou-man-sien (Tiaoman) et se trouvant par 20°50° de latitude Nord, à Chemen par 21°25° de latitude Nord;

4° au Kao-tchéou, une bande de terrain comprise entre 21°25° de latitude Nord et 21°04° de latitude Nord;

9° les îlots compris dans l’intérieur de Kouangtchéou ouan, ainsi que les eaux intérieures et extérieures de la baïe, et les eaux extérieures de Naotchéou et de Tong-haï, dans les limites acceptées en droit international (six milles marins).

L'article 3 stipulait qu’afin d'éviter tout froissement possible entre les deux pays, le territoire cédé

serait gouverné et administré par la France seule pendant les 99 ans de bail.

Les habitants conserveraient la jouissance de leurs propriétés; ils pourraient continuer à habiter le territoire loué et vaquer à leurs travaux et occupations, sous la protection de la France, aussi longtemps qu’ils se montreraient respectueux de ses lois et de ses règlements. La France s’engageait à payer un prix équitable aux propriétaires indigènes pour les terrains qu’elle désirerait acquérir.

Nous avions le droit (art. 4) de prendre toutes les mesures militaires pour notre défense : élever des fortifications, faire tenir garnison à des troupes, et aussi de construire des phares, de placer des bouées et signaux utiles à la navigation sur le territoire loué, le long des îles et des côtes.

Les navires à vapeur de la Chine, ainsi, d’ailleurs, que les navires de toutes les Puissances en relations diplomatiques et commerciales avec elle, seraient traités dans le territoire loué comme dans les ports ouverts de Chine. La France pourrait y percevoir les taxes établies’par elle et y importer ses règlements de navigation (art. 5).

Si des cas d’extradition se présentaient, ils seraient traités d’après les stipulations des conventions existantes de la France et de la Chine, notamment celles qui réglaient déjà les rapports de voisinage entre la Chine e le Tonkin (art. 6).

Enfin (art. 7), le Gouvernement chinois autorisait la France à construire une voie ferrée reliant un point de la baie de Kouang-tchéou ouan, au Lei-ichéou, à un - point à désigner sur la côte QUES du Lei- 1EREOUE aux

“environs d’Onpou, Fa | A ds

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La Chine fournirait le terrain, mais les frais de construction et d’exploitation seraient à la charge de la France. Les Chinois auraient le droit de circulation et de trafic sur la voie ferrée, d’après le tarif général appliqué.

Les mandarins devraient veiller à la protection de la voie et du matériel, mais la réparation et l’enfretien de cette voie et de ce matériel seraient à la charge de la France. |

Un décret du 7 janvier 1900 avait rattaché Kouangtchéou ouan à l’Indo-Chine française. Des arrêtés des 27 et 31 janvier réglèrent l’organisation de notre acquisition :

« Une administration générale française, agissant « par l'intermédiaire d’une administration communale « chinoise à peu près autonome, — voilà l’organisation « du territoire de Kouang-tchéou.

« La commune, composée de plusieurs villages, a « un conseil des notables, appelé Kong-hu, à qui nous « avons laissé le soin de tout conduire, dans la limite « du territoire et des intérêts communaux. Le conseil « assure l’ordre, i! perçoit l'impôt et nous remet la part « qui nous revient et qui est inférieure à ce que de- « mandaient les mandarins chinois; le surplus est laissé « à la commune pour couvrir les dépenses d’entretien « des chemins, des pagodes, les frais des cérémonies < publiques, etc. En cas de troubles, ou de ÿfficultés < pour arrêter des malfaiteurs, et si la police de la com- « mune est impuissante, il y a toujours, à portée, un « poste de milice commandé par un chef français dont « l’intervention peut être réclamée par le Kong-hu.

& L’autonomie de la commune a été étendue à ce point que le conseil des notables est lui-même Juge des délits qui s’y produisent et des contestations d’intérêt entre les habitants. Il juge correctionnellement et peut prononcer la peine de l’amende; il juge au civil, et en dernier ressort, dans nne limite assez restreinte. Les crimes et les délits comportant la peine de l’emprisonnement, ainsi que les jugements au civil d’une certaine importance que l’une ou l’autre partie n'accepte pas, sont portés devant un tribunal supé-

« rieur, présidé par l’administrateur français de la cir- * conscription, assisté de deux notables indigènes que

leur réputation désigne à notre choix.

« L'administration du territoire est confiée à un administrateur en chef, relevant directement du Gouvernement général, et ayant près de lui un administrateur-adjoint, un secrétaire et un comptable. Trois administrateurs, chefs des circonscriptions en lesquelles le territoire a été divisé, sont placés sous ses ordres.

« L'administrateur en chef réside à Kouang-tchéou, nom de la ville française fondée sur le rivage Est de la baie, en face des établissements militaires et au point choisi pour y construire le port de commerce. L’inspecteur commandant la milice, ou garde indigène, le chef du service des Travaux publics et le re-

« ceveur des Postes et Télégraphes sont également à « Kouang-tchéou. |

\ « Les administrateurs-adjoints sont en relations constantes avec les conseils de notables des com-

« munes, ils agissent sur éux pour le bon emploi des

ressources. communales, l'observation de quelques

« règles élémentaires d'hygiène publique, la construc- « tion, la réfection et l’entretien des chemins. Ils ont, à « ce point de vue, obtenu des résultats remarquables. « Même en dehors des routes que nous avons cons- « truites, on trouve, à Kouang-tchéou, de bons chemins « suffisamrinent entretenus : les villages ont un aspect « de propreté relative, et cela n’est pas banal en pays « chinois (4). »

La France administre de cette façon un territoire d'environ 85.000 hectares; la population approximative, qui est de 186.000 habitants, se compose surtout de cultivateurs et de pêcheurs. Elle comprend 185.000 Chinois et 220 Européens seulement.

Le territoire contient les marchés de Tchékam et de Potéou, qui font un commerce assez important avec l'intérieur de la province de Canton. Les productions sont les arachides, les graines de sésame, l’indigo, le sucre, le sel; l’élevage des porcs y est considérable; l’industrie des nattes très florissante.

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