‹ Les cétacés souffleursChapitre 18 sur 39 · OLFACTION · texte numérisé non relu

OLFACTION

Le sens de l’olfaction, lorsqu'il est bien développé, parait être un apanage des Vertébrés terrestres et on ne s’élonnera pas de le voir s'atténuer chez des formes destinées à vivre continuellement dans les eaux et, par suite, en rapport moins fréquent avec l'air chargé des vapeurs odorantes. En fait, on sait très peu de chose sur le pouvoir olfactif des Cétacés, mais on peut croire, néanmoins, que tous n’en sont pas dépourvus. « Ce qui nous fait supposer, dit Van Beneden, que le sens de l’odorat à une certaine délicatesse chez les Cétacés, c’est une observation que Lacépède a trouvée dans les notes manuscrites d'un vice-amiral, d'après laquelle Peau pourrie du fond d’un bateau, jetée à la mer, avait fait fuir les Baleines. » (118, 496).

Cette observation intéressante est justifiée, du moins pour les Mysticètes, par les résultats de l'observation. Tous, en effet, sontpourvus d’un lobe olfactif qui envoie des filaments dans les cornets du nez, médiocrement développés d’ailleurs. Guldberg, il est vrai, n’a rien trouvé de semblable dans la Megaptera longimana et dans la Balænoptera museulus, mais si l’on songe qu'Eschricht à depuis longtemps figuré les lobes olfactifs dans la première espèce, nous pouvons croire, sans crainte de nous tromper, que les nerîs de l'olfaction existent aussi bien dans la B. musculus que dans les Mégaptères. Les Cétodontes, au contraire, paraissent complètement dépourvus d’un organe olfactif normal; toutefois, dans lHyperoodon, Eschricht a signalé la présence de lobes olfactifs, et cette curieuse découverte a été confirmée récemment par le travail de Guldberg (119). De nouvelles recherches viendront peut-être modifier en ce point nos connaissances sur les Cétodontes, mais ce que l’on peut affirmer, c’est que les filaments trouvés chez eux, et considérés comme olfactits par différents auteurs et notamment par Von Baer, ne sont probablement pas de nature nerveuse (100, pl. VI, fig. 6).

L'étude de l’ethmoïde ne permet pas de trancher cette question d'une manière sérieuse. Si cet os, comme le fait observer Van Beneden (70, 7), est distinctement percé d’orifices pour le passage des

nerfs olfactifs chez les Mysticètes, des perforations de même nature, sinon destinées au même rôle, se rencontrent également chez plusieurs Cétodontes. D'un autre côté, Anderson,étudiant le moule de la cavité crânienne du Plataniste, a observé en avant une forte saillie correspondant à l’ethmoïde, et cependant l'étude du cerveau frais n’a montré aucune trace de lobe et de nerfs olfactifs (50).

Dans la Balænoptera Sibbaldii, d'après Beauregard (118, 499-500), les lobes olfactifs du fœtus se composent d’un renflement terminal ovoide situé en avant sur la base du crâne au-dessus des cornets du nez, et rattaché à la face inférieure du cerveau par un pédoncule dont la longueur atteint 32 millimètres. Ce pédoncule émerge vers le bord postérieur et inférieur du lobe frontal, d’une surface lisse et large qui s'étend en arrière vers le lobe de l’hippocampe et correspond à la racine moyenne du nerf olfactif. Cette plage unie occupe la mème position que la surface dépourvue de circonvolutions et désignée par Broca sous le nom de désert chez les Cétodontes. On observe d’ailleurs deux autres racines, l’une interne, peu développée, qui gagne transversalement la face interne de Fhémisphère, l'autre qui se dirige en dehors et occupe le plancher de la vallée de Sylvius.

Chez tous les Mysticètes étudiés jusqu'ici, la disposition est très sensiblement la mème et lon voit le bulbe olfactif émettre des nerfs nombreux qui se rendent aux cornets du nez. Ces derniers ont été décrits, par Van Beneden (70, 71), dans la Baleine franche. « Nous avons trouvé chez l’adulte, dit-il, trois lames osseuses, logées en arrière au-dessus des parois des fosses nasales, dont les deux internes correspondent aux deux cornets supérieurs, lexterne au cornet inférieur. La membrane qui les recouvre ne présente ni sillon, ni saillie, et la surface de l’os qui regarde les fosses nasales est parfaitement unie.» Les parties latérales de la base de l’ethmoïde «qui se recourbent sous la voûte des maxillaires, correspondent aux cornets, et l’on observe fort bien sur le côté les deux lames correspondant aux cornets supérieur et médian. Les cornets inférieurs aux maxillaires sont représentés par deux lames fort minces qui terminent le maxillaire sous l'os frontal. »

Rapp émet cette idée que le nerfolfactif peut être remplacé, pour la perception des odeurs, par les branches nasales du trijumeau et peut-être par celles quise rendent'aux sacs spiraculaires dont la muqueuse est si fortement plissée. Il fait observer que chez les animaux dont l’odorat est le plus développé, certains cornets du nez se développent beaucoup et recoivent exclusivement les bran-

Eye

ches de ce dernier, enfin il cile, d’après Tiedemann et d’après Ouvrard, l'exemple d'hommes qui étaient dépourvus de nerfs olfactifs, Sans être pour cela moins sensibles aux bonnes et aux mauvaises odeurs (12, 107). L'opinion de Von Baer est en somme peu différente, mais on à vu que le savant allemand considérait en outre les sacs du nez comme des organes respiratoires.

Intelligence, instinct. — Les Cétacés habitent un élément qui les place à l'abri de nos études, et leur agilité proverbiale les met en quelques instants hors de la portée des observations. Aussi possédons-nous très peu de connaissances sur les mœurs et l'intelligence de ces animaux et encore, parmi celles aujourd’hui admises, en est-il beaucoup dont les bases ne sont pas complètement sûres. Nous relèverons simplement ici quelques passages empruntés à des autorités très sérieuses telles que Frédéric Cuvier dont la prudence est bien connue, à Beale, qui fut à la fois un voyageur et un savant, enfin au capitaine Scammon, baleinier observateur et consciencieux.

Les Dauphins, dit F. Cuvier (8), sont de tous les Cétacés € ceux qui semblent tirer le plus de ressources de leurs facultés psychiques, qui paraissent apprécier avec plus de facilité et d’étendue la nature des circonstances où ils se trouvent. Indépendamment des nombreux récits qui ne permettent guère de douter sur la grande intelligence du Dauphin vulgaire, on sait l'empressement avec lequel il se rapproche des bäliments et en suit la marche, la pétulance et la vivacité de ses mouvements ; il n’est point de marin qui ne s’en soit trouvé témoin et qui n’en parle avec une sorte d’admiration ; or, lorsque la confiance, chez les animaux, n’est pas le résultat de la stupidité; elle est toujours un signe d’étendue dans le jugement, etrien n’annonce moins de stupidité que ces mouvements si prompts, si variés, auxquels les Dauphins se livrent souvent à la rencontre des vaisseaux; tout autre animal qu'eux les fuirait, et, au contraire, ils se plaisent à les suivre, comme pour lutter avec eux de vitesse et d’agilité; ils ne s’effraient ni des cris, ni des mouvements variés, et ces mâts, ces cordages, ces voiles, ces matelots, semblent un spectacle qui excite leur curiosité et leur est agréable. Toutefois, quoique les actions des Dauphins annoncent des facultés intellectuelles remarquables, les proportions de leur cerveau en font supposer de plus remarquables encore, et on les découvrirait sans doute s’il était possible de suivre la vie de ces animaux, ou de les placer, afin de les mieux observer, dans des conditions propres à favoriser leur développement, »

ne

L'étude du cerveau des grands Cétacés, d’après F. Cuvier, conduirait à de toutautres conséquences, mais ses conclusions dans ce sens paraissent exagérées. Si les Baleines et la plupart des Cachalots sont des animaux timides et seulement dangereux quand ils se débattent dans les étreintes de la mort, ils manifestent néanmoins en maintes circonstances une puissance intellectuelle qu'on ne saurait nier. Il est notoire, par exemple, que les Hypéroodons ont appris à fuir l’homme depuis qu'on leur fait une guerre acharnée pour en tirer du spermaceti; tous les grands Mysticètes ont également donné des preuves de la mème prudence et nous en avons pour preuve les récits du capitaine Scammon sur la Baleine de Californie. Les baleiniers avaient observé que, dans leur passage, ces animaux visitaient les anses occupées par des prairies d'herbes marines ; ilsse placèrent là avec leurs bateaux et remplacèrent le harpon par une bombe à lance que pouvait projeter une espèce de mousquet. La chasse fut d’abord fructueuse, mais éveilla bientôt les soupcons des gigantesques Cétacés: ils se tinrent à distance du bateau et l’on fut obligé de recourir à de petites barques qui irappaient moins leur attention. Ce nouveau procédé réussit quelque temps mais les Baleines finirent par se méfier et bientôt elles passèrent au large (47, 27).

Dans la recherche de leur proie, les Cétacés font souvent preuve d’une sagacité très grande. Dans une promenade que je fis l’an dernier aux iles St-Marcouf, avec M. le professeur Perrier, nous vimes, comme de coutume, les Goëlands raser les flots pour happer au passage les poissons de surface. IIS étaient accompagnés par les Marsouins qui, moins bien doués pour la vue que les Oiseaux de mer, suivaient partout ces derniers et leur enlevaient leur proie.

Les Cétacés sont, en général, très sociables et beaucoup d'espèces forment des bandes qu’on désigne sous les noms de gamme ou d'école. C'est notamment le cas des Cachalots et Beale affirme avoir vu des gammes composées d’une centaine d'individus. IIS manifestaient beaucoup d’attachement les uns pour les autres et quand une femelle était attaquée ils restaient autour d'elle jusqu’au dernier moment, on jusqu'à ce qu'ils fussent blessés eux-mêmes. Des jeunes restèrent même plusieurs heures autour des bâtiments après que leurs parents eurent été tués (9. 52).

Si la relation suivante n’est pas trop exagérée, les Globicéphales ne le cèdent en rien, sous ce rapport, aux Cachalots. « Le 7 janvier 1812, dit F. Cuvier, des pècheurs de Ploubazlanec, se trouvant à une lieue en mer par un très mauvais temps, rencontrèrent ces Dauphins...

Après avoir lutté pendant plusieurs heures inutilement contre ces animaux sans pouvoir en tuer aucun ni avec les gafles, ni avec les fusils dont il étaient armés, ils se réunirent à trois contre un des plus forts individus, et le poussèrent à coups de gaffes au rivage où il échoua. Pendant le trajet, cet animal poussait des mugissements douloureux, et, contre l'attente des pêcheurs, il fut suivi de toute la troupe, qui vint échouer elle-même, et qui se trouva composée de sept mâles, de cinquante-et-une femelles; et de douze jeunes à la mamelle. Dès que ces animaux touchèrent la grève, ils ne surent plus que se débattre machinalement, sans donner à leurs violents efforts une direction fixe; et, tout en se débattant contre la mort, ils poussaient des sons plaintifs.... Le plus vigoureux vécut cinq jours entiers » (8).

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