CHAPITRE I
La Chambre de métiers de Limoges et de la Haute-Vienne
La création de la Chambre de métiers de la Haute- Vienne, la première institution du genre en France, est due à l'initiative de la Chambre de commerce de Limoges.
A la suite du Congrès de l'Association de défense des classes moyennes, tenu en 1910 à Paris, la Chambre de commerce de Limoges, impressionnée par la crise que subissait l'apprentissage dans tout le Limousin, réunit successivement en assemblée générale les représentants des principaux corps de métiers de la région et les consulta sur l’appui mora! et au besoin matériel qu’ils consentiraient à donner pour la réorganisation de l’apprentissage, notamment par la création de cours complémentaires d’apprentissage.
A la suite de cet échange de vues et de la constatation de l’urgence d’une action commune, les intéressés tombèrent d'accord pour poser les bases d’une association qui aurait pour objet de donner aux apprentis l'instruction professionnelle qui leur faisait défaut et décidèrent de créer, sans plus tarder, des cours professionnels adaptés à chaque métier.
Les programmes des cours furent élaborés par les délégués de chaque profession. Toutes les corporations s’engagèrent à laisser aux apprentis la liberté nécessaire pour suivre les cours pendant la durée légale de la journée de travail. En général, el sauf les exigences saisonnières ou autres, les cours furent placés au début de la matinée, parce qu’à ce moment l'esprit est plus dispos et la main moins lourde pour écrire ou dessiner, sans doute aussi, pour éviter qu'à un autre moment, les apprentis ne soient retenus à l'atelier à l'heure du cours sous prétexte d’un travail à finir, ce qui arrive assez souvent dans les cours de demi-temps qui fonctionnent dans l'après-midi.
Les statuts définitifs de l'association projetée furent adoptés par la Chambre de commerce le 47 mars 4911. La Chambre de métiers commença à fonctionner à l’aide de souscriptions, de subventions du Ministère du Commerce et de la Ville de Limoges, dans les locaux mis à sa disposition par la Municipalité et les ateliers de l’Eco'e pratique.
11 résulte d’un rapide examen de ses statuts que la Chambre de métiers n’est pas à Limoges une institution autonome, mais une dépendance de la Chambre de commerce dont elle émane. Elle a son siège dans les locaux de la Chambre de commerce; c’est celle-ci qui l’administre directement.
En principe, l’administration de la Chambre de métiers de Limoges est partagée entre la Chambre de commerce et les délégués des différents corps de métiers qui, désignés à cette fin par les membres de la Chambre de métiers appartenant à la même profession, forment une assemblée spéciale. Mais cette as-
semblée n’a qu'un pouvoir secondaire. En fait, le pouvoir de la Chambre de commerce absorbe celui des délégués. L'action des délégués de chaque corporation se borne à assurer la marche technique des cours concernant leur corps de métiers et à donner leur avis sur la nomination par la Chambre de commerce des professeurs chargés des cours spéciaux.
Seule, en effet, la Chambre de Commerce a le droit de nommer et de révoquer le personnel de la Chambre de métiers, notamment le directeur des cours et les professeurs; c’est encore à elle, exclusivement. qu'il appartient d'autoriser les dépenses et d'établir le budget de l'institution qu’elle patronne, de décider la création de nouvelles sections.
Le nombre des membres qui font partie de la Chambre de métiers est théoriquement très grand. « Sont membres de cette association, décide l’article 3 des statuts, les industriels et les professionnels de tout métier, domiciliés dans la Haute-Vienne, qui ne manifestent pas une intention contraire. »
Mais cette adhésion tacite est purement morale et platonique, puisque ces membres ne versent aucune cotisation. En réalité, sont seulement membres actifs « toutes les personnes ci-dessus désignées qui versent une subvention ou qui sont membres du bureau d’un syndicat ou d’une association subventionnant les cours et, sur leur demande, toutes les personnes qui s'intéressent à l’œuvre de l’apprentissage sous une forme quelconque. » (article #4)
Le ressort de la Chambre embrasse tout le département de la Haute-Vienne, avec des sections à Limoges, à Rochechouart et à Saint-Junien. Auprès de
chaque section est institué un conseil de perfectionnement des cours qui comprend: le président de la Chambre de commerce, membre de droit, 4 délégués de cette chambre, 4 membres du Conseil municipal, 3 délégués élus par leurs collègues de chacun des corps de métiers pour lesquels sont organisés des cours, les inspecteurs départementaux de l’enseignement technique, le directeur de la Chambre de métiers, à Limoges ou des cours, dans les autres sections. En outre, 10 membres sont élus par les membres actifs, 20 autres sont désignés par la Chambre de commerce parmi les professionnels (patrons et ouvriers) s'intéressant à l’apprentissage.
Ce conseil comprend donc une majorité de membres appartenant à la Chambre de commerce ou désignés par elle. La durée de leur mandat, renouvelable, est de trois ans. Le Conseil est convoqué une fois par an par le président de la Chambre de commerce en assemblée générale. Il peut être convoqué plus souvent si le président de la Chambre de commerce le juge utile ou si le tiers des membres en fait la demande.
En appelant au Conseil de perfectionnement 3 délégués des corps de métiers, les fondateurs de la Chambre de Limoges se proposaient d'augmenter la compétence du Conseil et de conserver aux cours le caractère professionnel. En fait, les délégués sé sont trop souvent désintéressés des cours, sous prétexte qu'ils n'avaient pas le temps d’y venir ou que tout allait bien.
Leurs pouvoirs sont, d’ailleurs, restreints; ils se
contentent d'émettre des vœux ou de donner des avis, sans prendre de décisions.
Le Conseil de perfectionnement, dit l’article 11, « émet des vœux concernant:
1° L'organisation des cours complémentaires d’apprentissage, programmes, horaires, acquisitions de matériel et de matières premières, etc;
2° L'organisation des expositions, des concours, ainsi que des examens de fin d'apprentissage (dates et programmes) ;
3° Les distributions de prix et de récompenses ;
4e La nomination des membres du jury sur la désignation des délégués de chaque corps de métiers et en dehors d’eux;
5° Le budget.des recettes et des dépenses (préparation).
Il peut provoquer toute mesure qu'il jugerait utile de prendre dans l'intérêt des cours. »
L'action de la Chambre de métiers est définie par l’article 5, qui prévoit la création de cours industriels gratuits, dits cours complémentaires d'apprentissage, en faveur des apprentis et, s’il y a lieu, des adultes; — l'organisation de conférences et de causeries « pour cultiver chez les apprentis et les adultes le goût de leur métier en même temps que pour développer leurs facultés intellectuelles et morales »; — l’organisation de concours et d'expositions de travaux :l’apprentis; — la création d'examens de fin d'apprentissage avec délivrance de diplômes.
Elle se proposait, en outre, abordant déjà le prob'ème de l'orientation professionnelle, de placer en
El
apprentissage, à la sortie de l’école, les enfants
ayant des aptitudes spéciales pour certains métiers, de les placer « dans des conditions déterminées, chez des patrons aptes à leur apprendre ces métiers et de leur faciliter la fréquentation des cours complémentaire d'apprentissage. Enfin, elle envisageait de favoriser le placement des élèves ayant suivi ces cours, notamment de ceux qui auraient le diplôme de fin d'apprentissage.
La Chambre de métiers de la Ho ue n'a pas en fait réalisé tout ce programme. Examens d’apprentissage et placement n’ont pas fonctionné ; les concours d’apprentis n’ont eu lieu que pendant deux ans. Elle a consacré tous ses efforts à l'instruction technique et professionnelle des apprentis.
Si le champ d'activité de la Chambre de métiers de Limoges, très limité, se réduit à l’organisation de cours comp'émentaires d'apprentissage, il faut reconnaître que, sous ce rapport, son initiative a produit d'excellents résultats. Il est donc intéressant d’examiner sa méthode et les raisons de son succès.
Le programme de l’enseignement se divise en cours généraux reconnus indispensables pour compléter les leçons de l’école primaire: français, arithmétique, notions d'hygiène industrielle, législation ouvrière; — et en cours spéciaux de technique profesionnelle: serrurerie, électricité, menuiserie, ébénisterie, charpente, croquis coté, bâtiment, chaussures, horticulture, cours pour les bouchers et les charcutiers.
L'enseignement du français et du calcul n’est pas envisagé à Limoges comme indépendant de toute considération professionnelle. Si ce sont là des connaissances fondamentales, « générales », la Cham-
bre de la Haute-Vienne adapte avec raison les méthodes d'enseignement aux professions. C’est toujours en vue de tel métier que les élèves apprennent à faire une rédaction ou des opérations de calcul. Ces cours « généraux » mêmes sont donc divisés d’après les groupes professionnels et ils sont confiés à des maîtres au courant de la profession. (1)
Les cours spéciaux ont lieu dans les ateliers de l'Ecole pratique et sous la direction de son chef des travaux. Ils sont complétés par des visites d’usines. Le danger de tout enseignement technique, et la Chambre de Limoges n’y a pas échappé, c’est d’être conçu comme un simple complément de l’apprentissage manuel, exclusivement réservé à l'atelier. Cette conception conduit à donner le pas à la routine acquise à l'atelier sur l'éducation technique et à sacrifier l'instruction de l'apprenti à son rendement. « Si l’on admet que l’apprentissage n’est pas un dressage, mais une éducation, si l’on estime que son objet n'est pas uniquement d'augmenter le rendement de l'atelier, mais qu'il est encore d’accroître, en valeur et en indépendance, la personne même de l’ouvrier, il devient nécessaire de combattre, par des exercices de pratique complémentaires, les effets regrettables de l'extrême division du travail. » (2)
Ces exercices de pratique complémentaires exigent un outillage « non pas aussi important, mais plus varié, que celui de l’ate.ier spécialisé ». Or l’école industrielle de Limoges ne le possède pas et la
(4) Cf. Caiïllard, op. cit., p. 45.
(2) Caillard, op. cit., p. 46.
Chambre de métiers ne dispose ni des movens financiers pour l’acquérir, ni de l'autorité réglementaire pour en imposer la création à ses adhérents.
Après cette critique d’une méthode qu'il convient d’imputer moins à la Chambre de la Haute-Vienne qu'au défaut d'organisation légale d’une institution laissée à l'initiative privée et dépourvue de prérogatives réglementaires et financières, i! est juste de mentrer comment la Chambre de Limoges a su vaincre l'indifférence habituelle à l'égard de cours facultatifs et, en dehors du principe d'obligation, en assurer la fréquentation.
Ce succès est dû au concours du chef des travaux à l'Ecole pratique, M. Blanchard, et des professeurs de cette école, qui ont apporté à cet enseignement leurs habitudes d'autorité, de discipline et de méthode et ont su l’adapter à la menta ité des apprentis. L'horaire des cours, placés au début de la matinée, aidait à l’assiduité des élèves et écartait toute entrave de la part des patrons. Ceux-ci étaient appelés à collaborer avec les parents au fonctionnement d’un système rigoureux de contrôle. La demande d'inscription aux cours était visée par les parents et le patron. L’apprenti recevait un carnet de présence dont les cases étaient timbrées à chaque cours. Parents et patron devaient signer le carnet chaque semaine. En outre, au début de chaque cours, le professeur notait sur une feuille de présence le nombre des présents et les noms des absents. Les noms de ces derniers étaient transmis à l'administrateur de service et le patron était prévenu que l'apprenti avait mancué la leçon. Des explications devaient être four-
nies et une peine était prononcée en cas de faute. (1)
Les cours complémentaires ont régulièrement fonctionné à Limoges, Rochechouart et Saint-Junien jusqu'en 4914. La Chambre de métiers se proposait d'élargir son action au moyen de subventions du Conseil général et du Ministère du commerce. La guerre a interrompu toute activité de sa part. Elle s'efforce aujourd’hui de reprendre son action; mais la collaboration indispensable des industriels, déjà peu empressée avant la guerre, est rendue plus difficile par la réduction à huit heures de la journée de travail et la hausse des salaires, qui font hésiter les patrons à sacrifier en faveur des cours professionnels une partie de la journée des apprentis.
(4) Gaillard, op. cit., p. 46