CHAPITRE V
La Chambre de métiers d'Alençon
La Chambre de métiers d'Alençon a été instituée en septembre 1920, grâce à l'initiative et sous le pa- ‘tronage de la Chambre de commerce de cette ville.
Par sa composition statutaire, la Chambre de métiers d’Alençon est essentiellement patronale. Elle comprend trois catégories de membres: 1° les membres À, membres d'honneur; 2° les membres B, c’està-dire les « industriels, commerçants, entrepreneurs et artisans susceptibles de former des apprentis, ainsi que les personnes ayant occupé ces situations »; 3° les membres C, à savoir « toutes personnes s’intéressant à la Chambre de métiers par un concours matériel ou moral, les groupements corporatifs ou non, communes, associations, industriels ou commerçants habitant en dehors du ressort de la Chambre. »
Des commissions techniques peuvent se constituer dans des conditions et avec des attributions exactement semblables à celles de la Chambre de métiers de la Sarthe. A la différence de la Chambre de métiers, elles comprennent des ouvriers, mais la majorité est réservée aux patrons. Ces commissions sont à l'heure actuelle au nombre de trois. Les deux premières, celle du Livre et du Bâtiment, représentent
les industries les plus développées à Alençon. La pre- mière comprend 44 patrons (outre le président) et 3 ouvriers; la seconde, 11 patrons et 7 ouvriers. La troisième commission est celle de l’enseignement général, composée de 15 membres, avec quatre groupes de 2 inspecteurs qui visitent mensuellement les cours à tour de rôle.
Les ressources de la Chambre proviennent des subventions de la Région économique de Basse-Normandie, (1) de la Chambre de commerce d'Alençon, du Conseil général de l'Orne, du Conseil municipal d’Alençon, et des cotisations des membres B et C. La Chambre de commerce et la ville d'Alençon lui fournissent gratuitement des locaux.
Le but de la Chambre est « de fournir à l’industrie, dans toutes les branches de ses manifestations, des jeunes apprentis possédant une instruction et une pratique technique suffisantes pour leur permettre de devenir des ouvriers d'élite ». Pour atteindre ce but, elle se propose: d'organiser dans les villes du département, avec le concours financier des municipalités, des cours post-scolaires industriels, dits d’apprentissage, ouverts aux apprentis et aux adultes; de rechercher dans les écoles primaires et de soutenir par des bourses d’études et des primes d'encouragement les futurs apprentis; de coordonner les apprentissages par un contrat-type; d'organiser des concours et de distribuer des diplômes de fin d'apprentissage.
Le contrat-type contient notamment: les conditions de rupture ou de renvoi; les allocations au profit de l’apprenti, avec la retenue de 1/10 qui suit le même
(4) 4° Région Economique.
sort que dans le contrat-type de la Chambre de métiers de la Sarthe; la clause d'arbitrage de la Chambre de métiers et son intervention dans l'exécution du contrat.
Il prévoit enfin diverses sanctions de l’apprentissage. Des primes de fin d'apprentissage peuvent être allouées par le patron et la Chambre de métiers pour récompenser la conduite, le travail, l’assiduité aux cours, l'instruction acquise. Eventuellement, la prime de la Chambre de métiers pourra consister dans l’outillage nécessaire à la profession. La Chambre de métiers délivre un certificat de fin d'apprentissage et, à la suite d’une épreuve technique organisée par elle, un « diplôme d'ouvrier qualifié de la Chambre de métiers d'Alençon ».
La Chambre de métiers d'Alençon attache une importance particulière aux cours professionnels. L’enseignement comporte un cycle de trois années avec 84 leçons par an et 18 conférences industrielles pratiques pendant les vacances. Sa commission d’enseignement général organise des cours, en dresse les programmes, et en rédige même quelques-uns dans le détail pour mieux les adapter aux facultés des jeunes élèves; elle nomme les professeurs et recrute les élèves. Elle se préoccupe spécialement d’assurer l’assiduité et le travail des élèves en informant chaque fois « inlassablement » les parents et les patrons des manquements constatés par un échange journalier de fiches et de notes. L'enfant est muni d’un carnet individuel d'école, visé par le maître, et qu'il doit: faire signer par ses parents et son patron. Le montant de ses allocations varie avec son assiduité.
Les irrégularités sont mentionnées sur un registre; elles sont signalées aux parents et elles peuvent avoir pour sanction la radiation des cours.
Grâce à ce système, le coefficient de régularité aux cours s’est élevé en 1923-1924 à 88 %. Dès avril 1921, l’enseignement commença avec 30 apprentis; en octobre, ce chiffre passa à 40. La Chambre de métiers compte, si ses ressources le lui permettent, atteindre un effectif de 60 élèves, soit 20 par année.
Les dirigeants de la Chambre avouent cependant qu'ils n’ont pas rencontré auprès des intéressés, patrons, apprentis, parents surtout, l’accueil chaleureux que leur a réservé le grand public. Beaucoup de parents ne voient dans l’apprentissage que la paie et entendent rester libres de déplacer leur enfant chaque fois qu’il peut gagner davantage, fût-ce en le changeant de métier. Ces errements méconnaissent le but fondamental de l’apprentissage et réduisent considérablement le recrutement des apprentis liés par un contrat. Ils font le jeu des patrons qui ne forment pas d’apprentis et débauchent ceux de leurs concurrents. De leur côté, les patrons, même favorables à l’apprentissage, ne semblent pas comprendre la nécessité de l’enseignement technique: ils ont exigé la réduction des cours de trois heures à une heure et demie par semaine. Les cours ont lieu cependant le soir de 5 h.1/2 à 6 h. 1/2, heure moins favorable que la matinée à une attention soutenue, mais qui a, sans doute, été imposée par les patrons.
Malgré le silence de ses statuts, la Chambre de métiers ne se désintéresse pas de l'orientation professionnelle, mais elle n’en est ici qu’à la période des
tâtonnements. Sa tâche n’est pas facilitée par les dispositions indépendantes des parents qui lui présentent leurs enfants déjà placés. Les demandes en vue d'entrer en apprentissage n'’atteignent, d’ailleurs, que la moitié des places offertes par les patrons.
Au mois d'avril, les directeurs d'écoles publiques ou privées communiquent à la Chambre de métiers la liste des élèves qui terminent leurs études en juillet et se destinent à des professions manuelles. La Chambre détermine leurs aptitudes et leurs goûts, à l’aide d’interrogations directes et d’un questionnaire rempli par les maîtres. Elle organise chaque jeudi des visites d'usines ou d'ateliers. Elle se propose de développer l'orientation professionnelle par des conférences et par un véritable examen imposé à chaque élève.
En résumé, l’action de la Chambre de métiers d’Alençon s'exerce surtout en matière d'apprentissage et d'enseignement professionnel.
A cet effet, elle se propose de fonder, dans les différents centres où la nécessité s’en fera sentir, des écoles de métiers où on apprendra aux jeunes apprentis la technique du métier le plus répandu dans la région immédiate. (1)
Due à l’initiative patronale, la Chambre de métiers s'efforce d'obtenir des apprentis du travail et de lassiduité au moyen d'obligations contractuelles, complétées par un jeu de contrôle et de sanctions
. (4) Elle projette de créer des écoles spéciales: pour le livre, à Alençon; pour le tissage à Flers, Condé, La Ferté, Lisieux; pour la cuivrerie et [a serrurerie, à Tinchebray, ARS Cherbourg; pour la pêche, à Granville et Honeur.
inspirées par elle. Mais si elle réussit à assurer la fréquentation des cours par les apprentis liés contractuellement, elle ne trouve, de son propre aveu, ni chez les patrons, ni surtout chez les parents, la collaboration morale capable d’intensifier le nombre des jeunes apprentis et, condition fondamentale de la formation professionnelle, d'assurer leur stabilité dans la même profession et dans la même place pendant tout le temps nécessaire à l'apprentissage. La foi, l'enthousiasme qui animent les organisateurs ne suffisent pas à convaincre les parents, les apprentis et même les patrons de leurs véritables intérêts. C’est toute une éducation à refaire et combien d'années exigerait-elle? Pendant ce temps, la crise de l’apprentissage continue. Si l’on veut y remédier d’urgence, on ne doit pas compter exclusivement sur l'initiative privée, inorganique, dispersée, facultative; il faut créer des organismes pourvus d’un statut légal et de pouvoirs de réglementation obligatoire, capables d'assurer l'observation des règlements par un contrôle réel et par des sanctions efficaces.