SÉANCE DU 20 SEPTEMBRE
M. F. Marcelin, ministre des finances. — Messieurs, je manquerais de g-ratitude envers l'honorable député si je ne le remerciais du talent qu'il a mis à vous lire quelques passages d'un de mes ouvrages. Dans sa bouche, ma phrase a pris un tour nouveau ; mes périodes scintillent comme des diamants aux mille reflets. Gomment ne pas lui en être profondément reconnaissant? On a beau dire que l'ingratitude est une vertu en politique ; je ne la pratique pas pour ma part, et je félicite l'honorable député du beau talent qu'il a déployé à mon profit.
Pourtant, quelque plaisir qu'il m'ait procuré, je suis obligé de le combattre, Messieurs. Il est très avocat et vous ferez bien de ne pas admettre tout ce qu'il dit comme absolue vérité. Souvent son imagination l'emporte et il se donne alors le plaisir, en les prêtant à son adversaire, de réfuter ses propres rêves.
Tel est le cas aujourd'hui et je suis obligé, quelque ennui que cela me cause, de rétablir les faits. Vous savez. Messieurs, ce qui s'est passé
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SOUS le g-énëral Salomon. Il y a eu d'abord un premier syndicat pour l'émission d'un million qui a coûté gros ; il y a eu ensuite un second million et un second syndicat qui a coûté encore plus g"ros et enfin une substitution et un troisième syndicat, c'est-à-dire la Banque, qui a encore coûté très gros. Savez-vous ce qu'on payait à la Banque? Une commission de i 1/2 0/0! Et tout cela, toutes ces opérations répétées et successives dans un très petit espace de temps. Et ce papier qu'on retirait ainsi, quel prétexte donnait-on? Aucun. Ce papier était presque neuf, aucune plainte ne s'était élevée contre les billets en circulation.
Il n'y avait donc en jeu que le simple plaisir d'enter opération financière sur opération financière. Voilà ce que j'ai dit, voilà ce que j'ai critiqué. Et pour que je vous le fasse bien voir, il faut que je vous relise à mon tour certains passages de Técrivain cité par l'honorable député et qui est moi. Je commence par vous prévenir que vous allez être très désappointés. Ce qui vous a semblé noir tout à l'heure va vous paraître blanc. Que voulez-vous? Je n'ai pas le talent de l'honorable député. Au surplus, je commence sérieusement à croire qu'il a un très grand faible pour moi. C'est moi qu'il cite toujours, c'est à moi qu'il s'adresse sans cesse ; il n'y a pas de louanges dont il ne m'accable. Qu'il prenne garde pourtant ; s'il
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m'aime tant que cela, il risque de m'asphyxier. En effet, si un charmant bouquet est agréable à respirer, autant un monceau de fleurs peut être dangereux.
Je vais donc, Messieurs, vous lire un des passages les plus incriminés par mon adversaire.
Ecoutez plutôt :
(( Nos premiers deux millions étaient en train « de g-agner tout doucement cette espèce de sym- (( patliie qu'on ne marchande pas aux mourants. (( Ils n'étaient pas bien vieux pourtant. Ils n'étaient « que légèrement fanés, à peine négligés d'aspect. . . (( Nous ne contestons nullement, qu'on en soit « bien persuadé, l'habileté et l'expérience pro- (( fondes qui ont présidé à toutes ces transforma- (( tions. On a eu un premier million et un premier (( syndicat. Un second million et un second syn- « dicat. Aujourd'hui nous avons une substitution « de g 2,000,000, et un troisième syndicat, c'est-à- « dire la Banque. Tout cela est fort bien combiné, « savamment gradué. — Mais ne craint-on pas (( qu'à la longue, et de transformation en Irans- (( formation, de manipulation en manipulation, « de substitution en substitution, les G. 200,000 (( papier ne nous coûtent à peu près ce que nous « auraient coûté 2,000,000 de gourdes, métal (( argent ? »
Vous voyez, Messieurs, que ce n'est plus cela, ce n'est plus ce que dit l'honorable député. Pourquoi la commission des finances propose-t-elle la réfection de nos billets de caisse actuels et pourquoi moi, ministre des finances, je la patronne? Bien que j'aie déduit déjà les motifs de mon opinion, je vais les répéter encore une fois, non pas pour la Chambre qui est d'accord avec moi, mais pour mon adversaii^ et son groupe. Le projet de réfection présenté par votre comité des finances répond à deux besoins urg-ents et qu'aucun esprit loyal, aucun patriote voulant sincèrement l'évolution pacifique du gouvernement ne saurait méconnaître. Ces besoins urg-ents sont :
1° Nécessité d'unifier les différents types de billets qui circulent dans la République;
2° Nécessité de retirer de la circulation des billets détérioriés dont le nombre, la masse, s'accroît chaque jour davantage.
Examinons méthodiquement ces deux points.
Depuis plus de trois ans la République jouit de la paix la plus profonde sous le gouvernement réparateur de Son Excellence le général Hyppolite. Les factions, si elles n'ont pas désarmé, sont réduites à l'impuissance. C'est par sa force morale aussi bien que par sa force matérielle que le gouvernement s'est imposé. Il a montré qu'il était audessus des partis, prenant son bien là où il le
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trouve et démontrant par une vraie leçon de choses que les portes des charges publiques sont ouvertes à tous, quelles que soient leurs opinions dans le passé, quel que soit le rôle qu'ils ont joué ou qu'on a pu leur prêter hier. 'Je suis moi un exemple de l'éclectisme politique du général Hyppolite, de sa larg-eur de vue véritablement admirable. Aucun chef ne l'a égalé sous ce rapport. Sur un seul point le gouvernement est intraitable, et il doit l'être pour le salut de tous. C'est quand il ne veut pas, quand il n'entend pas que la paix des rues soit troublée. Il ne transige pas, il ne transigera jamais sous ce rapport. Mais quand peu à peu toutes les traces de la guerre civile s'effacent, pourquoi une seule reste-t-elle debout?
La République est pacifiée, unifiée, il n'y a plus de division, le général Hyppolite en est le Président constitutionnel, une Chambre, un Sénat siègent à la capitale ; enfin c'est la République d'Haïti une et indivisible, et que lit-il, l'étranger qui débarque sur nos rives, que lit-il sur le signe qui révèle avec le plus d'autorité la souveraineté d'un Etat, que lit-il sur le signe qui règle les transactions, qui détermine les achats et les ventes, qui fixe la fortune des citoyens, sur le signe qui, tiré à quatre millions d'exemplaires, circule d'un bout à l'autre du pays, dans la chaumière du pauvre comme dans le palais du riche, sur notre papier-
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monnaie enfin ? Il lit ceci : République septentrionale d'Haïti.
Plus de trois ans sont passés, Messieurs, depuis que la paix s'est rassise au foyer de la République et nous avons g-ardé cette dernière trace de nos funestes divisions ! Pourquoi ne pas TefFacer?
Mais rendons cette justice à nos devanciers ; ils s'en occupèrent et des débats retentissants dans la presse ont prouvé que bien avant mon honorable prédécesseur d'autres ont voulu unifier les différents types de billets de la République.
A ce moment, il s'ag-issait simplement d'unification. Aujourd'hui la question s'est aggravée. Si l'unification se justifiait, le retrait pour cause de vétusté, de détérioration s'impose. Il ne vous est plus permis de rester indifférents à cet état de choses.
De tous les points de la République des plaintes s'élèvent : les papiers sont en lambeaux!
On n'en veut plus dans les transactions courantes, on les refuse de toutes parts.
Ne craignez-vous pas que la malveillance n'exploite cette situation et ne jette quelque fermentation dans les esprits naïfs ou trop prompts à s'émouvoir?
N'en auriez-voLis pas la responsabilité? Ou bien plutôt voulez-vous qu'on dise de vous ce que l'on a commencé à dire : que vous voulez le retrait forcé pour cause d'usure complète ?
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Mais revenons un peu en arrière, Messieurs, et demandons-nous si aucun de ces motifs existait sous le q-ënéral Salomon, quand je critiquais et les émissions et les substitutions ? A aucun point de vue la situation n'était semblable. Et avec moi vous proclamez qu'hier j'étais dans la vérité en combattant la substitution aussi bien qu'aujourd'hui en vous la recommandant. Il y a fort peu de vérités absolues, on peut dire qu'il n'y en a même pas dans le sens strict du mot. Ce sont les circonstances qui déterminent le mensonge ou l'erreur.
Pour l'instant. Messieurs, je fais mon devoir de patriote prévoyant en vous recommandant la substitution. Certes, un retrait contre espèces eût mieux fait nos affaires. Mais ce retrait peut-il se faire en ce moment? Ne faut-il pas un long- temps pour chercher et trouver des capitaux? En attendant, les dangers que cause la vétusté de nos papiers subsistent et il faut y remédier le plus tôt possible. Et voulez-vous toute ma pensée, Messieurs ? Si j'avais en ce moment les quatre millions d'or qu'il faut pour retirer notre papiermonnaie, je réfléchirais peut-être avant de les appliquera cet usage. Je me demanderais si je ne ferais pas mieux de les affectera la création d'une vraie Banque du commerce et de l'industrie, pour
en finir une bonne fois avec tous ces contrats de
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suicide que nous faisons périodiquement et pour développer les richesses naturelles du pays. Je réfléchirais que nous avons eu déjà un retrait au prix de g^rands sacrifices et que nous n'avons pas pu le garder. Ne serait-ce pas parce qu'il y a un travail préparatoire à faire dans notre milieu social? On ne confie pas une semence, sous peine de la voir périr, à un sol non approprié. Je ne sais pas trop, l'expérience étant déjà faite, s'il ne faut pas d'abord donner un aliment dans le travail aux ambitions hâtives avant de songer à un retrait définitif du papier-monnaie. C'est la guerre civile qui ramène toujours le papier-monnaie et la guerre civile est le lot des peuples qui ne travaillent pas.
Pour en revenir au projet de la commission qui, à mon sens, est foi't bien entendu, j'y trouve une très heureuse disposition et qui, bien observée, donnera d'excellents résultats. C'est celle relative à l'amortissement du papier qui se fait en or. CluKjue année une forte somme sera retirée ainsi contre de For. Il ne se peut pas qu'avant longtemps ces tirages ne produisent un excellent résultat sui* le change; ils le maintiendront dans certaines limites par cette sorte de prime garantie au papier.
D'ailleurs la loi nouvelle crée un avantage réel; nous payons un pour cent sur le papier en cours
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d'après une loi faite sous le président Salomon, et d'après le projet actuel nous ne paierons plus que demi pour cent.
J'aurais trop à faire, Messieurs, si je m'attardais à relever les erreurs de mon adversaire. Les chiffres demandent toujours une certaine précision ; mais j'aurais mauvaise grâce à m'appesantir sur certains détails qu'il faut mettre plutôt sur la chaleur de l'improvisation. Jamais je n'ai parlé de bénéfice pour l'Etat, par le fait de naufrages, d'incendies. Amené à donner le chiffre du papier en circulation, j'ai dit que les naufrages, les incendies probablement en avaient détruit 2 à 3oo,ooo et que c'était une moins-value sur la quantité existante. Il ne faut pas me faire dire ce que je n'ai pas dit pour se donner le plaisir de me réfuter.
Il faut, je le sais, toujours éviter de parler de soi. Mais, dans une question que l'on veut intentionnellement grossir et dénaturer, je dois déclarer que, pour ma part, c'est l'àme absolument tranquille que j'envisage la substitution et ses conséquences. Je n'ai jamais été habitué aux tripotages. Je marche dédaigneux des potins, des médisances, des mots à double sens. J'ignore l'art de m'enrichir dans l'État et on n'a jamais vu mon nom, à aucune époque, accolé à quelque fourniture.
L'honorable député, pour m'opposer à moi-
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môme vient de prendre aux cheveux une occasion qu'il a crue bonne. Eh bien ! moi, puisqu'il m'y force, je saisis avec bonheur cette occasion pour déblayer aussi viî^oureusement mon terrain politique...
Deux catégories. Messieurs, ont désiré mon arrivée aux affaires. L'une, composéede tous les amis connus et inconnus que je puis avoir dans le pays, voudrait sincèrement me voir réaliser les espérances qu'on place en moi et qui m'ont valu la haute 'confiance du Chef de l'Etat. Elle ne me ménagera pas ses conseils, ses avertissements; elle soutiendra mes pas et, s'il y a sur ma route quelque précipice, elle me criera : Gare ! L'autre n'a qu'un but, qu'un objectif, qu'une idée égoïste et mesquine : mettre l'écrivain en contradiction avec la réalité. Oui, messieurs, j'ai beaucoup écrit, beaucoup parlé, beaucoup critiqué. Je ne renie, je ne renierai rien de ce que j'ai dit, de ce que j'ai blâmé et l'avenir répondra delà sincérité de mon âme. Mais qu'on ne croit pas me réduire à Timpuissance de rien faire, de rien entreprendre enm'opposantsans cesse à moi-même. Je serai avant tout un homme pratique, pour mériter votre approbation et celle du vrai public qui veut qu'on améliore notre situation et qui ne se paie pas de vains systèmes.
Si on me lit bien d'ailleurs, puisqu'on veut se donner cette peine, on verra qu'avant tout je suis
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un homme de situation et que je ne trouve rien de plus bête que celui qui échoue misérablement, parce qu'il a voulu suivre tout droit devant lui quand il lui serait si facile de prendre un chemin de traverse. La politique n'étant qu'un champ de bataille, pourquoi ce qui serait permis au soldat ne le serait-il pas à l'homme d'Etat? Que diriezvous d'un général qui, constatant l'impossibilité d'enlever un camp de front l'attaque tout de même et fait décimer ses soldats quand il lui serait facile de se rendre maître de la place en la tournant? Vous diriez qu'il est un incapable. Je suis dans la situation de ce général, si vous voulez bien me permettre cette ambitieuse comparaison.
Il suffît de ne pas perdre de vue son programme, son objectif; il suffît que ceux qui savent regarder voient où vous voulez aller; il suffit d'arriver, c'est l'essentiel. Avec cette façon de toujours opposer l'écrivain à l'homme public, quel triomphe, convenez-en. Messieurs, pour mes adversaires, si je subissais quelque échec! C'est alors que, l'àme en joie, ils exulteraient et s'écrieraient: Ah! le voilà, le journaliste, le théoricien en face de la réalité ! Eh bien ! n'y comptez pas, je ne vous donnerai pas cette jouissance sans lutte.
Messieurs les députés, en descendant de cette tribune fermement convaincu que je n'aurai pas à y remonter, car la cause est gagnée devant vous,
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je ne puis m'empecher de son2;-er que la patience est une chose excellente. Je n'ai jamais été un impatient du pouvoir, j'en connais trop les ^-raves responsabilités ! Quand on est soucieux de ses obliy;ations, quand on veut mériter l'estime de ses concitoyens, le pouvoir n'est qu'un fardeau qu'on peut accepter peut-être parce qu'on se doit à son pays, mais qu'il ne faut pas briguer.
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