SÉANCE DU 29 JUIN
M. LE Secrétaire d'Etat F. Marcelin. — Messieurs, lors de la dernière interpellation du député Matlîon, que vous avez rejetée...
M. le député Mathon, interrompant. — Vous vous trompez, elle n'a pas été rejetée; bien au contraire, elle avait été votée à l'unanimité.
M. le Secrétaire d'Etat F. Marcelin. — C'est un fait historique, puisqu'elle n'a pas abouti. Je n'ai pas du tout, Messieurs, croyez-le, l'intention de soulever aucune discussion ; seulement, je tiens à faire sentir au député Mathon qu'il n'a pas été le vainqueur, comme il peut le croire, car la victoire a été de mon côté.
M. le député E. Mathon, interrompant. — Vous l'avez eue à bon marché, cette victoire, si victoire il y a eu.
M. le Secrétaire d'Etat F. Marcelin. — Je disais donc qu'à l'interpellation Mathon, qui n'avait pas abouti.. .
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M. LE Président, interrompant. — Je vous rappelle à la question, monsieur le Secrétaire d'Etal.
M. LE Secrétaire d'Etat. — Je vous fais mes excuses. Monsieur le président, si vous croyez que je ne suis pas à la question...
Je vous disais donc, Messieurs, que lors de la dernière interpellation du député Math on, qui a eu le sort que vous savez et qui fut sig-née par deux des nouveaux interpellateurs, C. Belton et Saint-Rome, il m'avait semblé que la question avait été parfaitement élucidée. Que demandait la première interpellation? Elle demandait pour quel motif je n'avais pas remboursé les G. 5oo,ooo? Je répondis et prouvai que les recettes étaient insuffisantes, et profitant, ce jour-là, de l'occasion et après avoir rendu compte de l'emploi des G. 5oo.ooo, je déclarai, conformément à l'exposé général de la situation des finances, que je ne voyais qu'un moyen peu coûteux, qui ne faisait aucun tort au pays : c'était de compenser — si, bien entendu, le résultat définitif le permettait, — la valeur empruntée avec la valeur disparue, le chiffre du papier-monnaie en circulation devant rester toujours à 4)04o,ooo gourdes.
Mais dans l'exposé de la situation, après avoir exposé ce moyen qui me paraît le plus rationnel dans la circonstance, j'avais ajouté : « à moins
que le Corps législatif n'adopte un mode plus avantageux de remboursements »; mais, moi, je n'en vois pas de plus avantageux.
Par quoi, en effet, voulez-vous rembourser les G. 5oo,ooo? Par un emprunt surplace? Ce moyen, je le trouve onéreux et pouvant nuire en ce moment à la marche du service public. Par une loi? Je n'ai pas trouvé nécessaire d'en prendre l'initiative. Le député Gapoix Belton a l'initiative des lois, tout comme le Pouvoir exécutif. Dans le cas particulier qui nous occupe, la rédaction du troisième paragraphe de l'article 3 me permet de vous demander les moyens nécessaires pour solder l'emprunt de G. 5oo,ooo.
Or, j'ai fait plus : je ne vous ai pas demandé les moyens, je vous en ai indiqué un; si le député Belton le trouve défectueux, il n'a qu'à user de la faculté constitutionnelle qui lui donne, aussi bien qu'à moi, l'initiative des lois; s'il trouve un meilleur moyen de remboursement, je m'empresserai de m'y rallier. En dépit de mon opinion, il pourra toujours essayer de rallier celle de la Chambre.
Il m'invite à déposer un projet de loi. Je m'y refuse et lui en laisse l'initiative.
Messieurs, vous n'êtes pas une société d'économistes politiques. Aussi je n'entreprendrai pas, comme mon adversaire, de vous faire voyager de
Baiidrillart à Gourcelles-Seneiiil, de Gourcelles- Seneuil à Jean-Baptiste Say, pour soulever toutes les théories de la science économique, afin de prouver que j'ai mal fait, alors qu'il n'y a qu'à trouver un moyen pratique pour obvier au mal et démontrer que les recettes effectuées n'ont pas été insuffisantes.
Si le député Belton croit que les moyens proposés sont défectueux et qu'il faut avoir recours à d'autres, il n'a qu'à présenter son projet de loi. Je m'y rallierai certainement s'il est bon. Ce sera un avantag-e de prouver qu'il est capable, tandis que je suis un incapable. Venant de lui, j'accepte cette incapacité. C'est une opinion personnelle qu'il lui est loisible de professer. Pour moi, j'en professe une aussi sur son compte et cette opinion est bien assise quand on voit le grand nombre d'économistes passés et présents qu'il cite et dont les noms fleurissent son discours.
Mais passons à un autre ordre d^idées. On me parle de situation financière très mauvaise. On insinue que je l'ai créée.
Messieurs, rien de plus injuste, rien de plus inexact. On n'arrivera pas à me faire porter tout le poids des péchés d'Israël; du reste, je n'y consentirai pas. — ' La vérité est que vous dépensez beaucoup trop pour vos recettes, — • C'est le fait
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économique sur lequel j'ai constamment appelé votre attention. Vous avez une recette î»-énérale de G. 7,5oo,ooo et vos budgets de dépenses dépassent souvent 8,5oo,ooo. Je n'ai pas une baguette magique pour combler la différence sans recourir à des expédients. — Je tâche d'employer les moins mauvais ; mais, il faut bien y recourir. On dit, parfois, que s'il y avait une meilleure administration des douanes, elles pourraient donner au delà de ce qu'il faut pour nos dépenses.
Je n'affirme pas que nos douanes donnent tout ce qu'elles auraient pu rapporter. — J'ai dit dans l'exposé des finances que le recrutement du personnel (i) était déplorable; mais il y a un fait qui domine toute la situation, et que vous ne devez pas vous obstiner à ne pas voir : c'est que notre puissance productive, non seulement est stationnaire, mais diminue depuis quelques années.
SouslegénéralSalomon, nos budgets dedépenses étaient de 4>5oo,ooo piastres. Ils ont aujourd'hui
(i) « J'ai toujours pensé que dans l'état actuel de nos douanes, y faire simplement des modilications ne suflit pas. Il n'y a qu'une réforme radicale qui puisse mettre les douanes en mesure de répondre à l'attente du pays. Car alors les choix seront faits avec le plus grand soin, et les éléments nouveaux n'auront pas à subir l'influence des éléments anciens. Et surtout le ministre des finances sera plus à même de diriger un personnel sur le choix et à la nomination duquel il aura été au préalable consulté et aura participé . »
(Rapport au Président de la République du 26 janvier i8g4)
doublé; et notre travail, notre exportation, ontils doublé? Non, ils ont même décru.
Vous produisez depuis ving-t-cinq ans toujours les 70,000,000 de livres de café; mais l'exportation du campéche, de 25o,ooo,ooo de livres est tombée à 1 1 5,000,000. Vous me direz que les droits d'exportation ont été auo-mentés aussi ; mais s'ils ont été augmentés, c'est au détriment du peuple qui a maintenant moins d'argent, puisqu'il paye davantage à l'Etat. — Or, payant davantage, il faut nécessairement qu'il consomme moins. — De là, un temps d'arrêt, de décroissance même dans l'importation.
Il faut augmenter l'exportation, en développant l'industrie agricole, pour que nous puissions arriver à subvenir à nos besoins.
Quant à moi, dans ma sphère d'action, dans mon rôle de ministre des finances, j'ai essayé de faire de mon mieux. — Quand le 1 1 août 1892 je suis arrivé aux affaires, la totalité des droits d'importation était le gage de la Banque nationale pour une somme de P. 800,000 qu'on lui devait sur recettes et paiements. — Cette somme nous coûtait 2 1/2 0/0 d'intérêt mensuel. — Tous nos droits d'exportation étaient engagés pour de longues années.
Eh bien! depuis 1892, la situation a changé : — nos droits d'importation sont libres, — plus de
P. 1,200,000 d'or sont déj^'ag'ëes annuellement à l'exportation en faveur de l'Etat. — Elles sontreprésentées par 0.96 sur le café et la totalité des droits sur le cacao et sur le campêche. — Donc, la situation n'a pas empiré; elle s'est améliorée. — Dans une limite restreinte, il est vrai, mais encore appréciable, et, tout en faisant face à toutes les dépenses de l'Etat, j'ai amélioré la situation. — Cessez donc de me parler de gouffre recouvert de fleurs. — ■ Vous savez bien le contraire, et les chiffres sont là pour vous convaincre.
Messieurs, mon tort, mon g-rand tort, c'est d'avoir trop duré. Vous vous souvenez de cet ancien qui, porté sur une liste de proscription, s'écriait : « Ah! c'est ma maison d'Albe qui me fait proscrire !»
Eh bien! moi, chaque fois que j'entends le député Mathon dresser contre moi un de ces provoquants réquisitoires, dont jusqu'à présent vous n'avez tenu aucun compte, je souris, moi, et je dis : « Ce sont mes vingt-deux mois de ministère qui me font proscrire ! »
Oui, messieurs, j'ai trop duré. Depuis septembre 1892, où justement, à propos de la substitution, on prédisait ma chute, bien des mois se sont
écoulés ; mais cela n'est pas de ma faute, eii
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vérité. — Non, vous ne pouvez pas inc faire un crime d'avoir véeu.
Je n'ai jamais mancpié de m'expliquer sur cette question, je n'ai pas d'orii;-ueil, mais j'ai le sentiment de ma personnalité, du respect de moimême. Je ne crois pas qu'un portefeuille soit tout pour moi. J'ajoute que, quand je vois ces attaques passionnées, quand je vois s'acharner ainsi après moi le député Mathon et ses amis, je suis tenté de / considérer ce portefeuille, ce maroquin, selon l l'expression vuliJiaire, comme une vraie peau de chagrin. Mais mon devoir, la haute amitié dont fn'hbnore le chef de l'Etat,' la respectueuse déférence que j'ai pour lui, mon dévouement à sa personne, m'obligent à combattre et, quant à cela, comptez-y, je combattrai tout le temps que je serai à cette place ! Si je me conduisais autrement, je trahirais l'honneur, je trahirais l'amitié du • Président de la République. Je ne me sentirais même pas digne d'être l'adversaire du député Mathon. Car, messieurs, pour mériter ce nouveau Deleiida Cavtha(jo lancé du haut des colonnes de VEvIio d'Haïti : « Je jure de ne déposer la plume, de ne cesser cette lutte que lorsque f aurai renversé le ministre des finances », il faut, avouez-le, que ce ministre ait une certaine valeur. — A cette déclaration du député Mathon, j'ajoute ceci : que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir que
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j^l'ètre discuté, commenté. J'en éprouve un grand charme, semblable, toute proportion g^ardée, presque à celui que m'inspirait, en 1892, le vigoureux athlète, le grand orateur que je voudrais voir rentrer dans la vie publique et qui a nom Michel Oreste, lorsqu'il m'obligeait dans une seule séance t\ monter jusqu'à seize fois à la tribune!....
Puisque je suis sur ce sujet, vidons encore une autre petite question. On a fort commenté un vote donné par cette Chambre, l'année dernière, vote dans le libellé duquel se trouvait le mot quant à présent y mot qui depuis semble avoir fait fortune.
Des orateurs fort spirituels, entre autres le distingué député A. Saint-Rome, l'ont porté, lors de l'interpellation Mathon, à cette tribune. Messieurs j'ai un grand défaut dont, l'âge étant passé, je ne me corrig-erai sans doute jamais. Je suis un mauvais tacticien parlementaire, je m'emporte trop vite. Mes adversaires le savent, et ils sont tentés d'en profiter. Ce jour-là, j'allais commettre une erreur de tactique, que dis-je? une sottise. Messieurs, il faut éviter le plus possible de commettre des sottises dans la vie.
Et quand, une minute après, le député Adam ayant expliqué le sens de son vote, sens parfaitement honorable pour moi, j'ai déclaré que j'étais satisfait et que je resterais à mon poste, ah non ! je n'oublierai jamais ce spectacle. Mes adversaires
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firent entendre des clameurs d'indii^nation el de détresse. C'était l'abomination de la désolation. Eh bien! il est de principe élémentaire de ne jamais réjouir ses adversaires. J'étais fixé ; à défaut d'autre preuve, celle-ci me suffisait pour me faire comprendre la sottise que j'allais commettre. Et je restai. Les mêmes commentaires ont été prodigués à l'occasion de votre ordre du jour enterrant l'interpellation Mathon. L'honorable député l'a qualifié de « deuxième perche » ; mon Dieu ! je ne veux pas m'arrêter à discuter sur l'efficacité des perches : elles ont parfois du bon, député Mathon ! Mais je n'avais pas besoin de perche, car j'étais sur une terre parfaitement ferme ; l'ordre du jour Ta amplement démontré. On a répété encore que je devais me retirer. Messieurs, je vous le déclare, je n'ai pas senti du tout, mais du tout la nécessité de me retirer. Me retirer quand je suis vainqueur, que me restera-t-il à faire si je suis battu ? Je vous lé réaffirme, je ne tiens pas à ce portefeuille. Mais j je vous l'ai dit, il n'y a pas de soldats que dans I les rangs de l'armée, il y en a aussi parmi nous, dans nos rangs civils.
Je ne puis déserter mon poste, il faut que vous m'en délogiez. Que la Chambre manifeste par un acte public qu'elle condamne ma politique finan*cière et immédiatement je dépose ma démission aux mains du Président de la République; mais
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tout le temps que vous vous contenterez de commenter des votes parfaitement clairs, d'épiloguer sur vos défaites, tout le temps qu'il n'y aura que le député Mathon pour condamner ma politique financière, je le regretterai sans doute, mais je ne saurai me retirer.
L'opinion du député Mathon, il voudra en convenir, n'est ni l'opinion de la Chambre, ni l'opinion publique.
CHAMBRE DES DEPUTES