MINISTÉRIELLE
Monsieur le Secrétaire d'Etat,
Je vous envoie en communication, sous ce couvert, deux dépêches du Secrétaire d'Etat de l'Intérieur, par lesquelles il se plaint de ce que vous avez refusé de lui payer six mille deux cent cinquante ii^ourdcs pour frais de police, bien que sur les soixante-quinze mille qui lui sont allouées sur ce chapitre, il n'a touché que soixante-deux mille six cent quatrevingt-quatorze gouixles.
Si, comme le dit votre Collègue, il lui reste encore à son crédit douze mille trois cent six gourdes, je ne vois pas dinconvénient à ce que vous lui serviez la valeur qu'il vous a demandée, et quand le chapitre sera épuisé il saura quelle mesure prendre pour faire marcher ce service.
Recevez, etc.
Hyppolite.
60 I.KS CHAMBUES LEGISLATIVES d'iiAÏTI
Port-au-Prince^ le 3 décembre 1 8g4, an çj!"- de l'Indépendance.
Lk Secuktaire d'Etaï au Dkpautemexï des Finances ET DU Commerce a Son Excellence le Président d'Haïti.
Président. *
Par la correspondanc(î que plusieurs fois j'ai portée à votre connaissance, vous êtes au courant de toutes les difficultés que chaque fin du mois j'éprouve avec le Département de la Guerre pour arriver à satisfaire le service privilégié de la solde et de la ration.
Votre Excellence sait que pour la bonne marche de ce service les administrateurs ordonnancent par anticipation les valeurs qui leur sont nécessaires à cet cfiet. INIais cette faculté, et cela se comprend sans peine, ne saurait s'étendre à aucun autre service. Les ordonnances de la province arrivent au Département et les chèques partent rég-ulièrement à la fin du mois pour le mois suivant. Port-au-Prince est payé en même temps. A ce moment commencent les difficultés.
Presque toujours, le Département de la Guerre a dépassé le douzième l^udgétaire dans une très large mesure. Il faut retourner les pièces, et toute une semaine souvent se passe en une correspondance répétée avec mon collègue, et en allées et venues successives du payeur et des comptables de son Département à mon bureau. Le raisonnement du Département de la Guerre est très simple : « Il me faut tant, dit-il; sans ce chifi're, je ne puis payer l'armée. » Mais vous n'avez pas droit à cette somme, votre douzième budgétaire ne s'élève qu'au chiffre de...
« Gela ne nous regarde pas, objecte le Département de
LES CHAMBUES LEGISLATIVES DHAÏTI Gl
la Guerre. Prenez garde, si larinée n'est pas payée, ce sera sous votre responsabilité ! »
Il est évident que les rôles sont ici déplacés. Gar dès l'instant que le Ministre des finances tient régulièrement et ponctuellement le douzième budgétaire à la disposition de son collègue, sa tâche est absolument achevée, il n'a pas à savoir si les fonds portés au lîudget sont suffisants ou non. Le budget est sa règle, il ne doit pas en sortir.
Mais tous ces tiraillements font perdre du temps. Et durant que le Département de la Guerre se décide à reprendre enfin ses pièces irrégulières pour les faire rectifier par l'administrateur de Port-au-Prince, le samedi arrive. Alors on se hâte et il peut arriver au Département de la Guerre d'être en retard par sa faute, comme cela s'est produit samedi dernier.
Sans doute je dois prêter à mon collègue le concours le plus actif pour l'aider à bien remplir son service ; je man- ([uerais à mon devoir si j'agissais autrement. Ce concours, je le lui ai toujours donné.
Mais je ne saurais, sans engager fortement ma responsabilité, accepter l'émission sur le douzième de décembre, douzième qui n'a pas été encore soumis à A'otiv Excellence et dont la copie n'est pas même dans mes bureaux, d'une ordonnance sur le chapitre de matériel et fournitures de % 3,coo au nom de Emmanuel fils. La loi est formelle à ce sujet et je ne puis aider à la Irangresser. Si dans le chapitre de matériels et fournitures, il y a des fonds qui permettent à mon collègue de suppléer à l'insunisanee déclarée par lui de la sohle et de la ration, c'est une affaire de comptal)ilité qui ne regarde que lui. J'acquitte les ordonnances pourvu ([u'elles soient régulières, et certainement je me serais empressé d'acquitter telle orilonnance recommandée dans ces conditions spéciales. Mais le Département de la Guerre aurait dû, il me semble, prévoir que pour décembre ces valeurs seraient insuflisantes et dès novembre porter dans le douzième de ce mois le chiffre qu'il comptait ])rendro dans son matériel, s'il croyait devoir le faire.
62 TES CHAMBRES LKdlM^.VTIVKS I>"llAÏTI
La valeur ligurant ivgiilirrrnuMitau (loiizièine. jcM'ani'ais aucune objection à soulever.
Je dénonce donc celle situai ion à \'olre Excellence, l'ernicnient résolu que je suis à iu> pas sorlir des liniiles tci'.cées par le liudget et i)ar les douzièmes.
S'il peut y avoir des mesures à prendi'c pour ])arer à rinsulTisance des Ibnds allirmée par le Déi)artement de la Guerre, c'est à ce Département à chercher quelles sont ces mesures et à les faire prévaloir. Mais ma responsabilité ne saurait être et n'est aucunement engagée du moment f[ue je me tiens dans le budget.
En terminant, je vous donne. Président, l'assurance fornu'Ue que les sommes allouées pour le service de la solde et de la ration ont été et seront toujours ponctuellement tenues aux ordres du Département de la Guerre.
Je prie Votre Excellence de trouver sous ce jib copie de la correspondance échangée la semaine dernière entre mon collègue et moi à ce sujet.
Daignez agréer. Président, les honniiages respectueux de votre dévoué serviteur,
F. Marcelin.
Veiil-on savoir comment les (Chambres, en réponse à l'exposé de la situation leur sig-nalanl rauti;'mentation des dettes publiques, s'exprimeni ?
Je ne résiste pas à la tentation de transcrire tout au long" ce Jtiorcecui cl' aj'vhi lecture, comme on dit chez nous :
S'il faut considérer, disent-elles, que chaque année amène un accroissement de la dette publique, on arrive à en con-
l.ES CHAMBRES LEGISLATIVES D^IIAITI G 3
dure, se ])asant en cela sur les principes les plus élémentaires (toujours les princi^^es élémentaires!) delà science des finances, que le i:>ays n'est pas loin de l'époque où il ne pourra plus faire face à ses engagements. Les ressources probales sont de 7,800,000 piastres, il est évident que ses dépenses ne devraient pas dépasser ce cliillre, cependant on constate que le budget de chaque année dépasse dans une grande proportion les prévisions ])udgétaires. Cette pratique, si elle était accidentelle, pourrait trouver sa justification dans les excès auxquels conduisent forcément les événenu'nts politiques qui, hélas ! se répètent trop souvent.
Mais lorsque s'ouvre une ère de paix, à la faveur de laqiudle nos finances devraient être restaïu'ées, lorsque à ce moment de travail patriotique on c(uistate que les dépenses continuent leur môme train, n'ont-ils pas pour devoir, les mend)res du Corps législatif, de signaler cet état de choses et de 23 rendre avec le ministère des mesures sérieuses, énergiques et promptes afin d'enrayer le mal ?
Ainsi, dans le relevé du département établissant les charges de l'État jusqu'à la date du i^' janvier, il est i)énil)le de con.stater qu'elles se chiffrent à la somme de 20,a55.35ii.75. Ces charges ne sont pas des éloges à l'adresse de celui qui a eu la manutention des deniers publics.
Après celle-là, il faut tirer réchelle.
Insupportable Gassandre, j'avais durant deux ans et demi fatiii;iié le Corps législatif de mes ijuportunes protestations pour en arriver là, à cette conclusion qui mettait les responsabilités sur mon dos! On n'avait jamais voulu m'écouter et aujourd'hui c'était moi le bouc émissaire ! Et, qui pis est, le verdict était rendu dans des termes presque identiquement semblables à ceux dont, dans le temps, je me servais pour condamner les augmen-
04 1>KS (.IIAMBKE.S LEGISLATIVES d'mAÏTI
lalions! ('.onsoinniant laplaisanterio, on s'emparait (lo rarii;iiinentalion dont j'avais sassé et ressassé le Corps législatif et on la retournait contre moi. On aurait dit, au style près, un de mes discours.
On sait, au reste, comment le Corps législatif a entendu ces mesures sérieuses, énergiques, promptes pour enrayer le ma/. A peine installé, il votait des crédits supplémentaires de g 800,000 et acquiesçait à un buds;-et qui, certes, laissait bien loin en arrière les g 7, 800, 000 de recettes probables.
Pendant deux ans et cinq mois j'ai soutenu une lutte acharnée avec la Cliand^re d'abord, le Corps législatif ensuite, pour arrêter les dépenses dans la voie désastreuse où elles étaient engagées. Quand j'arrivai aux affaires, un budget non équilibré avait été déposé par le précédent cabinet. Ce fait seul était un symptôme de tendances inquiétantes pour la bonne marche de nos finances. Je nremployai de mon mieux à ramener les choses à leur état normal. Au 3o septembre, à cause des augmentations créées par la Chambre, la dissidence éclate entre elle et le Sénat.
Dans cette séance orageuse qui ne finit qu'à cinq heures du matin, je pris résolument position, tant dans la séance à huis clos que dans la séance publique, pour le Sénat qui, à ce moment, sous la haute autorit(' morale du sénateur Ed. Paul et de quehpu^s patriotes, représentait véj'itablement
l'intérêt du pays et les saines doctrines parlementaires. S'il n'avait tenu qu'à moi, une démonstration officielle l'aurait marqué, dès le lendemain, aux yeux de la nation. Ce fut mon premier mouvement, impolitique peut-être, car l'opinion prévalut que l'Exécutif n'avait pas à prendre parti : il n'avait qu'à s'incliner devant le fait.
Voici, du reste, comment le journal VOpînion nationale^ à la date du 8 octobre 1892, appréciait mon rôle :
A la ChaniJ^re, l'on ne parle plus d'économie, l'on ne parle plus de l'équilibre du budget, l'on parle d'autres choses... Tel député veut avoir une cloclic pour l'église de sa paroisse, tel autre une école congréganiste ; celui-ci veut une chapelle pour sa commune, celui-là veut un agencement ; tous, voulant être à la curée, crient : Agençons ! agençons !
Ici, rendons hommage à la bonne foi de M. Marcelin, qui, soit à la tribune, soit au sein du Comité des finances de la Chambre, soit par son attitude patriotique, a essayé de mettre un frein à ce flot déljordant, en rappelant à la Chambre l'emljarras dans lequel il se trouvera de ne pouvoir faire face à des dépenses qu'elle inscrivait dans le budget; mais rien n'a pu arrêter nos inviolaljles dans la voie de super]fétation de dépenses ; ainsi les budgets sont arrivés à près de 10,000,000 de gourdes.
Cette voie dans laquelle, dès le début, j'étais entré, j'y ai persévéré jusqu'au dernier jour et on verra plus bas, par une dépêche adressée, le i3 octobre 1894, dès la fermeture de la session, à
66 LES CHAMBRES LEGISLATIVES d'iIAÏTI
mon colIcGi'ue de l'Intérieur, comment j'entendais ce devoir qui devait mettre tout le inonde contre moi.
A rappeler les difFé renies occasions dans lesquelles j'ai fait entendre au Corps lég-islatif précisément les paroles que l'Assemblée nationale adresse à l'Exécutif dans sa réponse à l'exposé de la situation, je fatiguerais peut-être le lecteur.
Je me borne à dire que dès les premiers jours de la session de 1892-98 j'adjurais les Chambres de ne pas augmenter cV une piastre le budi»"et déposé par l'Exécutif, car cette piastre, ajoutais-je, vous la porteriez devant la postérité! Hélas ! de combien de millions de piastres le Corps législatif n'a-t-il pas assumé la responsabilité ! Et combien légère cette responsabilité lui semble peser !
Je défie qu'on trouve durant tout le temps que je suis resté aux finances une seule parole, un seul acte qui ait démenti ces déclarations. Au Sénat de la République, à la Chambre des députés, au Conseil des secrétaires d'Etat, j'ai été toujours et partout nettement opposé aux dépenses et aux g-aspillag-es. J'aurai l'occasion plus tard de revenir sur ce sujet.
Enfin dans cette session de 1894-9^), que celle qui l'a suivie devait dépasser encore, je m'exprimais ainsi, le 28 mai, en faisant tout seul le dépôt du budg-et et des comptes g-énéraux de la République :
Messieurs les Députés (i),
... Pour la seconde fois, aussi, le Ministre des finances vous présente un budget parfaitement équilibré. Il vous supplie de conserver cet équilibre. 11 prend la liberté de vous rappeler que, selon les vérital^les principes de la doctrine parlementaire, les Chambres ont pour mission de diminuer plutôt que d'augmenter les budgets. Puisse cette doctrine devenir la règle du Parlement haïtien ! Puisse cette année le budget des dépenses que je vous présente — et qu'il ne m'a pas été possible, hélas ! de diminuer à mon gré — sortir de vos sages délibérations débarrassé des parasites qui sucent l'arbre, lui enlèvent toute sève, toute vigueur et qui finiront, si on n'y prend garde, par le détruire complètement ! Le salut du peuple haïtien exige une réforme radicale et complète du budget des dépenses.
C'est à vous. Messieurs les Députés, qu'il appartient de prendre cette réforme sous votre énergique patronage, en donnant l'exemple de la plus scrupuleuse parcimonie dans le vote des dépenses.
(i) Le député Etienne Mathon trouvait dans son journal que mon langage était déplacé et félicitait le président de la Chambre de m'avoir relevé.
« Contrairement aux usages établis , dit VEcho d'Haïti du 5 juin 1894, c'est M. Marcelin — seul — qui vient faire le dépôt de ces importants documents. Il profite de l'occasion pour faire un discours enflammé, où il ne ménage pas les soldats qui désertent leur poste. Il parle longuement à ]a Chambre de ses devoirs et donne lecture de deux projets de loi : l'un sur les timbres mobiles, l'autre sur un impôt à prélever sur les alcools de fabrication nationale.
« Le présideot de l'Assemblée donne acte du dépôt de ces pièces à M. Marcelin, en lui répliquant que « la Chambre, n'apprenant pas ses devoirs d'un Cabinet, mais de la Constitution, qui est l'expression de la volonté du peuple, saura bien les remplir». — (Acclamations enthousiastes.) On sait comment elle les a remplis.
68 LES CILVMBRES LEGISLATIVES d'hAÏTI
Ouelqiies mois après, devant ce fameux déficit de g i,5oo,ooo, je disais à la Chambre des Députés :
// ne faut pas qu'on se méprenne sur ma pensée : j'ai voulu arrêter le Corps législatif sur une pente fatale. Si nous prenons goût à des budgets aussi disproportionnés, nous arriverons nécessairement , et avant longtemps , à une émission de papier-monnaie. Il se })eut qu'un Ministre des finances soit obligé de vous la proposer : c'est vous qui l'aurez rendue inévitable. A'ous n'administrez pas ; vous n'avez donc pas le droit de décider cpie des travaux, des concessions doivent être majorés de 4© et 5o o/o. Votre rôle naturel est de diminuer, mais non d'augmenter les charges 2)ubliques.
Je vous ai proposé de ramener le budget des dépenses au chillre de l'Exécutif. Vous ne voulez pas de ce moyen radical. Vous ne voulez rien rabattre des sommes votées. Avec g 8,000,000 de recettes, vous voulez que j'acquitte g 9,5oo,ooo de dépenses. Le temps des miracles est passé. Jésus prenait jadis un petit pain et, sous ses doigts agiles, le petit pain se multipliait et rassasiait une multitude. Il n'y a plus de financier de cette force-là.
Vous m'en voudriez et je m'en voudrais moi-même, si je ne vous disais sincèrement la vérité : le mode d'équilibre budgétaire proposé est inexécutable. Il est facile de s'en convaincre en y réfléchissant quelque peu. Pour combler le déficit, ou propose d'ouvrir ini emprunt au Secrétaire d'État des Finances.
LES CHAMBRES LK(;iSL.VTIVES l)'li.VÏ']I fic)
Ce systi'iiu* do payer des dettes en coiitraetaiit de nouvelles dettes à courte échéanee ne peut qu'entraîner un Etat à sa perte. Si on persiste dans e^^'tte voie, dans dix ans la nationalité haïtienne aura vécu.
Goninunit, eu elVet, cet emprunt sera-t-il couvert?
Il vous faut S i,5oo.()oo. Je l;>s offrirai au pu')lie qui les prendra à i 1/2 0/0 par mois, en exigeant assurément une afTeotation spéciale sur les droits d'exportation. La plus longue durée de nos enqu'unts locaux étant environ d'un ou de deux ans, je serai privé d'une somme égale au montant de l'emprunt durant l'exercice 9'î-95, additionné des 18 0/0. Ce sera donc une opération nulle que nous aurons faite, car, si je trouve la somme dès les premiers jours de l'exercice; il ne reste jias moins que je devrai la rembourser en partie durant l'exercice. Le service courant sera donc privé de l'affectation que j'aurai engagée, laquelle affectation, pour un semblable emprunt, ne sera pas moindre des seuls 0.96 libres sur les cafés, soit environ % 700,000 à distraire des voies et moyens.
Rappelez-vous, je vous le répète, que les 0,96 sur les cafés (ou toute autre affectation cpi'on pourrait prendre) font partie déjà des voies et moyens, c'est-à-dire que vous les avez affectés à des dépenses déjà votées. Or, si vous déclarez que je dois les affecter à combler le déficit, vous disposez d'une chose dont vous avez déjà disposé. Vous reprenez de la main gauche ce que vous venez de me donner de la main droite. Quand je dis que l'opération sera nulle, je me trompe. Elle ne sera pas nulle, elle sera pire. En effet, il y aura en plus les 18 0/0 d'intérêts.
Messieurs,
Un emprunt n'est reconimandable que lorsqu'il est reproductif, lorsqu'il améliore une situation, lorsqii'on peut espérer que, grâce aux capitaux qu'il procure innnédiatement, il donnera une plus-value cpii servira à en payer les intérêts et à amortir le capital.
Prenons un exemple banal.
Ce local m'appartient. Je le loue loo piastres. On m'en demande une aile en plus, moyennant quoi j'aurais une location de % i5o. Je n'ai pas les fonds nécessaires. J'emprunterai, si je calcule que l'opération est avantageuse, si les $ 5o de boni peuvent me permettre de payer les intérêts de la somme empruntée et d'amortir le capital dans un délai déterminé.
Mais, dans l'espèce, est-ce le cas ? Nos revenus restent les mêmes ; nous ne les augmentons pas d'un centime, Nous n'avons, en perspective, aucune taxe, aucun impôt nouveau sur le rendement desquels nous comptons et qui nous permettraient de payer le capital et les intérêts. Il est donc de mon devoir strict de vous déclarer cpie je ne saurais accepter un budget dans de telles conditions. Je n'en prends aucunement la responsabilité ; je vous la laisse tout entière. Je vous la laisse afin que ceux à qui vous avez voté des valeurs, ceux qui sont inscrits dans ce budget, sachent, dès ce jour et d'une façon catégorique que, s'ils ne sont pas payés, la faute n'en est pas à moi. Ayant huit millions de recettes, je ne paierai que jusqu'à concurrence des huit millions encaissés. Le reste ne me regarde pas. Excusez-moi de vous tenir ce langage, mais la vérité m'oblige à vous ])arler ainsi.
En matière de finances, il importe que tout soit exact, nettement étal)li. Je ne veux pas prendre des engagements que je sais pertinemment être au-dessus de mes forces, ni vous laisser croire que le moyen proposé est un moyen financier. Il n'en est pas un ; il n'est qu'un leurre, qu'un palliatif, assurément plus dangereux que le mal lui-même. La question est bien simple et se résume ainsi : Avec cjuoi rembourser l'emprunt et les intérêts de l'emprunt ? Si c'est avec les fonds de l'exercice, ce n'est pas la peine de le voter puisqu'à la fin du même exei'cice la dificrence se retrouvera augmentée des i8 o/o d'intérêt. Le déficit sera toujours là du commencement à la fin. Et il est plus dangereux d'essayer de le couvrir ainsi d'une façon fi\ctice, car cet emprunt qui ne serait qu'une anticipation sur les recettes de
l'exercice pourrait jeter le désarroi et compromettre le service privilégié de la solde, de la ration et des appointements.
Voici, du reste, comment la Presse apprécia le vote législatif concernant le budget :
Du journal le Peuple du 5 septembre 1894:
Vu la présence du Ministre des finances, on aborde la discussion de la loi de finances, fixant les budgets des dépenses et celui des recettes.
Le principe du budget des dépenses fixées à G. 9.647.362.99 au lieu de 8,148,580.71 présenté par l'Exécutif, est mis en discussion.
M. le Ministre, avec son éloquence ordinaire, déclare qu'il reste efï'rayé devant ce chiffre de G. 9,647,362.99. — Il ajoute que le moyen proposé par la commission du budget pour combler ce déficit est inexécutable — car il n'est pas d'avis de créer de nouvelles dettes pour payer les anciennes, ce qui mènera sûrement le pays à l'abîme et à la fin de la nationalité haïtienne.
Pour contracter un emprunt, dit-il, il faudra donner des garanties — et le pays n'a de disponibles que les 96 c. or sur le café, valeur cpii figure au budget des voies et moyens, ce cpii implique que c'est lui enlever d'une main ce qu'on veut lui donner de l'autre. — Il déclare, en outre, qu'il ne peut pas prendi'e l'engagement de faire face à toutes les dépenses votées, au-dessus des G. 8,000,000, présentées par l'Exécutif.
Et pour tirer le pays de ce mauvais pas, il ne voit, lui, qu'un seul moyen, — celui de rejeter en bloc toutes les déj)enses faites au-dessus des recettes probables. — En descendant de la tribune, il prie la Chambre de l'excuser s'il a été obligé de lui parler aussi franchement que cela, car il croit avoir fait en cela son devoir do Ministre des finances, loyal et sincrre.
72 LKS CHAMBRES LEGISLATIVES D IIA'iTI
Du journal Patrie, sous la signalure de M. J. A. Lég-er, à la date du 8 septembre :
M. F. Marcelin, Ministre des finances, s'est trouve d'accord avec nous pour protester contre rcxcédcnt énorme des dépenses votées sur les recettes probables. Le déficit s'élève à P. i,5oo,ooo. Nous ne pouvons qu'approuver l'attitude de M. le Ministre des finances qui décline la responsabilité de faire un emprunt pour couvrir une pareille valeur. S'il fout emprunter cette année P. i,5oo,ooo pour com])ler un déficit, il fondra, l'année prochaine ou avant, restituer cette valeur augmentée des intérêts, ce qui n'améliorera pas notre situation.
Malgré ces sages conseils et malgré les protestations de M. le secrétaire d'État des finances, la Chambre a passé outre ; elle a maintenu tous ses votes antérieurs et décidé de combler le déficit au moyen d'un emprunt !
Du journal rOpinioii nationale, à la date du 8 septembre 189^ :
A la séance de lundi, 3 septembre, par suite du refus de M. le Ministre des finances d'accepter le budget des dépenses de l'exercice 1894-1895 se chifirant à la bagatelle de près de P. 10,000,000, en face d'une probabilité de recettes de 7,000,000, une commission fut choisie pour étudier les moyens d'ari-i ver à l'équilibre du budget. Cette commission fut composée d(> MM. S. Archer, L. Adam, Laraque, Barbot, A. Latortue, Guillaume et B. Azor. Elle présenta son rapport à la séance d'hier.
Telle était la conclusion de ce rapport :
« Si le patriotisme n'est pas mi vain mot, dans la bouche des représentants du peuple, la Chambre votera la réduction 4u budget; dans le cas contraire, elle votera l'emprunt. »
L'emprunt fut voté malgré les protestations de M. Mareelin, malgré les protestations de M. L. Adam, malgré les protestations de M. Laporte, malgré les protestations du journal l'Investigateur du Cc//>, malgré les protestations du journal le Patriote ;
Malgré les protestations du journal Patrie ; malgré les l)rotestations de l'Opinion nationale; malgré les protestations des autres journaux de la République ; malgré les profitions de V Opinion publique.
L'emprunt fut voté, savez-vous pourquoi, vous petits qui serez les hommes de demain ? Parce que c'est un acte de patriotisme de retirer, à vous petits, votre morceau de pain, à vous petits, vos l^ilierons de lait.
Du journal le Peuple^ à la date du 1 1 seploinbre 1 894 '-
Le Secrétaire des finances dit que si on vote l'emprunt, c'est-à-dire le point du rapport, il arrivera qu'un jour on sera forcé de faire une émission de paj^ier-monnaie, et alors ce ne sera pas M. le Ministre des finances qui l'aura voulu, mais bien les gros budgets donnés par le Corps législatif ; car il a lui-même toujours protesté contre ces sortes de budgets.
Le député Belton fait ol)server que puisque le Ministre vient de déclarer qu'il ne se soumettra pas à la décision de la Chambre, si celle-ci vote l'emprunt, il profite de l'occasion pour répéter au Ministre une phrase d'un des grands tribuns du siècle, M. Léon Gambetta. à !M. de Mac-Mahon : se soumettre ou SE DÉMETTRE.
De M. Etienne Matlion, dans VÉcho d'Haïti à la date du 1 1 septembre 1 894 :
M. Marcelin a jeté ses grands cris. En j^aroles dures, froissantes pour une assemblée qui se respecte, il a dit à cette
74 LES CHAMBRES LÉGISLATIVES d'iiAÏTI
majorité qui liicr lui servait de support : « La Cliaiubre a eu tort do voter ces augmentations sans m'appeler. Elle a eu tort do voter les contrats sans me consulter. L'article lOS de la Constitution lui en faisait l'obligation. Il n'entre jias dans les attributions de la Chambre d'auguienter les budgets. Son rôle est de les diminuer.
« Je ne vois cpi'un seul moyen sérieux de sortir de cette iuipasse, c'est la réduction. Vous voulez m'im})oser l'euiprunt? Mais je dois vous dire qu'on ne contracte un emprunt que pour payer une dette existante, mais non pour équilibrer un l)udget. »
Oui, lecteurs, voilà presque textuellement le langage qui a été tenu à des députés réunis en délibération !
Et alors le rôle du ministre était beau, et alors il disait des choses sensées, il était vraiment l'organe d'un gouvernement soucieux de son prestige et de l'avenir du pays.
Quoi qu'il en soit, les paroles du ministre furent vaines. La réduction fut rejetée. Et que vota-t-on? — Oh! mon pays! — L'emprunt \ V\\ emprunt de quinze cent mille gourdes !
« Votez l'emprunt, s'était écrié M. Marcelin; mais je vous déclare que je ne l'exécuterai pas. Je n'emploierai à l'exécution du budget que les revenus réels de la nation. »
Enfin, dans la dernière séance, du Sénat, le i4 septembre 1894, à minuit passé, je m'exprimais ainsi :
Quand on n'appelle pas le Secrétaire d'Etat des finances comme le veut la Constitution, on ne doit pas s'étonner si ce Secrétaire d'Etat, quand le déficit, comme le Mane, Thecel, Phares des anciens s'écrit en lettres de feu sur vos murs, proteste et déclare se laver les mains de cette situation.
Qu'on cesse de trouver étrange que je proteste, moi à qui incombe l'exécution de ce budget... si déplorablement
LES CHAMBRES LEGISLATIVES D HAÏTI fO
déséquilibré et qui fera époque dans nos annales financières.
Que chacun donc entende que je mettrai résolument de côté toute la diilérence. Je n'irai pas compromettre le service public pour payer des fontaines monumentales et des contrats majorés comme vous savez.
Concessionnaires qui m'écoutez, retenez bien ma déclaration : vous ne serez payés qu'après qu'on aura acquitté le service des appointements, solde et ration, et s'il en reste. Et il n'en restera guère.
Il n'y avait qu'un moyeu, un moyen viril à adopter. C'était celui que j'avais proposé à la Chambre des Députés : rejeter en bloc, en masse toutes les valeurs votées et revenir simplement au budget jjrésenté par l'Exécutif. Mais, par je ne sais quel scrupule de dignité, disait-on (comme si, dans ce cas, le suprême devoir n'était pas d'équilibrer le budget de la République), on a préféré s'en tenir à un moyen illusoire, à un moyen qu'on sait péremptoirement irréalisable. Eh bien ! je vous le dis, quand un Corps législatif n'équilibre pas un Jjudget après l'avoir déséquilibré ou ne l'équilibre que d'une façon factice, c'est le pouvoir de tout faire qu'il donne au Ministre des Finances (i).
En 1892, la situation fut exactement la même. Malgré mes efforts, la Chambre, à cette époque, vota l'emprunt, un emprunt de plus d'un million de piastres.
Le Sénat ne ratifia pas ce vote. 11 soutint que /es biidcfets ne répondaient pas aii.x conditions impératives d'équilibre voulues par la Constitu-
(i) Voir à la fin du volume la séance du 14 septembre 1894.
"jCt LES CHAMBRES LEGISLATIVES D'irAÏTI
fion, puisque des emprunts n joutes au,v voies et rnoj/e/is ne sont qu*une dette.
Je fus do l'avis du Sénal cl, après iiriMre rallié à sa fa(;on de voit* (!aiis la longue séanee à Iniis elos ({ui eut lieu à ce sujel, je m'al)slins, dans la séance publique, de suivre mes collègues dans leurs déclarations.
En 189/!, la même situation s'('tant reproduite, — c'est-à-dire la (^liandjre ayant voté un emprunt de plus de i,5oo,ooo gourdes pour équilibrer le budget — il était logique de croire que le Sénat, fidèle à ses traditions, s'y opposerait comme en
Il ne le fil pas. On me rappela même, dans celte séance du i4 septembre, quelque peu ironiquement, que les temps étaient clicuKjès et que hier n'était pas aujourd'hui.
Alil je le vois bien, j'aurais mérité les plus vives félicitations du Corps législatif, parlant au nom des principes les plus élémentaires de la science des Jînances, si je n'avais pas protesté... Mais quel est l'homme de bonne foi, quel est le citoyen ayant quelque patriotisme qui n'avouera que le parlementarisme est bien malade chez nous et qu'il n'est que temps de le sauver de luimême?...
LÈS GH.VMBRES LEGISLATIVES d'hAÏTI 77
Mais ce n'élalt })as seulement devant les Chambres que je soutenais la nécessité de la réduclion des dépenses si on ne voulait conduire le pays à la banqueroute : c'était aussi devant le Conseil des secrétaires d'État. Je demande la permission de citer ici quelques passag-es des rapports contenus dans l'ouvrai^e: Le Département des Finances et du Commerce.
Le 20 mars 189^ :
La marche ascendante de nos dépenses ne prnt laisser indilïerent aucnn es[)rit soncieux de Tavenir du pays. Nos recettes restant à peu près stationnaires, cliaque année il y a un déficit budgétaire qu'il faut combler. C'est ainsi qu'au mois de septembre 1892 les Chambres législatives ont été obligées de voter un emprunt de g 1,540,182.94 garanti par des droits d'exportation d'un rendement annuel de près de g 900,000. Ces droits allaient être libérés en janvier de cette année, mais l'engrenage malheureux dans lequel l'Etat est pris l'a obligé de s'en dessaisir pour un long temps encore. Toutes les opérations pratiquées sur nos revenus annuels ont la même cause et le même résultat. Contractées pour faire face à des dépenses trop fortes, elles ne nous dégagent que momentanément pour resserrer l'instant d'après le fatal lacet.
Dans ces conditions, u'est-il pas absolument indispensable de revenir à la règle ordinaire, qui est aussi bien la
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base des administrations publiques que celle des administrations privées? Ne faut-il pas borner nos dépenses à nos revenus? Si la liquidation de chaque budiçct doit laisser un déficit de S i,5oo,ooo à % 2,000,000, il faut dire adieu à tous nos rêves de restauration des iinances publiques. Il faut laisser la vague nous emporter et nous résigner au sort de l'épave qui ne peut savoir où elle échouera.
Cette combinaison n'a pas la vertu — et aucune combinaison linancic)-e ne saurait avoir cette vertu-là — de rendre nos recettes élastiques et de nous permettre avec nos 7 i/â à 8 millions de revenus de continuer indéfiniment à en dépenser 9 ou 10, sous peine d'avoir, chaque année, un nouveau déficit budgétaire.
Ayant souffert du mal , nous devons courageusement nous appliquer à l'extirper. Ce mal cet tout entier dans lénormité de notre budget de dépenses. Certes, nous ne visons pas à dégager une portion de nos droits d'exportation avec l'arrière-pensée de les rengager immédiatement après pour satisfaire à nos dépenses. Notre but est plus élevé : l'expérience nous ayant enseigné ce que coûtent les emprunts ruineux, tels qu'ils se pratiquent sur place, nous ne voulons plus y retomber. Et, si nous dégageons nos affectations, c'est que nous sommes résolus, il me semble, à vivre de nos revenus encaissés à leur heure et non plus à les escompter par anticipation en abandonnant une bonne portion aux escompteurs.
Mais on ne croit pas généralement à notre sagesse. Témoin la Banque qui, dans le fameux plan patronné par elle et par le haut commerce et conqDtant déjà sur son acceptation forcée, osait écrire ceci : « Le Gouvernement se faciliterait aussi à lui-même les moyens de trouver de nouveau, sur place, le cas échéant, de l'argent dans le cas où il en aurait besoin. »
Ainsi, nous aurions liquidé pour recommencer encore, jusqu'à une nouvelle licpiidation, les mêmes emprunts désas-
treux que chacun sait. C'est pourtant le sort inévitable qui nous attend si nous continuons avec les gros budgets.
En quatorze années, nos budgets ont plus que doublé. Le service de la Dette pu])lique a suivi la même ascension. De i,524>o54.35 dollars que l'annuité exigeait en 1878 (les 5oo,ooo piastres de la caisse des arrondissements y com prises), elle est montée pour l'exercice 1891-18912 à 2,000,000 et atteint cette année le chiffre de 3,700,000.
En toute conscience, pouvons-nous dire que l'Etat reçoit en 1893 une somme de services équivalant à la proportion mathématique qui existe entre le budget de dépenses de 1877 et celui que j'ai eu l'honneur de recevoir de mes lionorables collègues ?
De 527,240.5a gourdes, chillVe de rexercice en covirs, le département des travaux publics bondit à $ 938,600.40. Et, cependant, ne savons-nous pas tous que les travaux exécutés pour compte de l'Etat sont regardés à peu de chose près par les concessionnaires comme des faveurs spéciales? Aussi ces travaux se distinguent-ils généralement par deux caractères : ils reviennent le doulile ou le triple du prix normal et sont faits dans des conditions absolument défectueuses.
Enlin, tous les autres départements étant à l'avenant, les projets de budget pour l'exercice 1893-94, en y comprenant l'annuité de la Dette publique, s'élèveront au chiffre véritablement extraordinaire de :
Ce chiffre — c'est le cas ou jamais de le dire — se passe de tous commentaires. J'estime qu'aucun ministère n'aurait assez d'autorité pour présenter un semblal^le budget. Et si un ministère pouvait penser le faire avec quelque succès, il faudrait désespérer des Chambres et de l'ojDinion puljlique. En tout cas, j'affirme que le dépôt seul d'un tel budget suffirait pour faire avorter radicalement toute chance d'un meilleur aménagement, à l'étranger, de nos finances.
Le i^'" avril i8()3 :
Je ne conteste pas. Président. Tutilité, rurgence même des crédits demandés par mes coUèg-uos. Ils sont, d'ailleurs, meilleurs Juges que moi pour en décider. Mais, ce que je déclare, c'est qu'il est indispensable d'arriver à équilibrer sérieusement le budget, c'est qu'on ne peut plus continuer chaque année de déiicit en déficit sous peine d'aboutir à une catastrophe linancicrc imminente. Aux arguments qu'on ])ourra invoquer contre des réductions (pii s'iuq)()scnt impérieus(Mnciit. la sagesse et le profond patriotisme de Aotre Excellence o])poscr()nt la loi toute-puissante devant laquelle tout plie : celle de la nécessité !
On ne p(mt pas faire autrement ; il faut donc se soumettre.
Le 1 6 janvier 189^ :
La mauvaise situation des linances haïtiennes, ainsi qu'on a pris soin de le rappeler à maintes reprises, réside tout entière dans nos budgets de dépenses absolument disproportionnés avec nos recettes.
L'année (U'rnicre, nous avons essayé quelques réformes, nous avons eu quehpies velléités de résistance aux aug-mentations qui pourraient être proposées au budget déposé par l'Exécutif. Il faut malheureusement un peu plus que des velléités en foee d'une crise semblable à celle que nous traversons. Il faut une politique énei'gique et soutenue qui ne se paie plus de mots, mais de faits, ([ui ne proclame pas des lèvres un pi'incijie vn se réservant in peiln dans les comités ou dans les séances puldiques des (Jiamljres le droit de le défendre mollement, de l'abandonner à la première attaque quand on ne donne pas soi-même le signal de la défection. Il ftiut (pie le cabinet tout entier, adoptant, dans l'intérêt social, cette politique financière, la fasse trionq)her. Il ne
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s'agit donc plus de laisser faire les Chambres ; on doit s'opposer à ce qu'elles fassent.
Mais, à citer, il faudrait citer les trois quarts de l'ouvrage. J'y renvoie le lecteur.
L'épidémie qui occasionna le plus grand tort à la caisse publique et fit la plus large brèche à nos finances fui celle des contrats. A l'état aigu désormais, elle continue à sévir de plus en plus et on ne peut pas dire quand la crise prendra fin.
Exallée par le Corps législatif, cette épidémie surpassa celle, jadis célèbre, de l'épaulette et de la pension surl'Etat. On le comprend sans peine, ces deux dernières situations, au regard d'une concession bien dotée, pouvant èlre à peu près considérées comme des distinctions honorifiques.
On s'explique quelle devait être ma situation devant une semblable avalanche. Si tout le monde était d'accord pour s'opposer au débordement, la résistance eût été facile; il n'en était pas ainsi, malheureusement. Et quand le Ministre des finances n'était pas battu au Conseil, on n'était
pas long à savoir que la résistance venait de lui. De là, des tiraillements, des persécutions incessantes qui le mettaient aux prises avec mille difficultés. C'était une lutte de chaque jour, un louvoyage perpétuel pour guider une barque bien fragile au milieu de multiples écueils.
L'épidémie était si intense qu'à peine la session de 1894- 1895 était-elle close, après avoir laissé sur le budget voté un excédent de dépenses de plus de S i,5oo,ooo, on vit, dès une des premières séances d'octobre, la table du Conseil des Secrétaires d'État plier littéralement sous le poids de nouveaux contrats pour le prochain exercice. Effrayé devant cet Himalya, j'en appelai au Président de la République. Sur sa proposition, il fut alors patriotiquement décidé que, pour la nouvelle session, l'Exécutif ne présenterait pas un seul contrat.
Ce que j'affirme encore une fois, c'est que j'étais bien résolu à rester d'accord avec mes déclarations aux Chambres, c'est-à-dire à ne tenir aucun compte du déficit créé par elle. Jusqu'au dernier moment, je n'ai jamais payé aucune valeur relevant soit de majoration de contrats, soit de créances inscrites au Budget et sur lesquelles des lois non encore rapportées avaient déjà statué j soit d'inscriptions en faveur des CJiambres ellesmêmes» J'avais protesté contre toutes ces alloca-
lions intéressées et je serais resté an ministère que je ne les eusse pas acquittées. C'est pour ce motif, il est vrai, que personne ne désirait m'y voir rester.
On ne peut imaç;^iner non plus les offres auxquelles eurent recours les bénéficiaires de .toutes^ ces largesses, suspectes à bon droit, pour. essayer, d'avoir, de ma part, au moins un commencement d'exécution sur leurs créances et se constituer par là un titre administratif. Ils savaient bien qu'ils perdaient leur temps.
Quand on voudra rég^énérer le parlementarisme en Haïti, il y a une mesure qu'on devra prendre, aussi bien pour la di§-nité des Chambres que pour l'indépendance des ministres. Ce sera celle par laquelle défense sera fîiite aux membres du Corps législatif d'obtenir des contrats ou des valeurs au Budget pour leur propre compte. On mettra peutêtre par là un barrage provisoire à cet océan qui menace de tout emporter. Jusqu'à ces temps derniers, la nécessité d'une semblable loi n'était pas démontrée; aujourd'hui, elle s'impose. Du reste, la même chose s'est vue en France où le Gouvernement a été obligé de déposer lui-même un projet pour empêcher les sénateurs et les députés de faire partie des Compagnies financières. C'est ainsi qu'à chaque pas qu'une Société fait, soit en avant, soit en arrière, à chaque tournant de sa vie, elle est
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forcée de prendre de nouvelles dispositions pour se protéger.
Il sera juste aussi de défendre, par la même occasion, aux Secrétaires d^Etat en charge de s'associer ou de s'intéresser aux affaires financières et industrielles relevant ou pouvant relever des Chambres.
Toutes les traditions sont difficiles, non à vaincre, mais même à ébranler. Quant à la mauvaise tradition — celle qui s'appuie sur les abus et les faits qui en découlent — si du premier coup on ne l'abat, on est presque sur d'en être la victime.
U Intransigeant, dans son numéro du i"" décembre 1894, sous la signature de M. Jules Auguste, écrivait r
« M. Marcelin est ministre dans un pays dont il connaît assez bien les vices administratifs pour savoir que ce n'est point lui qui aura jamais le pouvoir suffisant de les réformer. » Je n'avais, certes, pas besoin du témoignage d'un adversaire pour savoir à quoi m'en tenir.
Une des réformes les plus judicieuses que le gouvernement s'était proposé était assurément
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celle (le la léi>'islation et du tarif des douanes. Depuis deux ans passt's la loi et le tarif nouveaux sont devant les Chambres. Pourquoi ne les votet-on pas? Les intérêts, appuyés sur la routine et la tradition, s'y opposent. On ne veut pas, et pour cause, d'une loi claire, d'un texte précis. On ne le dira pas précisément. On bataillera; on invoquera les principes. — Avez-vous remarqué que plus on invoque les principes, plus on s'en moque au fond ? — On fera appel aux pompeuses tirades pour empêcher la réforme. Et si jamais l'obstination de quelque député fait sortir la loi des cartons législatifs, la pluie d'amendements tombera si drue et si e;"réle que l'économie et le sens des dispositions nouvelles seront faussés à tel point qu'on aura à regretter l'ancienne législation. C'est ce qui nous disting-ue présentement : aucune œuvre sérieuse, de pure raison, d'intérêt général exclusif, ne saurait nous passionner. Nous sommes trop habitués à trouver dans l'Etat les petits profits qui nous font vivre — et nous feront mourir — pour consentir à les perdre. Il faudra qu'on nous force aux sacrifices qui doivent nous sauver.
Ce n'est pas ici le lieu de s'occuper des douanes ; je rappelle toutefois, en passant, que les deux mesures qui m'ont valu le plus d'animosité ont été celles relatives au poids d'embarquement des sacs de café et celles touchant les marchandiscR
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renvoyées î\ l'exportation. Si les factures réclamées pour les marchandises venues de Saint-Thomas et des îles voisines, si la vérification des effets des voyageurs débarqués au bureau du port m'avaient coûté maints déboires, les deux mesures dont je viens de parler déchaînèrent une vraie tempête. On cria haro sur ce gêneur, cet empêcheur de danser en rond. Ou plutôt, selon la tactique, on invoqua la liberté du commerce et les immortels principes qui, en la circonstance, permettaient de frauder l'État !
Quand je démissionnai, un de ceux qui me battaient le plus g-rise mine vint à moi les mains tendues : « Ah ! me dit-il joyeux, que je suis heiireiiœ que vous ne soyez plus ministre ! Je pourrai désormais faire nies commandes sans crainte et sans souci . »
D'autres m'ont gardé un ressentiment plus tenace. . . Il est indig-ne de toute pitié et tous les moyens de se venger de lui sont légitimes, le ministre qui voit une fraude qu'il faut punir dans une déclaration sous la rubrique écliantillons d'une facture de plus de trente mille francs ! Oue tle gens m'ont ainsi calomnié uniquement parce qu'ils estimaient que je les avais empêchés de gagner de l'arg-ent, que j'en avais fait perdre à eux ou à leurs parents et amis ! Gomme Basile, ils pratiquent qu'il en restera toujours quelque chose.
Quand je fis rapporter la loi du drawback sur le sucre indigène, on cria que j'avais déclaré la guerre à l'industrie nationale. La protection à l'industrie nationale se résumait, dans la question, simplement à ceci : l'org-anisation d'une fraude g-ig-antesque qui permettait, dans toute la République, l'introduction presque en franchise du sucre étrang-er au profit de quelques individus. J'étais bien mal venu, en vérité, de changer un ordre de choses dont personne ne se plaignait et qui ne faisait de mal, en somme, qu'à l'Etat. Mais on oubliait que les dépenses publiques prodig-ieusement enflées — et sous la poussée de tout le monde demandant sa part — exig-eaient du ministre une certaine rigueur dans la perception des droits de douane. Le budget des dépenses, à cette époque, ne s'élevait qu'à 8, 5oo,ooo gourdes. Je me demande quels moyens on emploiera pour faire face au nouveau budget, qui est d'un chiff're bien autrement respectable, et aux nombreux déficits qui en sont la suite.
Mais si à Port-au-Prince j'obtenais quelque faible résultat dans l'application des mesures que la situation me semblait exig-er, je ne me dissimulais aucunement qu'en province mes instructions étaient souvent foulées aux pieds.
Malgré une correspondance incessante et les suspensions ou révocations que je réclamais du
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Président de la République, je n'arrivais pas à entraver le mal. El la moralité de cette situation peut se résumer dans le mot suivant. J'avais passé une dépêche véhémente au chef d'une administration douanière du Sud. — Ce fonctionnaire, après l'avoir lue, la mit tranquillement dans sa poche et haussant les épaules : « Ministre là., apè carahiijeii avec l'ombrac/e-li ». — Ce ministre danse le caretijiniè avec son ombre !
N'ei point d'ennemis cjui veut : il faut savoir les /nériter, a dit un philosophe quelconque.
Je confesse que mes calomniateurs n'ont jamais causé à mon indifférence et à mon dédain le plus léger souci. Gela tient d'abord à la conscience que j'ai d'avoir, en toute circonstance, tâché de faire pour le mieux, de n'avoir jamais sciemment méprisé la justice et la vérité ; au contraire, d'avoir, en tout, essayé de les faire prédominer, au péril de mes intérêts propres et du déplaisir même de ceux qui marchaient sous la même bannière que moi.
Cela tient ensuite à ce que je n'ai jamais connu la jalousie, la haine, la haine mesquine, étroite,
bête, la haine du sectaire et de l'homme de parti. J'ai fait de la polémique, puisqu'il faut malheureusement en faire. Je n'ai jamais attaqué; je me suis toujours défendu, vigoureusement il est vrai. Mais, durant ou après la lutte, aucune considération ne saurait m'entraîner envers l'adversaire à un acte quelconque que ma conscience réprouverait. Je me suis toujours servi de la plume comme d'une arme loyale; jamais comme d'un couteau.
Je n'ai, du reste, aucun û;'oùt pour cette polémique qui consiste à répondre : V^oiis en êtes un oous-mêmef... Avez-vous vu deux de nos petites vendeuses ambulantes déposer sur le trottoir leur barque et se livrer, devant leur auditoire improvisé, à un assaut de mots et d'adjectifs épicés? C'est ici la même chose, avec cette différence, toutefois, que la lutte des petites vendeuses est pittoresque. Au surplus, tout cela n'a pas e^rande valeur. Ce qui importe, c'est de frapper juste. Et quand je crois avoir atteint le but, je m'arrête et passe à autre chose.
J'aurais donc trop à faire si je voulais m'attacher à toutes les insanités qu'on a débitées sur mon compte. Je me contente de me rappeler, quand le tas est gros et l'odeur nauséabonde, que c'est le métier du chiffonnier de ramasser dans sa hotte toutes les ordures du ruisseau.
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Oii'oiv (Vrivo oITrontément que je me suis écrié : J\(i ((ss('£ fuit pour mon j)oys! à propos (rmie parlicipalioii à cerlaine entreprise, je perdrais mon temps à démentir ce propos. Du reste, (jui ne voit l'absurdité de cette réponse qui tendrait à admettre de ma part que l'exploitation en question est faire quelque chose pour so/i jjciys. Ce qui est tout l'opposé de ma pensée .
Qu'on dise qu'un député m'a fait baisser la tète, c'est ne pas me connaître. Oui donc pourrait me la faire baisser et pourquoi la baisserais-je? Ce n'est peut-être rien apprendre au burlesque imposteur que de lui rappeler que j'étais mieux que personne en situation de faire baisser des têtes .
Ce n'est là qu'un insigne et i^rossier menson^'e inventé à plaisir. La conduite politique que j'ai tenue sous le général Salomon a été non seulement irréprochable, mais courageuse et patriotique. Il se pourrait que dans une discussion publique une réplique ait pu m'échapper et servir plus tard de pâture à une malveillance que je ne pouvais même pas prévoir. Mais même un fait de ce genre n'a jamais existé et je répète que je n'ai jamais baissé ni la tête, ni la voix, ni le ton devant qui que ce soit à la Chambre. Ce sont des attitudes, du reste, qui ne sont pas dans ma nature. Elles conviendraient plutôt à certain inter-
pellateur, toujours battu et, dans son inconscience, toujours volant contre sa propre proposition (i). J'ignorais, je l'avoue, que ceux qui ont combattu le projet de la Nouvelle Banque y ont laissé leur fortune... Je m'afflige sincèrement sur cette
(i) Du reste, voici l'incident en question tel que le Moniteur le relate :
CHAMBRE DES DÉPUTÉS
Séance du 8 septembre i8g3
M. F. Marcelin. — Je réponds au député Belton : je suis avec lui, s'il trouve moyen de retirer les taxes supplémentaires sur le café, sans entraver la marche du service. C'est une œuvre à laquelle j'ai très souvent convié les Pouvoirs publics. Pour que cette œuvre réussisse, il ne faut plus de ces budgets de dépenses extraordinaires. Cette œuvre que je poursuis m'a procuré, je le sais, de nombreux ennemis. Mais qu'importe! j'ai fait mon devoir. Et quel que soit le sort qui m'attend, je suis toujours prêt à déposer ce portefeuille ; car pour moi, je l'ai déjà dit une fois dans l'Assemblée, (juelqu'importaut que soit un portefeuille, je ne crois pas que sans lui je ne sois rien dans la vie. J'ai pour mission ici de dire la vérité, et je la dirai quoi qu'il puisse m'en coûter !
Que les députés sachent que, quelle que soit leur attitude, je suis résolu à défendre mon buclpet envers tout le monde. (Frappant du poing- sur la tribune.) Je ne suis pas de la politique de ceux qui cherchent à diviser pour régner. (Protestation sur tous les bancs de V Assemblée.)
(Avec calme.) Je regrette cette vivacité, Messieurs, j'ai été indigné dans ma foi d'honnête homme que le président de l'Assemblée n'ait pas rappelé à l'ordre un député qui vient de dire que le Ministre des linances accablait ses collègues...
Une voix. — Ce n'est pas ce qui a été dit !
M. F. Marcelin, Secrétaire d'État des Finances et du Commerce. — Je demande à l'Assemblée si ces paroles ont été prononcées.
Plusieurs voix. — lîlles ont été dites !
M. F. Marcelin, Secrétaire d'État des finances. — J'ai été indigné d'une semblable accusation. Comment ! M. le député
vei'tu qui perd le fruit de ses labeurs en luttant contre le vice. C'est d'un comique irrésistil^le ; j'espère, toutefois, qu'on l'aidera, cette malheureuse vertu, à se restaurer par quelques bonnes petites commandes.
On fausse aussi, très sciennnent, la vérité quand on parle de complices.
Jamais complices ne se trouvèrent plus ene;"aî>és que ceux qui m'aidèrent à la création de ce nouveau çToupe financier, cauchemar, à ce moment, de nombre de ^ens. Ils firent preuve, ces complices, d'un assez notable désintéressement; ils s'employèrent à faire baisser l'intérêt de l'arg-ent
Lafontant a dit que le Secrétaire d'Etat des Finances accable ses collègues et le président n'a pas protesté !...
M. I.E Député S. Lafoxtaxt.
Je n'ai jamais cherché à diviser pour régner, comme vous l'avez dit, monsieur le Ministre. Et si, à cet égard, je ne puis m'adresser au Secrétaire d'Etat des Finances pour attester le iait, j'en appellerai au témoignage du député Marcelin et alors, mis en présence l'un de l'autre, nous ne pourrions nous regarder sans sourire.
Des sous-entendus, je ne sais pas en faire...
M. F. Maucelix, Secrétaire d'État. — Messieurs les députés, maintenant que toutes ces questions plus ou moins personnelles sont vidées, et que vous, aussi bien que le député Lafontant, savez que je puis regarder quiconque en face sans sourire, vous me permettrez...
M. Guillaume, interrompant. — Cette fois sans violence. Monsieur le Secrétaire d'Etat.
(^Moniteur du i8 novembre 1893.)
LES CHAMBRES lÉ(;ISLATIVES d'iIAÏTI 93
pour l'Etal à i o/o; ils lui obtinreut, dans les emprunts publics, une prime de lo o/o pour son or; ils acceptèrent des opérations que d'autres, en dépit des avantages dont ils étaient en possession, refusaient; enfin, en dernier lieu, ils avancèrent à l'Etat, à intérêt moindre que le taux officiel, une somme considérable à rembourser papier contre papier et sans aucune garantie. Ils ne furent jamais, à aucun moment, sous mon administration du moins, des sangsues pour le Trésor. En tout cas, au regard des autres, ils furent des sangsues de moyenne grandeur. Quand je quittai le Ministère, il leur était dû de très grosses sommes et ces complices étaient loin d'être satisfaits. Pour des complices y ils ne se sentaient pas bien traités du tout. Je crois bien qu'ils m'en veulent quelque peu. N'importe, je leur rends justice.
Enfin, j'ignore s'il y a eu des ordonnances escomptées au taux qu'on avance. Ce sont des affaires, en tout cas, qui ne me regardent pas, ayant toujours payé les ordonnances régulièrement et l'escompte dans le commerce jusqu'à la fin de l'exercice 1894 n'ayant jamais dépassé 5 à G 0/0. Si je voulais faire de l'argent, je m'y serais pris autrement, les occasions de gagner d'un seul coup une véritable fortune ne m'ayant pas manqué...
Après, je pourrais même, selon un exemple
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fameux et sur lo iriodo dilhyrambique, monter au Capitole pour étaljlir que j'ai nu;'! selon les intérêts bien entendus de la Pairie.
Mais je laisse de côté ces sottises — el d'autres encore plus ineptes que méchantes — pour m'attacher à celles où la bêtise et la méchanceté semblent au moins se balancer.
On a pai'lé de mon rôle comme député sous le Gouvernement de Salomon... Eh bien ! je souhaite à beaucoup de pouvoir se rendre le témoignag-e que je puis, en toute sincérité, me rendre à moimême : celui d'avoir g-ardé mon indépendance et défendu la cause du droit, même envers mon propre parti. Les faits sont là pour l'attester. Et ce n'est pas banal dans un pays où l'esprit de parti domine et obscurcit très souvent le juG;-ement.
Je ne devais rien au g-énéral Salomon ; de crainte d'être taxé d'immodestie, je n'irai pas jusqu'à dire que c'était plutôt lui qui me devait. La vérité est que personne n'avait lutté avec plus d'énerg-ie que moi pour constituer le parti qui l'acclama comme son chef. Ou plutôt, il ne me devait rien : c'était pour la cause à laquelle j'appartenais, et qui pour moi résumait nos aspirations nationales, que je travaillais.
Le g-énéral Salomon aurait pu m'empêcher d'être élu député du peuple ; je n'avais pas be-
LES CHAMBRES LÉtilSLATIVES d'hAÏTI qS
soin de lui pour être nommé, car mon élection était absolument populaire.
Les frais n'en furent faits ni par son g-ouvernement, ni par aucun comité. Ils furent payés — et bien au delà — entièrement par moi. On n'est plus élu de nos jours dans ces conditions.
Je n'ai jamais reçu aucune faveur, si légère fùtelle, ni retiré aucun profit, si minime qu'il fût, de son gouvernement.
Personnellement, et même envers ceux qui
étaient les plus inféodés à sa politique, Salomon était l'homme le moins disposé à en faire, et j'ai ailleurs rendu justice à son désintéressement propre (i).
A la Chambre , je fus tout l'opposé du député j'approuve et jamais ne sacrifiai soit les
(i) Le contrat, voté par la Chambre, pour le service des bateaux à vapeur, avait été refusé par le concessionnaire. J'étais alors absent d'Haïti. Des amis m'écrivirent à l'étranger et me demandèrent de m'en occuper. On aurait concédé le contrat à n'importe quel Haïtien dans les conditions imposées par les Chambres.
Il y avait là un intérêt politique de premier ordre pour le Gouvernement qui, à ceUe époque, n'avait presque pas de marine.
Du reste, sa non-exécution ne coûta pas un centime à la caisse publique, il n'y eut ni avance, ni frais d'aucune sorte.
Quant au charbon, il avait été refusé par moi et le navire s'apprêtait à filer pour la Jamaïque où il allait opérer son débarquement quand de />r6»/>/'f9 ni y^». un fonctionnaire vint m'otfrir de l'acheter pour compte de l'État, ce que je n'avais ni qualité, ni intérêt de refuser. Je n'eus aucune initiative ou participation dans l'opération.
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intérêts du pays, soit la jiislice el réqiiité à au^ Clin sentiment de couardise ou (rabstention politique. Dans la Presse, mon rôle fut militant : (run côté prêchant au peuple la liaine des révolutions, comme je devais le faire plus tard sous le général Hyppolite lui-même quelque temps avant le 28 mai 1891 ; de l'autre, recommandant au Pouvoir la sagesse et la modération.
Le 22 septembre 1 883, j'aurais pu, comme tant d'autres, sauver ma mise, selon l'expression consacrée, et hurler avec les loups, comme le conseillait Salomon. Devant Port-au-Prince en flammes et pillé, ma conscience ne me permettait pas d'hésiter. Je n'eusse rien trouvé à reprendre à la plus énergique répression. Ou'on eût fait justice, comme je le disais le samedi même à un des personnages de l'épotpie, de ceux qui tentèrent un mouvement révolutionnaire, c'était le droit de l'autorité. Mais le feu, le pillage, la ruine des familles, d'innocentes victimes pourchassées et massacrées, voilà ce que rien ne saurait justifier. A la Chambre des Députés , je dénonçai cette lionte^ et ils existent encore ceux qui savent qu'il ne tint qu'à moi d'être réélu député si je voulais prendre rengagement de ne plus m'occuper de cette importune question.
Mais je n'ai jamais méconnu les qualités qui distinguèrent le général Salomon. Au premier
rang" de ces qualités, l'histoire n'oubliera pas qu'il prit hautement la responsabilité de tous les actes de son administration en couvrant ses fonctionnaires. Il eut, au suprême degré, ce mérite indispensable dans le gouvernement personnel tel qu'on l'a en Haïti. Par là il imprima à sa politique un prestige qui parut au peuple le fruit d'un système fortement mûri. Bien des actes mauvais de son gouvernement produisirent de bons résultats, qui en auraient donné d'exécrables s'ils n'avaient semblé émaner de sa volonté et s'ils n'avaient été vig'oureusement soutenus par lui.
11 faut décidément que j'aie le cerveau - — ce dont je suis fort aise — autrement constitué que celui de certains individus.
Comment, me dit-on, après les journées des 22 et 23 septembre, vous osez avouer que vous avez fait hisser le pavillon haïtien en l' honneur de Mme Salomon à New~York/ Comment / après votre polémique avec Hannibal Priée, vous avez prononcé son éloge Junèbre!
q8 les chambres législatives d'haÏti
Oui, et je crois que ce sont là des actes dont je n'ai pas à rougir.
Je ne porte pas à l'étrang-er les passions, les bassesses et les petitesses de notre vie intérieure. Ce n'était pas Mme Salomon qui était en question, c'était la femme du Chef de l'État, c'était le drapeau d'Haïti que seul je voyais. Et quand vous me parlez de mes deuils de septembre, en face de l'étranger, je ne vous écoute pas, je ne vous entends pas. Car si chacun de nous mettait bout à bout tout ce qu'il a souffert, tout ce qu'il a enduré sur la terre natale pour s'en souvenir et s'en venger à l'occasion, il ne resterait plus rien de la Patrie. Ce ne seraitqu'un vaste déchirement, qu'une discorde perpétuelle et sans cesse renaissante. Et cela pas seulement en Haïti, mais sur toute la surface de la terre, partout où il y a des hommes avec leurs faiblesses, leurs fautes et leurs erreurs.
Rentré dans mon pays, cet acte m'a-t-il empêché de continuer à poursuivre de ma réprobation, devant le Parlement, les événements de septembre? Je l'ai fait jusqu'à la fin de mon mandat, en 1886 (i). Qu^on me cite dans toute la
(i) Chambre des députés, séance du 28 juillet 1894 : M. E. Mathon. — En i886, un homme qui occupe en ce moment un poste élevé dans le gouvernement, après avoir agité dans les journaux la question qui nous occupe, l'a portée à la tribune de la Chambre. Avec cette éloquence qu'il a en partage, il a réclamé à cette époque des indemnités pour les Haïtiens victimes des vénements de i88'3.
République une voix, une seule — en dehors de la mienne — qui ait osé, immédiatement après leur accomplissement, traîner ces événements à la barre de la conscience nationale, afin qu'ils fussent réprouvés et maudits !
Le mobile qui m'a guidé à New- York n'a donc été que généreux et noble.
Ce sont les mêmes idées qui m'ont dirigé quand je parlai sur la tombe d'HannibalPrice. Je n'avais pas recherché cet honneur... Durant la tournée dans le Nord du Président de la République, je fus, à Port-au-Prince, chargé par intérim du portefeuille des Relations Extérieures. Le gouvernement avait décidé que des funérailles nationales seraient faites à Hannibal Price. Le hasard voulut que le corps arriva à Port-au-Prince pendant cet intérim. Représentant du gouvernement à la capitale, je devais, en son nom, lui dire le dernier adieu... Je n'en éprouvai pas le moindre embarras... Eh quoi ! parce que j'avais, à une époque, combattu le rebelle contre la volonté légale de la nation, l'homme qui essayait de troubler son pays, le révolutionnaire qui, aveuglé par la passion politique et en dépit d'avertissements sans cesse répétés, prêchait la révolte, je ne pourrais pas, aujourd'hui que les temps avaient changé, rendre hommage au loyal et habile serviteur d'un gou-
lOO LES CHAMBRES LEGISLATIVES IJ llAlTl
vernement que nous servions tous deux, lui à l'ëtran$»-er, moi à Tinlérieur?
Est-ce que je me trompe décidément et la politique chez nous ne peut-elle être autre chose que le déni^-rement systématique, la calomnie, la médisance, pour aboutir finalement, fatalement, à la fusillade au coin d'une rue ou au mur d'un de nos cimetières?
Rendre justice à l'adversaire d'hier, est-ce donc chose déshonorante? Cet adversaire était mort; je ne l'avais jamais vu depuis l'époque de notre polémique, où il eut les premiers torts. Il servait avec dévouement le Gouvernement dans lequel je venais à peine d'entrer. Après avoir voulu ébranler la paix publique à une époque passée, il en était aujourd'hui un des plus fermes soutiens. Ce n'était pasmoi qui avais changé; c'était lui qui se rangeait maintenant parmi les adeptes de la doctrine que j'ai toujours soutenue : qu'on n'a pas le droit d'en appeler à la révolution pour troubler son pays. Je disais nettement, dans mon discours, que c'était à la dernière partie de cette vie d'Hannibal Price, celle oii il fut un homme de gouvernement, que je rendais hommage... Mais à quoi bon? Il y a des sentiments que certains individus ne comprennent pas. La nature les a doués d'une vue qui rapetisse tout. Ce n'est pas de leur faute s'ils sont réfractaires aux idées générales,
telles que celle de Patrie, par exemple, qui ne sig-nifie pour eux que coteries et factions. Il faut les plaindre, et c'est ce que je fais.
En Haïti, quand on arrive à une haute situation dans un g"ouvernement, il est rare qu'on n'en rapporte tout le mérite à l'intrigue et à la flatterie. Je ne disconviens pas que dans notre état politique et social le fait est généralement vrai. Mais j'affirme que, pour ma nomination comme ministre des finances,ces deux éléments n'ont aucunement concouru. J'étais loin, très loin de m'attendre à être appelé à ce poste. Quelque temps auparavant, le chef delà police m'avait invité à me rendre au ministère de l'intérieur pour entendre une communication me concernant. Cette communication, faiteavec la plus grande politesse, je dois le dire, n'était pas précisémentrassurante, puisqu'elle meprésentait comme un adversaire de l'ordre de choses établi. J'étais donc, on le conçoit, à mille lieues de croire un seul instant que je serais choisi par le Président de la République. Je connaissais, du reste, trop mon
102 LES CHAMBUES LEGISLATIVES D HAÏTI
pays pour penser une minute à a possibilité même (le ce choix. N'avais-je pas récemment dans une série d'articles critiqué la politique du gouvernement? N'avais-je pas écrit que ce gouvernement n'était pas établi^ mais simplement campé à Portau-Prince? Quand le 8 ou le 9 mai 1892, un ami vint me pressentir, je tombai de mon haut et persistai à considérer la chose comme improbable jusqu'au matin du i o, lorsqu'un aide de camp du Président vint, de sa part, me prier dépasser au Palais.
Plus tard, je connus mieux le général Hyppolite. J'avoue qu'il me séduisit par deux qualités que je remarquai chez luietque j'ai toujours souhaitées à nos chefs d'Etat. La première est celle que je viens de dire : cette tolérance, cet opportunisme dans les opinions qui lui donne une hauteur de vues à laquelle personne n'est arrivé avant lui. C'est une originalité qui le distingue de nos Présidents. Il n'est pas de son temps, de son milieu, de nos mœurs locales. On dirait qu'il est sans haines politiques, se bornant, selon l'occasion et le moment, à protéger, le cas échéant, la paix publique contre les manifestations armées.
Avec cette qualité, il en possède une autre qui est le corollaire de la première et qui lui en facilite l'exercice : il est brave. C'est sa bravoure qui lui permet d'être tolérant. Dans le danger, il sait et peut payer de sa personne. Il n'a donc pas besoin
LES CHAMBRES LÉGISLATIVES d'hAÏTI Io3
de s'appuyer sur les passions malsaines, d'exciter la lie du peuple pour se tirer d'affaire. Il compte sur lui-même et, comme il l'a dit une fois, il connaît le goût des balles. Cette crànerie est toujours une garantie pour les classes laborieuses. Un chef d'Etat haïtien qui n'est pas brave ou quelque peu téméraire peut, dans un moment de trouble, perdre la tète et, malgré qu'il en ait, encourag-er le désordre. C'est l'affolé qui, sentant le navire sombrer, se grise pour ne pas voir le naufrage.
Dans un libelle publié contre moi, j'ai lu que je ne manquerais pas, avant longtemps, d'écrire
contre le général Hyppolite Comme je sais ce
que parler veut dire, je suppose qu'on va se mettre en règle et qu'on ne manquera pas de prendre, si on ne l'a déjà fait, une de mes phrases quelconques pour essayer de la torturer dans le sens désiré. On ne se donnera même pas cette peine. Nos chefs d'Etat n'ayant guère le temps de lire — ce qui est un grand malheur — on se contentera de s'écrier avec variantes panachées de stupéfaction indi-
Io4 LES CHAMBRES LEGISLATIVES d'haÏTI
g"née : L'ingrat! il n attaqué l' homme qui l'avait appelé à ses côtés! Si on deinaiidail à ces trop zélés défenseurs, à ces obséquieux dévots d'une loi de lèse-Majesté qui n'est écrite que dans leur servilisme : où, quand et comment? ils seraient fort embarrassés, mais n'en continueraient pas moins à répéter : // a attacjué le chef qui, etc. etc. ! Hélas ! il faut vivre et c'est le panem quotidianum qui est ici le s;-rand inspirateur.
Heureusement que je connais le général Hyppolite, et que je suis persuadé que ces accusations le trouveront plutôt froid. Il sait qu'on veut toujours faire sa cour aux dépens de celui qui n'est plus au pouvoir : c'est un des côtés les plus vrais de noire nature humaine et, lui aussi, aura probablement à le vérifier un jour.
Si je ne crois à aucune infaillibilité orthodoxe — ce que, du reste, avec son grand bon sens, le Président de la République n'a jamais demandé à personne — j'ai estimé que pour la paix dont jouit le pays depuis plus de six ans, pour le gouvernement tolérant, exempt de préjuc;-és locaux que l'on avait quelque raison d'appréhender, pour la sécurité et la quiétude garanties aux familles, le général Hyppolite aura droit à une bonne page de notre histoire. Tout gouvernement qui, comme le sien, donnera la paix, retiendra notre société sur la pente où elle est toujours prête à verser des
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sauvag-es divisions de parti et de caste, ce g-ouveriiement-là méritera — et je n'ai pas besoin de l'avoir servi pour cela — tout mon respect et tout mon appui de citoyen paisible.
J'ajoute, ])our le g-énéral Hyppolite, que des liens plus intimes me lient à lui .... Durant les deux ans et cinq mois que je suis resté au ministère, je crois que j'ai été de sa part l'objet de quelque affection, en dehors de l'habitude créée par le contact journalier. Cette affection, de mon côté, eut pour base l'estime et la profonde amitié (jue je ressentais pour le chef qui me permit de lui parler toujours librement, avec indépendance, de discuter, de combattre, souvent avec vivacité, ses propres idées. Cette affection, pour ma part, est restée entière.
A propos du travestissement de nos pensées, du perfide emploi qu'on peut tirer d'un mot mal interprété, je veux citer ici une anecdote qui s'y rattache assez directement. C'était au Palais, en 1894, quelque temps avant la maladie du Président. Nous étions trois, le Président, une personne qui lui est attachée et moi ministre des finances. — Le Président, très intime, causait. . . . Soudain, la personne l'interrompit et s'adressant à moi : « Je ne puis pas vous cacher cela. On vous a signalé au Président comme ayant déclaré que vous étiez avec la Révolution. — Comment, m'écriai-je, avec la
I06 LES CHAMBRES LÉGISLATIVES d'iIAÏTI
Révolution! vous badinez. Quelle révolution? Est-ce qu'il y en a une? — Mais, dit le. Président en riant à mon interlocuteur, je vous ai dit déjà que l'on a mal compris la pensée de Marcelin. Il parle sans cesse de chang-ement de ministère. Il a dû dire qu'il était pour une évolution! C'est bien autre chose. »
Je suis donc certain que ce n'est pas près du g-énéral Hyppolite que mes traducteurs infidèles, s'il s'en trouve, auront cause gagnée. J'avoue aussi qu'il m'eût été très sensible de supposer qu'on pût réellement me croire capable de tels sentiments. J'ai fait plutôt profession d'aimer passionnément les hommes politiques auxquels je me suis intéressé. J'ai essayé de les grandir, de les faire valoir autant que j'ai pu. Et la fidélité à leur souvenir a été toujours chez moi une religion pieusement et obstinément pratiquée. A défaul de tout autre sentiment, ma dignité personnelle m'en eût fait le devoir.
Ma durée au ministère fut un des grands cauchemars de mes adversaires. Ils se sont persuadé que la plus vive peine qu'ils pouvaient me faire était de me forcer à m'en aller. Ils se sont trompés.
Dès les premiers mois, j'avais envisagé celle évenliialité el je redis ici qu'elle n'avail pour moi rien de dësag-rëable. Au conlraire. Je reviens encore sur ce sujel pour en finir une bonne fois.
Après rinlerpellalion du 8 seplembre 1898, j'adressai au Président de la République la lellre suivante :
PoH-aii-Pvince, le g Septembre i8g3.
Président,
Dévoué à votre personne et profondément reconnaissant de la confiance dont vous m'avez honoré en m'appelant à vos côtés, j'ai toujours pensé que je ne devais pas déserter mon poste. Pourtant, devant le parti pris évident dont je suis
l'objet, il convient d'envisag-er cette éventualité Le vote
de la Chambre, qui est, à tout prendre, un vote deconlîance, surtout après les explications fournies par Fauteur de la proposition, explications approuvées par l'Assemblée et acceptées par moi, s'il ne constitue pas un échec matériel, révèle toutefois un état dont il faut tenir compte. Il est clair
que je fais obstacle à certaines individualités Si ma
reconnaissance pour Votre Excellence m'empêche de lui offrir ma démission, il n'en est pas moins vrai que le devoir m'ordonne d'appeler son attention sur cette situation : à elle de décider.
Ne recevant pas de réponse, je me rendis le lendemain malin au Palais. Le Président déjeunait en famille; il me tendit la main en souriant el.
lOO LES CHAMBRES LEGISLATIVES D HAÏTI
non sans quoique émotion dans la voix, me dit : Mais non, mon cher Marcelin, vous n'avez pas à vous en aller. Je ne le veux pas et je vous prie de rester à votre poste.
Et il insista de pins en plus amicalement.
Je n'ai jamais fait mystère de la valeur que pratiquement un ministre doit attacher au vote d'un corps délibérant, élu comme on l'est en Haïti. Je ne sais même pas si constitutionnellement cette valeur n'est pas nég-ative. Le seul point intéressant, c'est qu'il importe de ne pas être une entrave à la bonne marche des affaires, un obstacle à l'harmonie nécessaire entre les différents pouvoirs de l'Etat. Or, le Président pensait le contraire et, après quelques instants de réflexion, je ne persistai pas.
Dans les premiers mois de l'année 1894, ces idées de retraite s'affirmèrent de nouveau dans mon esprit... Je ne me g-énais pas pour les exprimer publiquement et le i5 mai, dans un article de VOpinion nationale, développant la même pensée, je disais :
« Pour le ministre d'aujourd'hui, pour l'homme « en place, il n'y a pas deux façons d'aimer le g-éné- (( rai Hyppolite. Il n'y en a même qu'une et elle se « confond lieureusement avec l'intérêt général : (( fortifier le gouvernement de plus en plus, afin « qu'il soit en état, à l'échéance constitutionnelle
(( et par une sorte de puissance réflexe, d'agir « encore sur l'esprit public pour le maintien de la « sécurité.
(( 11 faut donc que le ministre d'aujourd'hui soit « toujours prêt à s'eff'acer pour permettre une « évolution possible. »
La session de 1894 s'était ouverte sous des pronostics fâcheux pour le cabinet qui, assurait-on, dès son premier contact avec les Chambres, devait être renversé. On a vu que je fus obligé — chose sans précédent dans le pays — de déposer seul le budget et les comptes généraux de la République. Ce que je fis, du reste, avec plaisir, n'aimant pas à avoir l'air de reculer devant le danger. Pourtant, rien n'aboutissait, les lois déposées par l'Exécutif sommeillaient. A peine avait-on quelques rares séances, où l'on ne faisait absolument aucune besog"ne. On avait l'air de se regarder et d'attendre quelque événement. Lequel?...
Dans ces circonstances, j'eus un entretien avec un homme qui, par le poste de confiance qu'il occupait, par sa haute situation dans le gouvernement, sa compétence aussi (i), était bien placé pour porter un jug"ement sur une semblable attitude. Il me semblait que le Président, à qui cette tension des rapports entre le Corps législatif et le Cabinet
(i) M. A. Stewart.
ÎIO LES CHAMBRES LEGISLATIVES Jj HAÏTI
n'avait pu échapper, — tension, chose curieuse, qui se traduisait par hi phis profonde inertie dans l'expédition des affaires — il me sembhiit que le Président devait souhaiter au fond (jue, par l'initiative de notre démission, nous le sortions nous-mêmes de cet embarras. A la suite de cet entretien, je rédig^eai la lettre suivante :
Poj't- au- Prince, le 3i mai i8g4, A Son Excellence le Général Hyppolite,
Président,
Je n'ai pas besoin de vous faire de nouvelles protestations de dévouement... Quand, le ii août 1892, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler à vos côtés, je pris l'engagement, non seulement de servir votre gouvernement avec zèle, mais de ne me retirer qu'avec votre consentement.
Aujourd'hui, je viens remplir un devoir de conscience en disant à Votre P]xcellence que la situation du Cabinet n'est plustenable. Si j'Jiésitais aie déclarer, je ne serais pas loyal envers vous et je mettrais ma situation personnelle au-dessus de tout ce que je dois à Votre Excellence, de tout ce que je dois au pays. Il n'y a pas à se le dissimuler, le Cabinet est impuissant à conduire les affaires de l'Etat devant les Chambres. Il peut, sans doute, se traîner encore ; mais les difficultés s'accumuleront sans cesse sous ses pas et chaque jour des discussions orageuses éclateront devant un public avide de la critique des actes du gouvernement. Aucune mesure efficace ne pourra être prise et les meilleurs projets avoi*teront.
Dans ces conditions, il est de notre devoir de nous effacer pour ne pas arrêter la marche des affaires publiques. Tout
alors, j'en ai la conviction, deviendra facile au nouveau Cabinet, car il y a une majorité de gouverne ment dans la Chambre.
Je viens donc prier Votre Excellence de me permettre de lui ofl'rir ma démission.
Daignez agréer, Président, l'expression de mon respect et de mon dévouement.
Le vendredi i^'" juin, ma lettre en poche, je me rendis à Mon-Repos, où le Président se tenait. Jele trouvai au milieu de sesouvriers,dans une vaste pièce où Ton installait un moulin à cannes. Il était assis dans une confortable chaise du pays appuyée à un bassin en maçonnerie fraîchement construit. Il paraissait souffrant. Je lui fis l'observation que riiumidité qu'on respirait dans ce lieu pouvait être dangereuse pour sa santé. — (( Bah! me fit-il en souriant, un peu plus tôt, un peu plus taj'd, est-ce que nous n'y passons pas tous? Qu' estce , en définitive, qu'une imprudence? Un moyen comme un autre de la nature pour arriver à ses fins. ))
Me demandant ce qui m'amenait, je lui répondis que puisqu'il était souffrant — quoique ayant des choses fort intéressantes à lui dire — je remettrais Tentretien à un autre jour.
« Non, on ne doit remettre jamais au lendemain les choses importantes. Parlez, je vous écoute. »
112 LES CHAMBUKS LKCilSLATIVKS 1) HAÏTI
Je lis alors au Président uii tableau de la situation telle que je la voyais. Je lui dépeiî^nis le ministère — amputé de deux, de trois de ses membres( i ) — impuissant devant le Corps législatif, incapable défaire prévaloir l'autorité de la raison, du bon sens, de défendre les principes d'ordre et d'économie en face de personnages que leur situation rendait autrement prépondérants que lui. Je lui dis que, d'une conversation que j'avais eue avec un homme dévoué à sa personne, il était résulté pour moi la conviction que notre démission s'imposait et qu'en la lui donnant nous lui épargnions la peine de nous la demander tout en dissipant un malaise qui n'avait que trop duré. Pour[maparl, jela lui apportais, et expliquais dans la lettre les motifs qui me faisaient agir. « Reprenez votre lettre^ me répondit nettement le Président. Je nai chargé personne de parler en mon nom. Je ne vois pas de raison pour obliger le cabine/ à se retirer ef Je n' accepte pas. »
Le vendredi 9 novembre iScj/i? ^'i Tissue d'un conseil qui avait eu lieu pour le rachat des lignes lélég"raphiques terrestres — rachat auquel une
(i) Le ministre de la guerre n'était pas très valide.
LES CH.VMBKES LÉGISLATIVES u'hAÏTI II 3
nouvelle fois, sur ma proposition, le Conseil n'adhéra pas — j'entretins le Président ainsi ([ii'il suit devant mes collègues :
(( Vous m'avez déjà dit. Président, cpie vous ne « lisez pas les journaux ; je suis donc autorisé à « vous entretenir de ce qui s'écrit dans les jour- « naux .
« Depuis la dernière séance que vous avez levée (( à l'extraordinaire, une lég-ende s'est formée à « Port-au-Prince. Non seulement on répète que « vous avez chassé vos ministres, mais on dit que (( c'est grâce à une haute influence qu'ils ont été (( soustraits à votre courroux.
(( Dans un journal (et l'article est signé par un (( des familiers du Palais), nous sommes livrés à (( la plus odieuse caricature; il n'y a pas d'injure (( dont on ne nous accable. « Nous ne voulons « pas démissionner : patience, nous serons révo- (( qués! » A force de répéter ces mensoni»-es, on (( arrive à les accréditer. On dirait qu'ils émanent « d'un plan arrêté d'avance.
(( Votre Excellence sait pourtant que, pour ma (( part, je suis toujours prêt à m'en aller. C'est « Elle plutôt qui a voulu que, jusqu'à ce jour, je (( sois ici. Cependant, il y a des limites à tout
(( Vous m'avez lait l'honneur de me dire ces (( jours derniers que le moment n'était pas airivé
Il4 LES CHAMBRES LEGISLATIVES d'hAÏTI
« de se séparer et que, si ce moment arrivait, on se « quitterait comme il sied au général Hyppolite (( de se séparer d'hommes qui l'ont servi avec « dévouement depuis deux ans passés. C'est fort « bien. Mais, en attendant, je me demande s'il ne (( doit être rien fait pour arrêter ce débordement (( d'injures. Nous sommes encore ministres et, (( comme tels, pour la dignité même du gouverne- (( ment que nous servons encore, nous avons droit (( à quelques égards. Il ne peut pas être permis à (( ceux qui se proclament vos amis de déverser (( la calomnie et le mépris sur vos représentants (( officiels. C'est un sacrifice qui, en tout cas, est (( au-dessus de mes forces, et qui n'est ni dans (( mon tempérament ni dans mes principes de a gouvernement. »
Le Président me répondit :
(( La dernière fois, mon cher ministre, que « vous m'avez entretenu de la nécessité de réfor- (( mer le Cabinet, je vous ai répondu que le mo- (( ment n'était pas arrivé. Je vous le répète, pa- (( tientez encore un peu. Ce moment viendra. Je ((. vous appelerai ainsi que vos collègues et, loya- M lement, je vous le dirai. Mais attendez encore, « je vous en prie.
« Mais en attendant, Président, répliqnai-je, ces « attaques affaiblissent journellement le Cabinet, (( et pensez-vous que ce soit un bien? Voyez, moi « qui suis aussi ministre des Relations Extë- (( Heures, quelle est ma situation vis-à-vis des (( représentants étrangers ?... Aussi mon opinion (( est que vous fassiez quelque chose, que vous (( parliez pour détruire ces mensong-es , ces (( calomnies que des commensaux du Palais (( veulent accréditer. Quant à moi, cette situation « m'énerve, je dois franchement vous le décla- « rer. »
Le Président dit :
(( Je voulais parler en audience publique di- « manche passé. Je l'avais même annoncé. Gela (( m'a échappé. Mais soyez patient. Attendez en- « core. La réforme dont vous m'avez si souvent « parlé se fera. Ne soyez pas plus impatient que a vos collègues. »
Enfin, nous prîmes congé du Président.
LES CHAMBRES LEGISLATIVES u'iIAÏTI
Le 25 décembre 1894? le Conseil fut convoqué pour statuer sur un emprunt relatif à la dette Domingue. Après le vote, le Président dit que les nécessités de la politique l'obligeaient à nous faire une communication importante, qu'il en était peiné, car on ne se sépare pas sans déchirement après avoir collaboré ensemble plus de deux ans.
Le Président était véritablement très ému ; son émotion l'empêcha même un instant de s'exprimer.
« Mais, continua- t-il, le ministre des finances,
« à plusieurs reprises, m'a entretenu de la néces-
« site de cette réforme ; il me l'a présentée comme
0 une nécessité politique. 11 m'a déclaré plusieurs
(( fois, pour sa part, qu'il ne voulait plus rester.
(( Je n'aurais pas déféré à toutes les intrigues
« qu'on a faites contre le ministère ; mais je pense
(( qu'il vaut mieux aujourd'hui penser comme le
« ministre des finances. Je vous demande donc,
« messieurs, de m'envoyer vos démissions selon
« la promesse que j'avais faite au ministre des
(( finances de m'en ouvrir franchement à vous. »
Je pris congé du Président et de mes collèg-ues, rentrai dans mes bureaux et envoyai ma démission.
Le i^'" janvier 1895 — quelques jours après — je vins dans l'après-midi saluer le Chef de l'État à l'occasion du nouvel an. Devant les assistants qui s'y trouvaient, dans le petit salon vert, le Président me fit l'honneur de me dire : Si vous n'êtes plus ministre, c est que vous n'avez plus voulu Vêtve.
Enfin, une dernière et ridicule accusation m'a été lancée : celle d'avoir corrompu le Corps lég-islatif. Ça, c'est de la plus haute fantaisie. C'est une nouvelle application de la fable du Loup et de V Agneau. Je n'étais pas né quand déjà on s'abreuvait au petit ruisseau — devenu grand — des libéralités votées chaque année. Et s'il y a eu quelqu'un qui a a'ouIu combler et sceller la source qui alimentait le petit ruisseau, c'est bien moi. Mais voyez la déveine, ou plutôt l'ordinaire tactique des gens qui se croient très malins : on a choisi précisément celui qui a toujours protesté contre ces largesses pour tâcher de lui en
no LES CHAMBRES LEGISLATIVES U HAÏTI
faire endosser la palernilé, afin, sans doute, de prévenir par ce salutaire exemple tout danger d'imitation dans la suite. Et, ô comble de l'ironie, ce sera un député du peuple, un membre de ce Corps prétendu corrompu par moi, qui portera l'accusation !
L'antiquité exigeait que les sacrificateurs, en offrant aux dieux les victimes choisies, eussent au moins les mains pures ; il paraît qu'il n'en est plus de même dans nos temps modernes.
Car j'affirme que durant mon passa§-e au Ministère — soit deux ans et cinq mois — je n'ai jamais rencontré un député — je dis un seul — qui se soit adressé à moi pour me demander de faire rentrer à la caisse publique ces valeurs indûment votées et perçues. Je ne sache pas non plus qu'un seul député — un seul — ait refusé sa part des libéralités payées après moi. C'est donc un corrompu d'une espèce particulière, le corrompu indigné, qui m'accuse. Sans doute, ce corrompu-là, après avoir jeté à la tribune quelques tirades sonores sur le désintéressement patriotique, courait, de son pied le plus léger, chez l'archiviste pour palper ses mois préliminaires et autres provendes.
Vil argent, dénoncé, flétri, répudié sur les lèvres, où est-il celui-là qui, conformant l'acte à la parole, t'ait refusé? Et combien ceux qui t'ont
LES CHAMBRES LEGISLATIVES D HAÏTI II g
encaissé simplement, sans invocation préalable à la vertu souillée, sont au-dessus du faux bonhomme qui touche en faisant des manières !
Il y a, sans doute, là-haut, dans une annexe du tribunal suprême, une salle spéciale où l'on juge les Parlements. Quant nos législateurs comparaîtront devant ce tribunal, il leur sera peut-être beaucoup pardonné, car, selon le mot de l'Evan- Igile, ils auront beaucoup péché. Un d'entre eux, pourtant, sera retenu et il ne lui sera pas permis de passer.
Etonné, il s'exclamera les bras en l'air et le
geste tonitruant :
(( Gomment, moi qui ai protesté contre tout ce qu'a fait cette Chambre, moi qui ai fait retentir la tribune de mes accents majuscules, moi qui ai parlé sur tout et contre tout, on me traite ainsi ! Oublie-t-on donc que, dans une occasion seulement, j'ai été pour le principe, mais pas pour la somme! Et que ça a été l'inverse toutes les autres fois. »
« Mon ami, répliquera celui qui juge les
Parlements, c'est cette attitude que je punis. Je déteste l'hypocrisie. Il fallait prélever ta petite dîme, selon ton envie, sans faire de potin. »
Abordons maintenant la g-enèse de ces fameux mois préliminaires. On peut croire — l'histoire chez nous est si bizarre — qu'ils furent mis en honneur sous le ministère auquel j'ai appartenu. Ce serait une erreur. Ils florissaient lons;-temps auparavant. En 1891, notamment, on sait ce que la session extraordinaire coûta au Trésor public.
Mais, avant d'aller plus loin, qu'on me permette d'exposer à nouveau ma théorie de l'action du Gouvernement sur les Chambres, quand, bien entendu, il a cru devoir présider à leur naissance et les tenir sur les fonts baptismaux. J'estime, sans ambages, que ce sont des fdleules qu'il ne doit pas abandonner, car il reste responsable de leurs écarts.
Je n'ai pas à rappeler que je n'eus, personnellement, aucune part aux élections législatives de 1898. Ceci importe peu, d'ailleurs, car les choix, s'ils ne sont pas indifférents, peuvent toutefois ne
pas avoir une portée essentielle quand le principe duquel on est parti n'est pas faussé dans ses conséquences.
J'admets volontiers les élections libres. C'est même la seule forme que j'admettrais, s'il ne fallait pas, en Haïti, compter, en dehors de l'action centrale du pouvoir, sur celle des délégués et commandants d'arrondissement dans les provinces. Mais ce que je n'admets pas, c'est que leigouvernement qui s'est intéressé aux élections se désintéresse demain de la conduite des Chambres qui en sont sorties. Je trouve que c'est illogique. J'ai donc toujours combattu cet illog-isme et essayé de faire prédominer dans les conseils du g-ouvernement une pratique en rapport avec mes idées. Si je n'ai réussi, il ne s'ensuit pas que je ne l'aie tenté. « Il ne s'agit plus de laisser faire les Chambres; on doit s'opposer à ce qu'elles fassent. » (Rapport du lô janvier 1894 au Conseil.)
Et c'était facile — il fallait simplement vouloir.
Le i4juillol 1898, je recevais lo messao^e suivant (le la Chambre des dépiilés :
Port-au-Prince, le 14 juillet i8g3, an go^ de V Indépendance.
Chambre des Représentants