‹ Les champignons vénéneuxChapitre 2 sur 105 · HISTORIQUE BIBLIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE BIBLIOGRAPHIQUE

Au dire de PLINE et de SUETONE, l'usage des champignons a été répandu de toute antiquité. Les historiens nous rapportent la fréquence de leur consommation chez les peuples de Babylone, les Grecs et les Romaïns.

Les anciens n'avaient que quelques notions vagues sur cet ordre de plante. La croyance générale était que les champignons se renroduisaient spontanément. Leur mystérieuse naissance n'avait besoin ni de semences ni de racines. Les poètes et quelques rhilosophes, PORPHYRE en narticulier, avaient coutume de les appeler les Enfants des Dieux ou de la terre", les désignant ainsi comme on désignait les enfants dont les parents étaient inconnus.

Des observateurs néanmoins avaient soupconné un principe de reproduction (1) dans ces plantes. surtout dans les truffes.

Chacun leur attribuait une origine différente. Pour les uns, elles étaient engendrées par une sorte de suc épaissi venant de la racine des arbres et dénommé pituite (2). Pour d’autres, la chaleur centrale du globe les formait en raréfiant le limon de la terre (3).

On pensait aussi que la terre s’ouvrait pour recevoir la foudre. Sous cette influence céleste, les champignons naissaient en grande abondance. On avait dû remarquer dans les pays chauds que ces plantes croissent très nombreuses après l'orage.

À une époque plus récente, on les crut capable de se reproduire d’ellesmêmes (4), ou par la génération de l'esprit universel (5), ou par les accldents du rut du cerf (vieille croyance allemande).

Au XVIlle siècle la fermentation (6), la fécondation de leurs graines (7) étaient reconnues comme les causes de leur production. Pour quel-

(4) Athenœiï Dipnosophistaram. lib. Il.

(2) Plinii Historia naturalis, lib, XXII, cap. 22.

(3) Nicandri Colophonii alexipharmaca. Gorræo interpr. Paris, 1549, in-80.

(4) Fortunius Licetus de spontaneo viventium ortu. Vicetiae, 1618, in-folio.

(5) Marci Aurelii Severini Evistola, de lapide fungifero Guelpherbyti, 1728.

(6) Marsigli de generatione fangorum, et Lancisi dissertatio de ortu, vegetatione ac tecturà fungor. Romæ, 1714, in-folio.

(7) Michelii nova plantar, genera. Florentiæ, 1729, in-folio.

ques naturalistes de cette époque, les champignons étaient l'habitation de très petits animaux ou polypes d’un nouveau genre (1).

L'opinion la plus répandue dans l'antiquité était que tous les champignons sont en général malfaisants. Le mot latin fungus (champignon) signifie faiseur de funérailles (funus, ago).

Les causes de leur toxicité furent longtemps attribuées au voisinage de lieux infects au contact de certains corps. D'après Nicandre, étaient très suspects ceux qui croissaient auprès des retraites des serpents venimeux, ou ceux trouvés sur l'olivier, le grenadier, le chêne ordinaire, le chêne vert, etc.

PLINE et DIOSCORIDE ajoutaient à cette nomenclature ceux qui avaient été au contact de la rouille ou du linge pourri. |

Il semble que les anciens firent peu attention à cet ordre de plantes malgré des accidents nombreux. Tel l'accident qui priva en un jour le poète Euripide de sa femme, sa fille et ses deux fils. — HIPPOCRATE fait une seule fois mention des champignons dans les Epidémiques (2). Le célèbre médecin de l’île de Cos rapporte que ..la fille de PAUSANIAS ayant mangé un champignon cru, fut prise de haut-le-coeur, de suffocation, de douleurs dans le ventre. Boire de l’hydromel chaud et vomir lui fut utile, ainsi qu'un baïin chaud: dans le bain elle vomit le champignon et les accidents étant sur le point de cesser, elle sua abondamment.

Malheureusement HIPPOCRATE donne si peu de détails qu'on ne saurait trouver l'espèce qui causa cet accident.

D'après les écrits d'ATHENEE (à), DIPHILE avait reconnu des truffes dangereuses.

Les Romains recherchèrent beaucoup les champignons et surtout les oronges, comme mets de luxe. PLINE, JUVENAT, APICIUS (4), ont laissé des détails sur la facon d’apprêter les espèces recherchées.

Pour remédier aux effets de certaines d’entre elles, les médecins conseillaient de les manger avec des plantes, telles que la racine de pyrètre, le cresson, la moutarde, le coriandre, de les assaisonner avec du sel, du citron, du vinaigre. Cuits dans l'huile avec une petite branche de poirier dit CELSE, ils ne sont jamais malfaisants (5). L'hydromel, l'oxymel, le nitrum ou natrum (sel), le miel, le raifort ris chauds étaient les vomitifs ou évacuants ordinaires. Les acides, ie sel marin, furent employés par HIPPOCRATE, APPOLLODORE et DIPHILE. NICANDRE ,de plus, con: seillait comme vomitif la dissolution du vitriol martial, ou couperose verte. Pour cet usage, furent encore donnés la rue, les cendres de clématite avec du vinaigre, la fiente de poule, le suc de baies de myrte (6). Tous s’accordaient pour employer un vomitif.

THEOPHRASTE (300 ans avant J.-C.) et DIOSCORIDE, médecin grec de l'Asie Mineure qui vivait au temps de Néron, sont les premiers auteurs ayant donné quelques détails sur les champignons (myces).

Ce dernier mentionne un agaric noir très dangereux, que l'on suppose

(1) Ottonis a Munchausen der hansvater, Hanover, 1765, et Linneœi mundus invisibilis in Amænit, Academ., tom. VII. Holmiæ, 1769, in-80.

(2) Hippocratis Epidemicor., lib. VIE, hist. 110.

(3) Athenœi Dipnosophistarum, lib, Il, cap. 22.

(4) Traité ,, de arte coquinarià ‘‘.

(5) Cornelci Cilsi, de re medicä, lib. V, cap. 2.

(6) Nicandri Alexipharmaca, in fine.

avoir été un champignon altéré par la vieillesse. Il désigne également sous le nom d'agaric blanc un champignon purgatif.

PLINE l'Ancien (1) dans son Histoire naturelle, adopte à son tour tous les antidotes des champignons indiqués par DIOSCORIDE. II donne dans cet ouvrage certains détails qui permettent d'affirmer que les anciens connaissaient les propriétés vénéneuses de certaines espèces et qu'ils distinguaient celles-ci à leur volva. Voici la traduction de ce passage:

Parmi les agarics, on distingue facilement certaines espèces vénéneuses à leur couleur d’un rouge clair, à leur aspect peu engageant, à la teinte livide de leur chair, à leurs lamelles crevassées, au contour pâle de leur chapeau. Ces caractères ne se présentent pas dans d’autres espèces. Celles-ci sont sèches, ont l'apparence du nitre et leur chapeau est couvert de particules blanches provenant de leur enveloppe; car ce qui se forme d'abord dans la terre, c’est la volva; l’agaric se montre ensuite dans la volva et s'y trouve placé comme le jaune dans l'œuf. Cette envelopoe se rompt au moment de son éclosion“.

Il avertit de se méfier de ceux qui croissent sous les figuiers, sous la férule. sous les plantes qui portent des résines, le hêtre, le cyprès, le chêne, le pin. Il est à remarquer qu'il n’est pas d'accord avec NICANDRE. qui recommande l'usage des champignons trouvés sous les figuiers.

A son époque on avait eu à déplorer des accidents graves dus aux champignons Plusieurs familles consulaires de Rome en furent les victimes (2).

Nous savons déjà qu’à Rome, les oronges étaient recherchées comme un aliment délicat entre tous. L'empereur Claude en était très friand, et cest dans un plat de ces champignons que sa femme Agrippine, versa l'arsenic qui le fit mourir (3). Ce fait montre aussi que les Romains n'ignoraient pas que certains champignons sont vénéneux. ,,Parmi les végétaux dont il y a lieu de faire usage“, écrivait PLINE, ,,je citerai à juste titre les oronges., qui sont, il est vrai, un de nos meilleurs aliments, mais qui ont servi, par cela même, à Agrippine, au moyen de préparations criminelles, à empoisonner son mari. Il a dit encore: ,Il y a des oronges pernicieuses dont on doit entièrement prohiber l'usage“. D'ailleurs, les oronges avec d’autres champignons, étaient à cette époque l’objet d'un véritable commerce. SUETONE faisant allusion à la mort de l’empereur Claude l'appelle nourriture des dieux: cibus Deorum, parce que cet empereur avait été mis, selon l'usage, au rang des dieux après sa mort.

SENEQUE et TACITE nous vantent les qualités culinaires de l'oronge vraie.

L'image de ce champignon figure sur les fresques romaînes de Pompéi et sur des tissus d’une antiquité prodigieuse que l'on pouvait voir à l'Exposition universelle de 1900 à Paris.

A l'exemple de PLINE, GALIEN (210 ans av. J.-C.) distingue trois

(1) Mort en l’an 79, sous l’empereur Titus.

(4) Pline cite le cas de toute une famille, celai d’un ami intime de Sénèque, d’un préfet de la garde de Néron, Annaeus Serenus qui trouvèrent la mort ainsi, à côte de plusieurs tribuns et centurions. nn

(3) Sous prétexte de faire vomir son impérial client, Xénophon, médecin d’Agrippine lui enfonça dans la gorge une plume empoisonnée. C’est à cette mort que Juvénal et Martial ont fait allusion lorsqu'ils ont dit :

Vilibus ancipites fungi ponentur amicis,

Boletus domino ; sed qualem Claudius edit,

Ante ïllum uxoris, post quem nihil amplius edit. — Sat. V. 146.

ordres principaux de champignons: myces, holites, amanita, qui répondent aux dénominations des Latins: fungus, holetus, suillus.

Yl ne décrit pas les espèces dont il parle, les supposant connues. Il désigne les ,bolites" comme inoffensifs, les .amanita“ comme moins bons. II recommande de ne pas toucher aux autres. D’après lui, un homme ayant mangé une grande quantité d’oronges ou ,.bolites“ éprouva de l'oppression, des faiblesses, une sueur froide, et ne se rétablit qu'après avoir pris une infusion d'hysope, de sarriette dans l’oxymel avec un peu de nitrum, qui les lui fit rendre déjà convertis en mucosités.

On ne trouve pas d'ouvrages concernant les champignons durant les 1200 ans qui séparent GALIEN du XVIe siècle, si on excepte toutefois le travail de trois auteurs (1) qui vécurent au Ve siècle.

Pourtant il est à supposer que cette vaste période (2) ne fut pas exempte d'accidents, le nombre des empoisonnements par les champignons avant été considérable dans l'antiquité comme dans les temps modernes.

Au XIIle siècle, ALEBRANT disait: ,Campaigneus sont de maintes manières, et il en a qui font les gens soudainement morir*.

Il est intéressant de rappeler qu'il existe une très belle fresque dans une chapelle actuellement désaffectée datant de la fin du XIIIe siècle (1291), située en face du Château de Plaincourault, entre Ingrandes et Mérigay, devant le Val de l'Anglais (Indre).

Cette fresque (3) disent MM. MARCHAND et BOUDIER, datent de 600 ans, elle est encore bien conservée et elle a pu être reproduite en photographie. Elle représente la chute d’Eve: le traditionnel serpent, offrant la pomme, enroulé sur l'arbre du bien et du mal. Or, c'est là ce qui peut intéresser les mycologues, l'artiste qui l’a faite ne pouvant sans doute trouver un arbre qui eut à la fois des fruits bons et mauvais, a imaginé de le faire en champignon et son imagination aidant il en a fait un arbre rameux sur lequel s’enroule le serpent.

(Les mousserons suspects seront servis aux clients subalternes ; les champignons aux maitres,. mais de tels qu'en mangea Claude avant celui qu'il reçut de son épouse, après lequel il ne mangea plus rien. (Dusaulx).

ose Minüs ergo nocens erit Agorippinae.

Boletus, sed quidem unius prϾcordia pressit.

Ille senis; tremulumque capit descendere jussit

In cœlum, et longam manantia labra salivam. — Sat. VI. 620.

(Le champignon d’Agrippine fut moins pernicieux, il ne fit qu'avancer la mort ou plutôt Vapothéose d’un caduc vieillard dont la tête tremblait, dont les lèvres distillaient la salive à longs traits. — (Dusaulx).

…Quid dignum tanto ventrique gulæque precabor ?.

Boletum ut, qualem Claudius edit, edas. Epig. 23, hb. L

(Quels mets peut-on servir à ce glouton que rien ne peut rassasier ? |

Qu'il mange un champignon préparé comme celui qui fut offert à Claude). — (Dusanlx).

(1) TARENTINUS.

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