CHAPITRE V CHAMPIGNONS AGISSANT SURTOUT SUR LE SYSTEME NERVEUX
Ces champignons que nous allons énumérer agissent aussi, il faut bien l'avouer, sur l'estomac et l'intestin, mais les phénomènes nerveux prédominent.
Dans le chapitre précédent, nous avons pu remarquer que les Bolets ne produisaient que des phénomènes gastro-intesiinaux. ROCH (1) cite en opposition, une observation tout autre de KÜNIGSDOÜRFER, la seule, du reste, de cette espèce dans la littérature mycologique.
, Il s'agissait de Boletus pachypus (sive calopus) consommé à 7 heures du soir par une famille de six personnes: deux adultes et quatre enfants. Il y eut des vomissements abondants, spontanés et provoqués, chez deux individus; deux autres avaient peu mangè du plat de champignons, aussi le père et l’un des fils furent-ils seuls sérieusement malades.
Le père présenta un accès de délire maniaque, avec convulsions cloniques et toniques; il devint pâle, le pouls se ralentit, il eut des sueurs froides.
L'enfant perdit connaissance, il poussa des cris et s’agita en convulsions. Le lendemain à 10 heures, toute la famille était sur pied”. C’est là un tableau clinique qui ressemble beaucoup à celui que donne l'A. muscaria.
STEVENSON (?) signale un cas d'intoxication par l’Agaricus stercorarius. Ce champignon aurait produit des malaises, de l'excitation, puis de la prostration. LEWIN et GUILLERY (3), observent également la production au bout d’une demi-heure après l’ingestion de ce champignon, de nausées, de céphalées, de vertiges, de troubles oculaires et d'état soporeux. Il paraît vraisemblable, dit ROCH, qu'il s’agit de Stropharia stercorarila qui pourrait tenir ses principes vénéneux des matières aux dépens desquelles il se développe.
Nous arrivons maintenant à l'Amanita muscaria.
En 1750, POPOWITSCH publia, en allemand, un traité (4) dans lequel il mentionne la facon dont on peut conserver les champignons en les faisant sécher et raconte qu’en Russie et en France, on consomme impunément le fungus muscarius, d'après sa description, champignon rouge ou couleur de feu couvert de pellicules blanches et blanc dessous.
Voici, d'après PAULET (5), quelques cas d’empoisonnements provoqués par cette même espèce.
ire Observation. — En 1751, feue Mme la princesse de Conti, lors d’un
(1) KÜNIGSDÜRFER. Sechs Füälle von Pilzvergiftung mit Ausgang in Heilung. Terapeut. Monatshefte, 7 nov. 1893, p. 571.
Voir aussi M. ROCH. Les empoisonnements par les champignons. Genève 1913, page 62.
(2) STEVENSON. Poisoning by mushrooms. Guvy's Hospital Reports, 1873, XIX, p. 417.
(3) LEWIN et GUILLERY. Die Wirkungen von Arzneimitteln und Giften auf das Auge. Berlin 1905, II, p. 746. \ À Hi serund Valent. POPOWITSCH. Untersuchung, etc. Noriberg, 1750, in-40 (Voir
(6) PAULET, Traité des champignons, 1793. 2° volume.
voyage de la Cour à Fontainebleau, en automne, ayant aperçu dans la ;:
forêt plusieurs de ces champignons, les fit cueillir, les prenant pour des
eronges, et obligea son cuisinier de les lui servir à dîner, malgré tout ce
qu'on put lui dire. Elle avait à sa table entr'autres personnes, M. l'évêque à
de Langres, et en mangea plus que tout le monde. Deux heures après le
dîner, elle éprouva des envies de vomir, resta quelque temps sans connais-
sance et dans un état d’anéantissement qui fit craindre pour sa vie. Un
lavement préparé avec une forte décoction de tabac détermina une évacusa-
tion complète. Elle fut très longtemps à se remettre et le lait contribua «
beaucoup à son rétablissement.
2e Observation. —— En 1774, une blanchisseuse, la dame Besançon, ayant cueili de ces champignons, les mangea avec deux de ses filles et un étranger vers cinq heures de l'après-midi. Une heure après, elle fut prise d'un malaise général. Une de ses filles ne se sentit incommodée que vers minuit; l’autre rendit en vomissant les champignons. Ils prirent tous de l’émétique et se rétablirent.
3e Observation. — En 1768, M. SABAROT DE LA VERNIERE, fit un repas de ce même champignon. Peu de temps après l’ingestion, il éprouva un malaise général, il finit par rendre le champignon en vomissant et se rétablit.
Il est probable que c’est la même espèce qui donna lieu à l'accident, rapporté dans l'Encyclopédie (1), à l’article Champignons, arrivé au cuisinier de M. le chevalier de Jancourt. Il fut secouru avec de l’eau chaude salée. Une émulsion où l’on fit entrer un grain d’opium acheva la cure, qui eut lieu, dit-on, le lendemain.
En 1805, un gourmet, le cardinal CUPRARA, qui étant évêque de Milan, sacra Napoléon comme roi d'Italie, fut envoyé en France par le pape pour signer le Concordat.
Le cuisinier du prélat, qui connaissait ses préférences pour les oronges, crut lui faire un véritable plaisir en lui confectionnant un plat de ces délicieuses Amanites que, pour plus de sûreté, il avait pris soin de récolter lui-même dans les environs de Fontainebleau. Malheureusement, ce pauvre cuisinier, ignorant totalement l'existence de l’A. tue-mouches, prit précisément ce champignon à la place de la délicieuse oronge. Le cardinal n’en mourut pas, mais il fut très longtemps entre la vie et la mort.
L'Amanita muscaria fausse oronge, tue-mouches, n'est pas un ,,cham-" pignon qui tue”. Néanmoins, il est très toxique et produit des désordres «
graves.
GILLOT, dans sa thèse, donne 21 observations avec 21 guérisons.
ROCH (2) a récolté 2 cas de MAUTNER (3) avec 2 guérisons, 4 cas de GUEGUEN (4), 5 cas de MATTHES (5), avec guérisons, 1 de DELOBEL (6),
avec 1 guérison, 3 cas de MAGNIN (7), avec 3 guérisons, 2 cas de X. GIL,
(1) Voir DECHAMBRE. Encyclopédie, article champignons, 1869. (2) M. ROCH. Les empoisonnements par les champignons. Genève 1913, page 68. (3) MAUTNER. Allg. Wiener med. Zeitung, 1861, VIIL, p. 61.
(4) GUEGUEN. Quatre empoisonnements par Amanita muscarlia. Bull Soc. myc. 1902, 1
XVIII, p. 103.
(5) MATTHES. Fünf Vergiftungen mit Pilzen (Sirychnin-Krmpfe). Berliner Klinische i
Wochenschrift, 6 février 1888, p. 107.
(6) DELOBEL. De l’empoisonnement par les champignons. Presse médicale, VII, p. 78.
(7) L. MAGNIN. Un cas d'empoisonnement par l’Amanita muscaria. Bull. trimestr.
de la Soc. Mycol. de France, 1903, XIX, p. 178.
vf
LOT (1), 1 cas de COURTET (2), 4 cas de ROBERT-TISSOT (3), 1 cas de SARTORY (4), toujours non suivis de mort. Par contre SOUCHE (5), rapporte le fait suivant: Un ouvrier boulanger aurait succarmbé en stuneur avec état tétanique après avoir mangé des fausses oronges.
Mais dans ce dernier cas, il faut remarquer que la victime morte empoisonnée, était diabétique depuis fort longtemps. Elle était donc bien peu préparée à résister à une intoxication par muscarine qui chez tout autre individu sain n'aurait sans doute causé que des désordres graves, sans issue fatale. Comme le dit si justement ROCH: ,Quoiqu'expliqué ainsi le décès compte toujours pour 1 et notre pourcentage tombe à un peu moins de 98 (97,67) guérisons (6).
La toxicité de la fausse oronge paraît assez variable suivant les pays. Dans certaines contrées, on a l'habitude de la consommer sans crainte, comme dans l’Erzgebirge (7), en Russie, près de Genolhac (département du Gard) (8), etc. On a conseillé aussi l’épluchage de la cuticule. le passage à l’eau vinaigrée qui fait perdre à ce champignon tout ou partie de ses propriétés nocives. Enfin, certains individus paraissent réfractaires aux poisons (MAGNIN, BIZOT, ROTHMAYR).
Nous nous élevons d’ailleurs contre cette manière de voir qui consiste à faire passer A. muscaria pour un champignon cornestible, après traitement par ceci ou par cela; nous n'avons pas le droit, ainsi que le fait ROTHMAYR (9), de considérer cette espèce comme étant sans danger.
Mais là où le problème devient plus complexe, c’est lorsqu'on se pose la question de savoir quel est le corps ou les corps toxiques qui produisent l’'empoisonnement par Amanita muscaria.
Il était tout à fait juste d’incriminer la muscarine comme étant le principe nocif contenu dans Amanita muscaria et beaucoup d'auteurs même ont attribué à la muscarine les symptômes des empoisonnements par tous les champignons.
La muscarine (10) la mycetomuscarine, car il y a un isomère obtenu
(1) X. GILLOT. Empoisonnement par l’Amanite fausse oronge A. muscarla, Mort d’un jeune chien, Ibid., 1902, p. 384.
(2) COURTET. Notes sur divers cas d'empoisonnement par les champignons à Pontarlier. Ibid. 1908, XXIV, p. 132.
(3)E. ROBERT-TISSOT. Les empoisonnements par les champignons. Le Rameau de sapin, 1901, p. 33. 1
(4) À. SARTORY. Un cas d’empoisonnement non mortel par l'Amanita muscaria. Revue de médecine légale, 1911, XVIII, p. 133. :
(5) B. SOUCHE. Enquête sur les cas d’empoisonnement relevés par les Journaux en 1903. Bull. trimestr. Soc. Mycol. Fr., 1904, XX, p. 40. 6
(6) M. ROCH. Les empoisonnements par les champignons, loc. eit., p. 64.
(7) HOCKHAUFF. Loc. cit., p. 294. |
(8) J. DE SEYNES. Essai d’une flore mycologique de la région de Montpellier et du
Gard. Paris 1864.
(9) ROTHMAYR. Essbare und giftige Pilze der Schweiz, Luzern, 1905. UT
(10) Muscarine C5H15AZO3. — SCHMIEDEBERG et KOPPE ont rxtrait cet alcaloïde en 1869, d’un champignon (Agaricus muscarius, Amanita muscaria). Il a été trouvé depuis dans d’autres champignons, Amanita pantherina, Russula emetica, Boletus luridus, Boletus satanas.
SCHMIEDEBERG et HARNACK, ont étudié ce corps et crurent l'avoir reproduit synthétiquement en oxydant la choline par l'acide nitrique concentré. 1
On a envisagé dès lors la muscarine comme étant l’hydroxvyde de dioxy-éthyltrimé-
thylammonium:
;CH:) OH: CHEY à NE PAL Le 4 OH—CH2—CH2— A7 110 0e CHecHEaNz NoH OH NOH
(Choline) (Hydroxyde de dioxyéthyltriméthylammonium)
En 136 Reg
synthétiquement, l'isomuscarine) a une pharmacodynamie bien caractéristique. Elle exagère le fonctionnement des glandes sudoripares (sueurs abondantes), des glandes sanvaires (sialorrhée); elle exagère le péristal- 0 tisme intestinal (diarrhée, coliques); elle fait contracter la pupille .« (moysis); elle ralentit le coeur et tue en arrêtant les battements de cet organe.
L'antidote direct et vrai de la muscarine est l’atropine (PREVOST).
On a donc songé à ordonner l'atropine dans les cas d'empoisonnement par À. muscaria et quelques autres champignons.
Maïs on semble se demander à l'heure actuelle si la muscarine est
vraiment le poison réel de l'A. muscaria.
D'abord, KOBERT nous apprend que les mouches ne sont pas sensibles à la muscarine et pourtant l'’Amaxite tue-mouche est employée avec succès pour détruire ces insectes. Quel est le poison qui agit dans ce cas? Nous l’ignorons. |
BOEHM (1) nous dit aussi qu'il y a de la muscarine dans des champignons qui ne produisent pas les mêmes symptômes ni les mêmes phénomènes pathologiques que la fausse oronge.
HARMSEN (2) qui a dosé la muscarine dans la fausse oronge prétend que ce produit toxique ne s’y rencontre qu'en très faible quantité. Pour 100 gr. de champignon, il n'y aurait que 0 gr. 016 de muscarine et la dose mortelle pour un homme est approximativement de 0 gr. 525,
ROCH (3) fait remarquer qu'il faudrait 4 kg de fausse oronge pour tuer un homme.
JACKSCH (4) et HEINZ (5) disent que les symptômes de l’empoisonnement par l’&A. muscaria ne sont pas ceux que donne la muscatrine.
On peut dire en effet que dans tous les cas d’empoisonnement par À. muscaria, on ne trouve pas le tableau complet des phénomènes ou des symptômes que l’on devrait trouver et peut-être y aurait-il d’autres corps à mettre en cause. ,,Ces corps, dit ROCH, seraient au moins au nombre de | deux et leurs proportions respectives seraient variables ce qui fait que la l Symptomatologie n’est par toujours la même. |
»Ou bien il y a de simples troubles digestifs survenant peu de temps 4 après l'ingestion, avec évacuations précoces, ou bien il y a de l'agitation, |
D'autre part, BÜHM et MEVYER en opposition avec les observations précitées ont ob-" servé que les propriétés physioiogiques du produit d’oxvdation de la choline différent de 4 celles de la muscarine; d'autres différences encore ont été signalées et ont conduit à dis- ! tinguer le premier produit la pseudomuscarine de la muscarine des champignons. Divers chimistes cependant, envisagent les deux corps comme identiques. Dans le premier cas, 1 la constitution de la muscarine naturelle resterait inconnue, bien qu’elle ne puisse s'éloigner beaucoup de celle de la pseudomnsearine. Û À
Propriétés chimiques de la muscarine. —— 1: muscarine des champignons est liquide, incolore, très alcaline, miscible à l’eau et à l'alcool, peu soluble dans le chloroforme, insolube dans l’éther. Par dessiccation dans le vide sec, elte fournit des cristaux très déliquescents. Elle forme avec les acides des sels généralement solubles: cependant le L chloroplatinate (C5H14 AZO2C1)?2 PICI4 L 2H?0, est en octaèdres jaunes peu solubles à froid l'iodobismuthate est un précipité rouge grenat devenant lentement cristallin. 4
(1) BŒHM. Loc. cit. page 308. : 204
(2) HARMSEN. Zur Toxicologie des Fliegenschwammes. Archiv für experim. Pathologie und Pharmaäcologie 1903, L., p. 361; Deutsche med. Wochenschrift, 1903, XXIX Vereinsbeiïlage, p. 101. "0
(3) Roch. Loc. cit, p. 65. ‘à
(4) V. JAKSCH. Die Vergiftungen. Spezielle Pathologie und Terapie de Nothnagel 1910, I. p. 591. (
(5) R. HEINZ. Behandlung der Vergiftungen durch aromatische Verbindungen. Handbuch der gesamten Therapie, I, Iena, 1909, p. 521. À