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CHANCRES 1ÎXTKA -GENITAUX.

pour ioo. Et, s'il en eût été de la sorte, nous aurions été autorisés à dire : « Oui, les chancres extra-génitaux sont plus graves que d'autres, puisqu'au lieu de fournir un quotient d'accidents tertiaires égal à celui de leur fréquence (à savoir G à 7 pour 100), ils en fournissent un notablement supérieur ». Mais pas du tout! Figurant pour 6 à 7 pour 100 dans le total des chancres de tout siège, ils figurent de même pour 6 à 7 pour 100 dans le total des accidents tertiaires dérivant de chancres de tout siège. Donc, en toute évidence, ils n'ont ni gravité supérieure, ni gravité inférieure à celle des chancres de n'importe quelle localisation. Ils ne sont ni plus ni moins dangereux que les chancres génitaux. Ils comportent, au total, le pronostic commun à tout chancre.

Voilà ce qui ressort bien manifestement et bien logiquement, je crois, de ce premier parallèle. Et cela, vous le voyez de reste, n'est pas sans infliger un premier démenti à la croyance vulgaire qui a fait une réputation de gravité spéciale aux chancres extra-génitaux.

Mais poursuivons.

Il y aurait eu sans doute quelque imprudence a juger le problème résolu par ce qui précède. J'ai donc essayé de prendre la question par une autre face et de la soumettre à une autre épreuve, voire à d'autres épreuves, en vue d'aboutir, s'il était possible, à des résultats qui, se servant de contrôle réciproque, devinssent par cela même formels et irrécusables.

Cherchant toujours ma voie, j'ai raisonné de la façon suivante.

Comment les syphilis malignes ou graves on [-cl les Coutume de se traduire? De deux laçons, à savoir :

PRONOSTIC GÉNÉRAL

Soit, d'une façon tout à fait précoce, par ce qu'on appelle le tertiarisme d'emblée, sous forme de ces infections si particulièrement redoutables auxquelles on donne usuellement le nom de syphilis malignes précoces ;

Soit, d'une façon non plus immédiate, mais prématurée, par des manifestations tertiaires entrant en scène avant l'heure de leur échéance habituelle, c'est-à-dire, pour fixer un terme, dans la première année ou les dix-huit premiers mois de l'infection {Syphilis à tertiarisme précoce).

Eh bien, voilà pour nous une pierre de touche qui peut nous servir à titrer, à doser (passez-moi l'expression) la gravité propre des syphilis qui nous intéressent, à savoir des syphilis de provenance extragénitale. Voyons donc ce qu'à ce point de vue réalisent les syphilis en question. Sans doute, si leur réputation de gravité propre n'est pas usurpée, elles vont, soit comme syphilis malignes précoces, soit comme syphilis à tertiarisme prématuré, se distinguer par des méfaits éclatants, significatifs.

II. — Donc, fouillant à nouveau dans mes archives, j'y ai fait récolte de 242 cas de syphilis à accident initial connu et à tertiarisme précoce (c'est-à-dire, pour préciser derechef, soit à tertiarisme immédiat, soit à tertiarisme se manifestant dans les dix-huit premiers mois de l'infection). Puis, analysant ces 2/12 cas relativement au siège affecté par l'accident initial, par le chancre, j'ai trouvé très exactement ceci :

223 fois des chancres à localisation génitale; et 19 fois des chancres extra-génitaux.

Ramenés au pourcentage, ces chiffres nous donnent les résultats suivants :

Syphilis d'origine génitale à tertiarisme

d'emblée ou précoce (ji, 'i %

Syphilis d'origine extra-génitale à tertiarisme d'emblée ou précoce 7,8 °/o

Eh bien, ici encore s'impose à nous un rapprochement des plus curieux, identique à celui que je vous signalais tout à l'heure. Jugez-en.

Vous vous rappeliez qu'en tant que fréquence relative les chancres extra-génitaux sont aux chancres génitaux dans la proportion d'environ 7 à 93.

Or, en tant que causes originelles du tertiarisme précoce, les syphilis extra-génitales sont aux syphilis génitales dans la proportion de 7,8 à 92,2.

Ainsi, d'une part, 7 et g3; — et, d'autre part, 7,8 et 92,2. Ces chiffres, vous le voyez, sont équivalents .

D'où il suit, au nom de l'arithmétique, que les infections extra-génitales déterminent les formes "raves de syphilis à tertiarisme précoce exactement suivant leur proportion de fréquence relative. Elles comptent environ pour 7 °/o dans le nombre total des infections de tout ordre ; de même, elles réalisent pour un quotient d'environ 7 °/0 les formes graves de syphilis à manifestations tertiaires prématurées.

C'est-à-dire qu'au total, en ce qui concerne le tertiarisme précoce consulté comme critérium de gravité, les chancres extra-génitaux ne font rien autre et rien de plus que ce qu'ils feraient s'ils étaient des chancres génitaux. C'est-à-dire que leur spécialité de siège n'ajoute rien à leur pronostic.

Conclusion ; Notre seconde épreuve, vous le voyez,

1MIOX0STIC GIÎNÉRAL.

n'esl pas plus favorable que la première à la doctrine qui attribue une gravité particulière aux syphilis de provenance extra-génitale. Loin de là même, puisqu'elle les place sur un pied d'égalité avec les syphilis d'autre origine.

Cependant, ne nous hâtons pas de conclure encore. Poursuivons notre enquête et tâtons la question d'un autre côté.

III. — De toutes les manifestations possibles de la syphilis, quelle est la plus grave, quelle est celle qui porte à l'être humain le plus intense préjudice, celle que doit redouter le plus un sujet infecté?

« La syphilis cérébrale », répondra sans hésitation chacun de nous; — car c'est la syphilis cérébrale qui affecte l'homme dans ses fonctions les plus nobles et les plus essentielles, en le menaçant à la fois quant à l'intelligence, quant au mouvement et quant à la vie.

Donc, me semble-t-il, la syphilis cérébrale se trouve naturellement désignée à notre choix, dans la question dont nous poursuivons l'élude, en tant op? étalon de gravité (passez-moi l'expression), c'est-à-dire en tant que manifestation permettant de juger le pronostic de telle ou telle catégorie d'infections.

Choisissons-la donc à ce titre, et voyons si elle constitue un accident plus commun pour les syphilis extragénitales que pour les syphilis d'autre origine.

Ici encore j'ai procédé de la même façon. J'ai réuni toutes les syphilis cérébrales que pouvaient me fournir mes notes personnelles, et voici ce que j'ai trouvé :

Sept cent cinquante-quatre observations de syphilis cérébrale. Défalquant de ce nombre quarante-sept cas à chancre indéterminé de siège, je suis resté en face

CHANCHES EXTHA-fiKNITAUX.

de sept cent-sept cas à chancre connu, dûment déterminé comme siège. Or, après analyse de tous ces cas au point de vue de la localisation de l'accident initial, j'ai abouti aux chiffres suivants :

676 syphilis cérébrales reconnaissant comme exorde des chancres génitaux ;

Contre 3i syphilis cérébrales issues de chancres extra-génitaux.

C'est-à-dire, en ramenant ces chiffres au pourcentage pour facilité de comparaison :

syphilis cérébrales dérivant d'infections génitales; Contre 5 syphilis cérébrales dérivant de chancres extra-génitaux.

Or — remarquez bien ceci, messieurs — les chancres extra-génitaux figurant pour une proportion de fréquence de 7 pour 100 dans le total des chancres de tout siège, vous voyez que ces chancres restent audessous de ce qu'ils devraient produire comme manifestations cérébrales, alors même que leur gravi le propre serait seulement égale à celle des chancres génitaux.

A gravité égale, ils auraient dû nous donner un quotient de 7 syphilis cérébrales; ils ne fournissent qu'un quotient de 5 syphilis cérébrales.

Voilà certes — et cela pour la troisième fois — un résultat qui n'est guère de nature à justifier leur renom de gravité.

Donc, vous le voyez, de quelque côté que nous ayons envisagé la question, nous n'avons aboul i jusqu'ici qu à des résultats toujours peu favorables à la croyance qui

PRONOSTIC GÉNÉRAL

a doté d'an pronostic « particulièrement grave » les infections extra-génitales.

Tour à tour nous venons de constater, chiffres en main, que les infections extra-génitales ne figurent pas pour un quotient supérieur dans l'étiologie du tertiarisme, dans l'étiologie des syphilis malignes précoces ou à tertiarisme prématuré, non plus que dans celle de la plus grave de toutes les manifestations possibles de la syphilis, à savoir la syphilis cérébrale.

Mais, alors, où donc réside leur malignité, leur gravité? Nous avons beau la chercher ici, là, ailleurs encore, nous ne la rencontrons nulle part. Toujours, inversement, nous aboutissons, alors qu'au lieu de nous en tenir à quelques faits particuliers nous envisageons les choses d'ensemble, à enregistrer ceci comme résultat, à savoir : que les syphilis extra-génitales ne comportent pas un pronostic différent de celui des syphilis vulgaires, c'est-à-dire des syphilis de provenance génitale.

IV. — Mais ce n'est pas tout encore. Car voici le moment venu de mettre en lumière un autre côté de la question, celui-ci toujours négligé, toujours laissé dans l'ombre, toujours oublié, et je ne sais vraiment pourquoi.

C'est que les infections extra-génitales, elles aussi, sont susceptibles de ce qu'on a appelé les formes bénignes de la syphilis. Elles aussi, à l'instar des syphilis génitales, constituent parfois et même assez souvent des syphilis en quelque sorte atténuées, mitigées, se bornant à quelques manifestations légères, dociles au traitement, entrant sous l'influence d'une thérapeutique spéciale dans un état d'accalmie prolongée et peut-être même de silence définitif, au total restant en deçà du tertiarisme.

;">.58 CHANCRES EXTIIA-CJENITAUX.

Les cas de cet ordre sont loin d'être rares avec les chancres extra -génitaux, et j'en aurais, pour ma seule part, quantité d'exemples à produire. Au hasard et seulement à titre de spécimens, je citerai les suivants, observés sur des clients que j'ai toujours conservés sous ma direction et dont l'histoire spécifique m'est donc connue d'une façon à la fois authentique et intégrale.

Voici, d'abord, quelques cas où l'infection secondaire est restée singulièrement bénigne. A savoir :

i° Un cas de chancre du doigt, n'ayant déterminé depuis deux ans et demi qu'une roséole et quelques papules disséminées ;

2° Un cas de chancre amygdalien, remontant à quatre ans et demi et n'ayant produit jusqu'à présent qu'une roséole, avec quelques taches érythémato-squameuses de la paume des mains;

3° Un cas de chancre lingual, simplement suivi, depuis cinq ans, d'une légère syphilide papuleuse et de quelques plaques buccales;

4° Un cas de chancre anal, n'ayant eu pour tous accidents depuis la même époque qu'une roséole et quelques érosions amygdalien nés;

5° Un cas de chancre de l'abdomen, s'étant borne, depuis cinq ans et huit mois, à un très petit nombre d'accidents tout aussi bénins.

Et ainsi de suite.

Mais voici, en second lieu, des faits bien autrement significatifs encore, en raison des étapes bien plus considérables sur lesquelles a porté l'observation.

Je possède dans mes notes plus d'une vingtaine de cas dans lesquels des syphilis exlra-génilales, après s'être traduites par quelques accidents secondaires légers, sont restées muettes, j'entends absolument exemples de

PRONOSTIC GÉNÉRAL

toutes manifestations ultérieures, depuis 6, 7, 7, 8, 8, 9, 10, i5, 19, 20, 28 et 29 ans. — Quelques exemples seulement, car je ne saurais tout citer :

Un de mes clients, devenu syphilitique il y a vinglcinq ans par le fait d'un chancre amygdalien, a fait une syphilis qui s'est très exactement bornée (et cela au cours de ses neuf premiers mois) aux quelques manifestations suivantes : syphilide éry thémato-papuleuse, plaques buccales, et légers maux de tête.

Un de mes amis, médecin, a pris la syphilis par un chancre du doigt il y a vingt-huit ans. Au début, il a présenté quelques syphilides et, à plusieurs reprises (en sa qualité de fumeur), des plaques muqueuses buccales. Depuis lors il n'a plus éprouvé l'ombre d'un accident, et je l'ai encore vu ces derniers jours en parfait état de santé.

Une dame, dont je suis toujours resté le médecin, a contracté un chancre anal il y a vingt- neuf ans. Pour tous symptômes j'ai eu à observer sur elle, dans la première année de l'infection, une roséole et quelques plaques amygdaliennes. Depuis lors, santé parfaite et restée indemne de toute manifestation spéciale.

De telles syphilis, à coup sûr, ne sont pas indignes de la qualification de syphilis bénignes. Or, elles n'en dérivaient pas moins d'infections extra-génitales.

Dé sorte qu'en définitive, après avoir soumis les syphilis extra-génitales à toute une série d'épreuves ayant pour visée d'en mesurer, d'en doser le pronostic spécial, me voici amené à sous répéter, comme conclusion générale, ce que déjà j'ai eu à vous formuler après chacun des paragraphes précédents, à savoir :

i° Que leur réputation de syphilis particulièrement

CH A NC n ES F.XTR A -GENIT AUX.

graves ne paraît, en rien légitimée par l'analyse des faits;

2° Que ces syphilis, alors qu'on les examine d'ensemble et en nombre considérable (au lieu de se borner à en envisager quelques cas particuliers), ne semblent différer des syphilis usuelles d'origine génitale ni par leurs sym ptômes précoces ni par leurs conséquences éloignées;

3° Qu'au total leur pronostic ne paraît pas autre que celui de la syphilis en général, quel qu'en soit l'accident d'origine.

Voilà, tout au moins, ce qui a résulté pour moi de l'enquête personnelle à laquelle je me suis livré sur le sujet.

Et cependant je ne dis pas, je ne crois pas qu'on soit autorisé a' dire que tout soit semblable entre les syphilis extra-génitales et les syphilis génitales. Bien au contraire, de l'étude spéciale qu'a exigée de moi ce sujet il me paraît dériver ceci :

Que, si ces deux modes d'infection, considérés d'ensemble et en bloc, aboutissent à une quasi-identité au double point de vue symptomatologique et pronostique, il est cependant certains cas particuliers d'infection extra-génitale qui « sortent de l'ordinaire », comme on l'a dit, et qui se présentent avec une physionomie propre. J'ai la conscience, j'ai le sentiment clinique que certaines infections extra-génitales diffèrent des contaminations usuelles, et cela soit par quelques dissemblances de symptômes, soit par une gravité, voire parfois une malignité spéciale.

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A quoi tiennent ces dissemblances? Relèvent-elles d'une influence de localisation, ou bien sont-elles imputables à telle ou telle autre cause d'ordre différent? C'est là ce qu'il nous reste à discuter et ce que nous discuterons dans un instant. Mais, tout d'abord, précisons le fait en lui-même.

Un exemple me suffira, car je tiens à vous épargner les redites. Je l'emprunterai au chancre amygdalien.

Rappelez vous combien ce chancre, pour certains cas (je dis « pour certains cas » et vous prie de le noter, car ce qui va suivre n'a trait qu'à quelques éventualités particulières et ne constitue en rien un caractère général, usuel, de la lésion), rappelez-vous combien ce chancre, pour certains cas, diffère et s'éloigne du type classique, du type normal, courant, du chancre syphilitique.

Il en diffère, dans les cas en question, par des symptômes insolites, étranges, étonnants, à savoir :

i° Par des accidents fébriles (élévation de la température jusqu'à 38 et 3q°, accélération du pouls, et troubles divers de l'ordre de ceux qui servent de cortège à toute fièvre) ;

2° Quelquefois même par un ensemble de symptômes constituant une sorte de petit orage infectieux, tels que frissons, fièvre, céphalalgie, état saburral, altération du teint, courbature, accablement, prostration, voire adynamie, etc.

Or, n'est-il pas étrange, je dirai même plus, n'est-il pas extraordinaire de voir de tels phénomènes prendre place dans la symptomalologië du chancre syphilitique? Le propre de ce chancre n'est-il pas, au contraire, de constituer un accident froid, aphlegmasique, apyrélique, exempt de toute réaction, dénué de toute sympathie organique, essentiellement local d'apparence, etc.? A

chanciie's iîxtha-<;km TAUX.

ce point qu'en bien des cas il reste méconnu par les malades, voire dédaigné au titre d'une simple « écorehure », d'un « bobo », d'un « rien »; à ce point que souvent même il passe absolument inaperçu.

Il y a donc, vous le voyez, dans l'ensemble symplomatologique qui accompagne parfois le chancre amygdalien, quelque chose non pas seulement d'insolite et d'étrange, mais de véritablement spécial. Cela n'est pas à nier.

Or, ce quelque chose, à quoi le rapporter?

Est-il à croire que cet ensemble symptomatologique spécial relève uniquement d'une influence de localisation, c'est-à-dire de la pénétration du virus ou du microbe par tel ou tel déparlement de l'organisme ? En autres termes, le chancre amygdalien développe-t-ildes symptômes différents de ceux du chancre génital par cela même qu'il est né en dehors du département génital, par cela même que l'infection est partie de la gorge au lieu de partir, comme d'usage, de la verge ou de la vulve? Aucun argument sérieux ne légitime une telle pathogénie.

Certes, la raison des faits en question nous échappe, je n'ai guère besoin de le dire. Mais tout au moins avons-nous d'ores et déjà, pour l'interpréter, une hypothèse bien préférable à l'explication précédente, laquelle d'ailleurs n'explique rien. Et celte hypothèse, la voici :

Les symptômes fébriles et réaclionnels du chancre amygdalien seraient le produit à^infections secondaires greffées sur le chancre, pénétrant l'organisme par la voie ouverte du chancre et y développant les symptômes propres à leurs microbes pathogènes.

« Hypothèse! >;, dira-t-on. — Sans doute, mais hy-

PRONOSTIC GÉNÉ1UL. 543

polhèse n'ayant rien d'irrationnel, rien de contraire au mode de genèse des processus infectieux.

D'abord, rien d'étonnant, à ce que des infections prennent naissance dans la bouche, laquelle n'est, on le sait, qu'une sorte d'aquarium peuplé par une foule de microbes. Rien d'étonnant non plus à ce qu'elles aient pour point de départ préféré la loge amygdalienne, et cela en raison de ses anfractuosités de surface, de ses cryptes, de ses arrière-cavités, qui constituent, comme on l'a dit, des « nids à microbes », des « chambres de culture », essentiellement propices à la rétention, la stagnation et la germination de tous les m i cr o o r g a n i sm es .

Et ce n'est pas tout. Car, déjà ces microorganismes ont été pris sur le fait, j'entends constatés et dûment constatés en rapport, en relation intime avec le chancre. On les a vus — ce qui s'appelle vus — faisant partie intégrante de la fausse membrane qui si souvent coiffe le chancre amygdalien. Ainsi, trois de mes anciens élèves — dont je m'honore — MM. Boulloche, Bourges et Hudelo, qui ont eu l'occasion d'ensemencer et d'étudier bactériologiquement la fausse membrane du chancre amygdalien, y ont découvert et déterminé plusieurs microbes, à savoir « des cocci, des streptocoques, des bacilles analogues aux bacilles de Lœffler, mais en différant par quelques caractères », voire jusqu'au bacterium coli commune. Si bien que, pour M. Boulloche, la fausse membrane de ce chancre résulterait « non pas de l'agent encore inconnu de la syphilis, mais, plus probablement, de bactéries étrangères trouvant sur la muqueuse dénudée un milieu favorable à leur développement ».

D'après cela, donc, le chancre amygdalien serait, dans

les cas en question, un chancre infecte par des microbes étrangers à la syphilis et un chancre développant par le fait même de cette infection secondaire des symptômes étrangers à la syphilis.

D'autre part, qui de vous n'a en souvenir un cas fameux de Pasteur, cas dans lequel l'inoculation de salive rabique détermina non pas la rage, mais une affection septicémique foudroyante, et cela de par la présence inattendue dans la bouche d'un microbe coexistant avec le virus rabique 1 ?

Sans doute, comparaison n'est pas raison. Mais les analogies précédentes ne sont-elles pas de nature à légitimer dans une certaine mesure l'hypothèse qui consiste à rapporter les phénomènes infectieux du chancre amygdalien à des infections buccales surajoutées au chancre?

Second point. — Il n'est pas à nier que certaines syphilis d'origine extra-génitale se présentent quelquefois avec une allure de gravité, voire de malignité insolite. De cela je vous ai cité de nombreux exemples dans ce qui précède, et je n'ai plus à y revenir. Le fait est constant, indiscutable et d'ailleurs indiscuté.

Oui. Mais reste à l'interpréter, ce fait, et c'est là le point sur lequel je dois maintenant appeler votre attention.

Or, lorsqu'au lieu de s'en tenir aux constatations particulières, on vient à examiner les choses d'ensemble et à scruter le sujet à fond, on ne tarde pas à être frappé par une considération non moins importante qu'inattendue, voire absolument inattendue et non encore signalée jusqu'à présent.

i. V. Bulletin de l'Acad. de médec , 1881 ,

PRONOSTIC GÉNÉRAL. 545

C'est que la gravité des syphilis extra-génitales n'est pas un trait commun à toutes les syphilis extra-génitales, quel qu'en soit l'accident d'origine. Bien au contraire, c'est un trait qui n'appartient qu'à quelquesunes d'entre elles seulement.

En autres termes, les syphilis extra-génitales ne sont pas toutes indifféremment graves. Ce sont certaines d'entre elles qui, sinon exclusivement, au moins plus particulièrement, se traduisent par des manifestations sérieuses, importantes; ce sont celles-là seulement qui « sortent de l'ordinaire », comme on l'a dit, pour se caractériser par des accidents graves, malins, d'où ont dérivé ces désastres bruyants, ces catastrophes sensationnelles dont je vous ai entretenus précédemment.

Et c'est de celles-là qu'a rejailli le renom de « mauvaises syphilis » sur tout le groupe des syphilis extragénitales.

Venons au fait. Il est nombre de chancres extra-génitaux qui, dans l'opinion publique, ne passent pas — et à juste titre — pour entraîner à leur suite des infections particulièrement graves. Tel est, par exemple, le plus commun de tous, à savoir le chancre labial. Tels sont encore les chancres du visage, du cou, du tronc, de l'anus, etc. Tandis qu'il en est d'autres qui, à tort ou à raison (nous nous expliquerons sur ce point dans un instant), se sont acquis une « mauvaise réputation », laquelle, à première vue, ne paraît que trop méritée.

Je précise. 11 est trois ordres de syphilis extra-génitales qui, de par les méfaits inscrits à leur bilan, semblent spécialement dignes du renom de « mauvaises syphilis » qui s'y rattache actuellement. Ce sont :

La syphilis d'origine mammaire;

La syphilis d'origine digitale;

FOUHNIEB. — Chancres extra-gênit. 35

546 ClIANCItES EXTRA- GÉNITAUX.

Et la syphilis dérivée du vaccin.

Oui, voilà les trois ordres de syphilis qui sont accrédités dans l'opinion publique comme particulièrement graves. Et, en effet, c'est de cette triple source, incontestablement, que sont issus ces cas malheureux, néfastes, retentissants, qui ont frappé l'imagination, qui sont restés dans les souvenirs et qui, je le répèle, ont constitué la fâcheuse renommée de tout le groupe. Compulsez à ce point de vue l'historique de la question, comme j'ai dû le faire pour mon édification personnelle, et vous y prendrez sûrement la même conviction que moi.

Or, pourquoi et comment les syphilis d'origine mammaire, digitale et vaccinale sont-elles entachées, au moins pour certains cas, d'une gravité singulière qu'il paraît impossible de leur refuser?

Doivent-elles cette tare au fait même d'avoir eu leur berceau sur le sein, sur le doigt ou sur le bras? Ou bien la doivent-elles à des causes d'un ordre tout différent?

C'est là un point qui nous a longuement occupés dans ce qui précède. Vous vous rappelez qu'à propos de chacun de ces groupes de syphilis nous avons agité la question de savoir quelles pouvaient être les raisons qui, en certains cas, les rendaient particulièrement graves. Or, du triple débat que nous avons ouvert à ce sujet qu'est-il résulté? Ceci :

Pour chacun de ces trois ordres de syphilis nous avons été conduits à reconnaître que la gravité indéniable dont ils font preuve quelquefois n'est qu'une gravité d'emprunt, si je puis ainsi parler, une gravité qui ne leur est en rien propre, mais qui, bien plus rationnellement et plus sûrement, doit être imputée soit à des circonstances étrangères surajoutées, soit à des

PRONOSTIC GÉNÉRAL

conditions essentiellement individuelles et toutes spéciales aux sujets affectés, telles que conditions d'âge, de constitution, de personnalité, de prédispositions morbides, de débilitation préalable, de mauvaise hygiène, de mauvais traitement ou d'absence de traitera '

ment, etc., etc.

En définitive, après longue et minutieuse analyse, nous avons abouti à la conviction suivante : qu'en toute vraisemblance le caractère intensif ou malin qu'affectent quelquefois les syphilis extra-génitales relève bien moins de la spécialisation de siège de leur accident originel que du terrain organique sur lequel elles sont appelées à évoluer.

Vous le voyez donc, Messieurs, de quelque côté que nous ayons pris et envisagé cette question de pronostic, toujours et invariablement nous avons été ramenés à un résultat identique, à savoir : que le siège de la lésion originelle ne saurait en rien être considéré comme l'élément causal, comme la raison de la gravité ou de la malignité qu'affectent parfois les syphilis extra-génitales.

Logiquement, cette conclusion s'imposait presque a priori. La voilà, a posteriori, déduite de l'analyse des faits, la voilà dérivant de l'enquête clinique.

Terminerai-je néanmoins en ces termes et sans réserves? Non, car je n'ai pas la prétention de vous donner comme définitivement résolue, comme jugée s;ms appel, la délicate question qui vient de nous occuper. C'est qu'en effet (ai-je besoin de le dire ?) cette question est neuve. C'est môme, à ma connaissance du

moins, la première fois qu'elle se trouve posée d'une façon générale. Donc, peut-être bien contient-elle des éléments inconnus, dont nous n'avons même pas l'idée quant à présent. Songez que nous ne savons rien encore du microbe supposé et si vainement attendu de la syphilis. A fortiori, rie savons-nous rien des réactions que pourraient exercer sur lui certaines circonstances particulières, certains milieux, certains terrains, certains microbes, hôtes habituels ou accidentels des divers départements de l'organisme. Nous ne sommes que dans le vague relativement à ces difficiles et intéressants problèmes que sans doute agiteront nos fils avec plus de compétence. Conséquemment, soyons modestes, soyons prudents; gardons-nous d'affirmations prématurées, et laissons la porte ouverte aux enseignements de l'avenir.

Cela dit, et sous le bénéfice de telles réserves, je vous présenterai, comme dérivant de l'enquête que (bien impartialement, je vous l'affirme) j'ai instituée sur le sujet, les conclusions suivantes :

i°Il est indéniable que les syphilis de provenance extra-génitale se présentent quelquefois avec un cachet de gravité peu commune, voire insolite pour certains cas.

2° Mais, quand on vient, au lieu de s'en tenir à quelques cas particuliers, à mettre en parallèle par gros chiffres, par gros bataillons, les syphilis extra génitales et les syphilis de provenance génitale, on ne voit pas que celles-là comportent un pronostic plus grave que celles-ci. Considérées en masse, les syphilis extra-génitales n'ont d'autre pronostic que celui de toutes les syphilis, quel qu'en soit l'accident d'origine, ou, disons mieux, que celui de la syphilis en gênerai.

PRONOSTIC GÉNÉRAL

3° D'autre part, alors que les syphilis extra-génitales viennent à se signaler par une gravité particulière, une enquête étiologique instituée sur elles permet presque toujours d'imputer rationnellement celte gravité insolite à certaines circonstances, à certaines conditions propres aux malades; — et cette interprétation est bien autrement légitime, bien autrement plausible que celle qui, sans l'ombre d'une preuve, même sans une ébauche de preuve, attribue une importance pronostique à la spécialisation de siège de l'accident originel du chancre.

En un mot, ce qui paraît faire la gravité d'une syphilis, c'est la nature du terrain, bien plutôt que le siège d'implantation de la graine.

4° De tout ce qui précède résulte en dernière analyse, relativement au sujet spécial qui vient de nous occuper dans ces Conférences, que I'extua-génit alité du chancre (laissez-moi forger ce mot) ne constitue en rien de par elle-même, de par elle seule, un élément, un présage de gravité pour la syphilis qui dérive de ce chancre.

TABLE DES MATIÈRES

Exposé du sujet. — Double intérêt, clinique et prophylactique, se rattachant à l'étude des chancres extra-génitaux i

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